13 février 2015

Jolis deuils


Rock Carrier, Jolis Deuils, Montréal, Les romanciers du jour, 1964, 157 pages.

Disons-le d’emblée, ces 25 petits contes, dont la plupart ne font pas plus de trois pages, sont très réussis. Carrier fait preuve d’une imagination qui surprendra tous ceux et celles qui s’en seraient tenus à ses principales œuvres, plus réalistes : « La guerre, yes Sir », « Il n’y a pas de pays sans grand-père ». Comme le recueil est encore disponible sur le marché, je vais me contenter d’énoncer le point de départ de chacune de ces « Petites tragédies pour adultes ».

L'oiseau  Si une période de glaciation nous tombait abruptement dessus...

La tête  C’est ce qui arrive quand on prend au pied de la lettre l’expression « perdre la tête ».

La jeune fille  Tout le monde suit la jeune fille nue.

Le destin  Un empereur, qui a fait ériger une statue de sa personne sur la place publique, tue tous ceux qui n’arrivent pas à empêcher les oiseaux de la souiller.

Les pommes  Un marchand ambulant vend des pommes miraculeuses qui ont le pouvoir d’exaucer les rêves de celui qui en tranche une. 

L'encre  La plume du général qui signe un traité de paix se met à cracher de l’encre. Le parchemin, le bureau, l’immeuble, la ville, le pays, tout est envahi.

Un dompteur de lions  Jamais une bête ne lui a résisté jusqu’à ce qu’il rencontre Boum, le lion rebelle.

L'eau  Contrairement à son mari, Victorine ne dort pas. Elle entend une goutte d’eau qui dégouline. Puis plusieurs gouttes d’eau.

Le revolver  Jack-le-poignard est chargé de tuer la femme d’un riche. Mais la femme est si belle...

La création  Dieu est condamné pour avoir fait sauter un édifice à l’explosif.

L'amour des bêtes  Un jour, Boby devient oiseau.

Les pas  En revenant chez lui, un homme constate que sa demeure et son village sont disparus.

Histoire d'amour  Un pompier sauve une jeune fille qui, pour guérir ses insomnies, se concentre sur la fