6 novembre 2020

Les soirées du château de Ramezay

L’École littéraire de Montréal, Les soirées du château de Ramezay, Montréal, Eusèbe Sénéchal, 1900, 402 pages.

 

Ce recueil fut publié à la suite des quatre séances publiques tenues par l’École littéraire de Montréal au Château de Ramezay, en 1898-1899, séances qui eurent beaucoup de succès. 

 

Les membres de l’École littéraire étaient déjà actifs depuis 1895. Charles Gill, dans « Un mot au lecteur », nous offre un aperçu de ces rencontres : « Celui qui passerait un vendredi soir, devant le Château de Ramezay, cette ancienne résidence des gouverneurs convertie en Musée des antiquités nationales, trouverait, contre l’habitude, la grille extérieure ouverte, et s’étonnerait, sans doute, de voir filtrer la lumière par la porte entre-bâillée. Si la curiosité le poussait à entrer, après avoir traversé un sombre couloir garni de portraits, de flèches et de tomahawks, il pénètrerait dans une pièce étroite où il apercevrait quatre avocats, un graveur, deux journalistes, un médecin, un libraire, cinq étudiants, un notaire et un peintre réunis autour d’un tapis vert jonché de manuscrits : c’est l’École Littéraire à laquelle le vieux château donne asile ce soir-là. » / « Il ne s'agit pas de s'admirer. Les pièces qui figurent dans ce recueil ont été lues, analysées et critiquées au cours de nos soirées dit vendredi où les absents se font rares. C'est une école sans maître que l'École Littéraire ; nul n'a le droit d'y élever la voix plus haut que son voisin. Et comme il n'y a d'autre honneur à briguer que les applaudissements des camarades… » 

 

Seize membres ont fourni des textes, en plus de ceux du président d’honneur, Louis Fréchette (extrait du drame Veronica et deux contes). Il s’agit de Wilfrid Larose (5 textes en prose, dont le discours d’inauguration et des récits-essais moralisateurs), Charles Gill (16 poèmes et trois récits), Gonzalve Désaulniers (10 poèmes), E.-Z. Massicotte (6 poèmes et 10 textes en prose très brefs, des « croquis »), Jean Charbonneau (4 poèmes et un long essai sur le symbolisme), Germain Beaulieu (9 poèmes et 2 récits descriptifs), Albert Ferland (11 poèmes), Henri Desjardins (7 poèmes et 1 dialogue), Émile Nelligan (17 poèmes, dont « La romance du vin »), G. A. Dumont (1 texte poétique et 1 texte historique), Arthur de Buissières (7 poèmes), Pierre Bédard (1 conte sentimental très bref), Hector Demers (2 scènes dramatiques versifiées, 1 poème et 1 récit), Antonio Pelletier (3 poèmes), H. de Trémaudan (1 poème), Albert Lozeau (7 poèmes).

 

Ce livre témoigne de la volonté d’une certaine jeunesse de s’éloigner du courant romantico-patriotique qui dominait à l’époque. Même si la poésie est le genre le mieux représenté, on découvre des textes qui s’en éloignent de beaucoup. Je pense au texte « Les cicindélides du Canada » de Germain Beaulieu,  à « L’Amérique primitive » de G. A. Dumont et au texte « Le tir au pigeon » de Hector Demers.  Des textes scientifiques, historiques, naturalistes. 

 

La décision de publier ce recueil collectif date du début de l’année 1899. Pour le reste, je laisse la parole à Jean Charbonneau qui a raconté comment ont été sélectionnés les textes et les difficultés entourant la publication du recueil :

 

« Chacun de ses membres devra présenter des travaux de tendances et de formes variées, en prose ou en vers, et qui seront lus aux séances ultérieures. […]  Il s’effectue un substantiel labeur, puisqu’il a été décidé de publier un volume collectif dont le titre choisi est d’abord « L’École littéraire, 1898-99 », mais qui deviendra définitivement « Les Soirées du Château de Ramezay ».

Sans interruption jusqu'en juin, un grand nombre de pièces de tous genres sont soumises, critiquées, acceptées ou refusées. La publication prochaine d’un livre est pour nous un véritable stimulant. Tous, dans la mesure de notre talent, nous voulons y figurer avec honneur. Aussi, l’émulation ne manque pas de faire naître un bon esprit de cohésion et maintient la ferme volonté de provoquer un événement littéraire d’une importance exceptionnelle. 

[…]  Un comité de critiques est chargé de juger en dernier ressort les travaux qui devront faire partie du prochain volume. Il se compose de Wilfrid Larose, de E.-Z. Massicotte, de Jean Charbonneau, de Charles Gill auxquels on adjoint Germain Beaulieu, de nouveau revenu, après une longue absence forcée. En même temps, on décide que seuls les membres de notre groupe auront le privilège de collaborer à ce livre qui devra, annonce le président, paraître aux environs de janvier 1900. Le comité travaille sans relâche. Toutefois, […], comme certains retards se produisent dans l’apport des pièces promises, et afin de hâter la publication du livre, il est proposé que Wilfrid Larose, le président, en assumera les responsabilités financières. Il en aura la propriété exclusive, moyennant l’obligation de sa part d’en distribuer certains exemplaires aux collaborateurs et une centaine aux journaux. Mais en dépit de toute la vigilance apportée à sa mise en page, le livre ne paraîtra qu’au printemps de 1900.

« Les Soirées du Château de Ramesay », recueil de forme anthologique, et considéré dans le recul des ans, présente plutôt un intérêt de curiosité. En réalité, il ne donne que l’impression d’une suite d’essais trahissant pour la plupart l’inexpérience de la jeunesse. Il ne s’applique à défendre ni système ni aucune école en particulier : il est éclectique et dénote des tendances diverses. Nous pourrions peut-être risquer l’opinion qu’il ouvre une ère nouvelle, si l’on fait le procès de cette époque où notre littérature croupit dans un état voisin de l’inertie. (L’école littéraire de Montréal , p. 53-55)

 

Lire Les soirées du château de Ramezay

Voir aussi L’école littéraire de Montréal




28 octobre 2020

Les guérets en fleur

Ulric Gingras, Les guérets en fleurs, Montréal, Edouard Garand, 1925, 192 pages.

Le recueil est dédié à M. Philippe Bigué, avocat, C. R., « bienfaiteur de la jeunesse sportive trifluvienne ». Gingras précise en sous-titre que son livre contient des « poèmes du terroir ».  

 

Et les premiers vers du poème liminaire sont assez explicites. « C’est encore et toujours mon pays que je chante, / Mon village natal, son clocher, ses maisons ».

 

Le recueil contient six parties. Je vais me contenter de citer quelques titres de chacune d’elles, tant le contenu est prévisible. En plein terroir contient « La maison paternelle », « Les faucheurs », « L’épluchette »… Au vent qui jase nous donne à lire : « Orage d’été », « Tristesse d’automne, « Nocturne »… Les aveux nous offre des « Vers écrits au bas d’un vieux missel », des « Souvenirs » et la description d’une « Ancienne peine ». Croquis et pastels présente une série de petits tableaux pastoraux : « Mon village », « En forêt », « Le meunier de chez nous ». Suivent deux contes écrits en vers : « L’étranger », et « Grigou ». L’épilogue est dédié « À une gente lectrice ».

 

Bref, oui plusieurs poèmes du terroir, mais enrobés de romantisme. Et d’autres poèmes qui ne sont que romantiques. 

 

Mon village

C’est un tout vieux village au flanc de l’Etchemin 

Suspendu comme un nid à quelque vieux mélèze. 

De très vieilles maisons en bordent la falaise;

Un vieux Calvaire invite à prier en chemin.

 

Un vieux clocher tremblant y sonne en fa dièse 

Un doux vieil Angélus à l’accent presque humain. 

Un moulin poussiéreux comme un vieux parchemin, 

De l’injure des ans, semble se rire à l’aise.

 

En paix, de vieilles gens y finissent leurs jours, 

Concevant que bientôt la mort sombre et cruelle 

Brisera le lien de leurs vieilles amours.

 

Voilà de ce lieu cher une esquisse rebelle. 

Qu’importe ! qu’il soit vieux et d’un aspect banal, 

À l’homme rien ne vaut son village natal!  (p. 149)

 

Ulric Gingras sur Laurentiana

Les guérets en fleurs

La chanson du paysan

Du Soleil sur l’étang noir

21 octobre 2020

Stances à l’éternel absent

Jeannine Bélanger, Stances à l’éternel absent, Hull, les Éditions de l’Éclair, 1941, 150 p.

Le recueil est dédié à ses parents. Commençons par la préface. « L’auteur de ce recueil n’a jamais eu l’ambition de révéler des formules d’art. Une femme en est incapable. » Le topos de la modestie est un grand classique dans la poésie du début du 20e siècle, mais ici on vient de lui donner un genre ! Après avoir décrit sa démarche poétique, du vers libre au vers classique, elle signale « l’anomalie » que constitue la fréquentation de la poésie dans un monde en guerre. « Comment rester sereins devant ces blessures qui nous transpercent ? La France vaincue c’est tout ce que, dans la poésie et dans la vie, nous avions de plus cher, c’est tout ce que nous tenions en plus haute estime qui s’écroule pour un temps ou qui s’anéantit ! »

Le recueil compte six parties. « Petites stances », « Vers pour une enfant », « Cinq lieder », « Les stances », « Divers poèmes », « Et cinq poèmes de mon pays guerrier ».

Dans la première partie (Petites stances, Vers pour une enfant), Belanger nous sert des petits tableaux plutôt fantaisistes dans lesquels priment l’exaltation de la nature, sa beauté. Il ne faut pas y chercher de grands messages, c’est plutôt la recherche d’une forme très chantante qui semble intéresser l’autrice. Le vers est court, très rythmé. À titre d’exemple, le poème intitulé « Désir » : « Être le pli fugace / De la source / L’onde / Qui fuit, / Dont la pâleur / Agace / L’ombre / De la nuit ! » Comme on le constate, rien de transcendant, sinon la recherche d’un rythme, d’une harmonie sonore. Dans sa préface, Bélanger écrivait : « Car, ne l’oublions pas, dans l’ordre de la forme, c’est le tympan – et non la rétine – qui est le principal, l’unique critère de l’harmonie et de l’orthodoxie des vers. »

Dans la partie centrale (Cinq lieder, Stances), on entre dans les poèmes amoureux. Un amour difficile, puisque l’amoureux semble constamment lui échapper : « Ne me repousse pas, tu n’en as pas le droit : / Car ton âme est mon âme, et ma vie, c’est la tienne. / Je suis à toi, je suis à toi, je suis à toi. » « Vous reviendrez un jour, j’en ai la certitude, / Avec un abandon plus doux qu’un repentir ». 

Enfin, dans la dernière partie (Divers poèmes, Et cinq poèmes de mon pays guerrier), l’autrice sur un mode très lyrique nous plonge dans la détresse qui l’habite. Il y a encore le sentiment de l’amour perdu, mais aussi la recherche d’une consolation. Dans le poème intitulé « Prière », tout se passe comme si la figure du fiancé perdu était transfigurée pas sa foi : « C’est lui en Toi, bouquet du soir, parfum de roses, / Pour me bercer heureuse à l’ombre de Son cœur ! » Dans les poèmes qui viennent clore le recueil, la guerre n’est tout au plus qu’une autre image de sa douleur, du vide, de la solitude.





14 octobre 2020

Louise Pouliot

Le 1er novembre 2010, j’ai publié un compte rendu de l’ouvrage de Louise Pouliot, intitulé Portes sur la mer. (SUIVEZ CE LIEN). Je déplorais à l’époque le peu de connaissances qu’on avait de cette autrice. Voici que, dix ans plus tard, sa fille Léna Béland vient combler le vide en nous offrant un cv qui date de 1969 et deux belles photos de sa mère. 





9 octobre 2020

Les jeux incompris

 Roch Carrier, Les jeux incompris, Montréal, Éditions Nocturne, 1956, 22 pages.

 

Le premier livre de Roch Carrier (né en 1937) n’est qu’une toute petite plaquette de 14 poèmes. Il n’avait que 19 ans au moment de la publication et, bien entendu, ça se voit, ça s’entend. 


C’est peut-être moins vrai aujourd’hui, mais à l’époque il y avait des mots qui étaient pour ainsi dire réservés à la poésie. Chez Carrier, on lit « riblon, remugle, délétère, cotines, rutilant, rocambole, azur, rapin, glèbe, phalènes, nippe ». 

Cela dit, malgré des maladresses, il y a déjà un « écrivain » dans Jeux incompris. Le rebelle de La guerre, yes sir est aussi déjà là, dès le premier poème, intitulé « Moi ». « Moi je me moque des grands arbres / Qui me font des toitures d’ombre / Et je prends un plaisir fou / À fredonner des romances insolites / Aux oiseaux gouailleurs ». Le jeune auteur semble avoir des difficultés à renoncer au monde de son enfance : « Je songe à nos hardies balades en montagne / À nos secrètes cavernes de neige /…/ Tous ces bonheurs qu’il a fallu renier ». Vieillir, s’instruire, c’est renoncer à un état d’esprit mais aussi à une certaine culture : « Un adolescent au bord du chemin / Serre une vieille image sur son cœur ». 


Pour le reste, ce sont des poèmes qui parlent du désir d’apprivoiser cette nouvelle vie : « Avant la somptueuse maturité des vignes / Il fallait / Éparpiller les rêves d’abondance encore / Il fallait / Qu’on enseigne à mes mains / Le geste aveugle d’empiler la récolte dans le grenier. » Et aussi, les derniers vers du recueil : « Mon cœur est bien plus grand qu’un cœur d’enfant / Mes bras ne pouvaient enlacer toutes ses amours ». 

 Roch Carrier sur Laurentiana

Cherche tes mots cherche tes pas

Jolis deuils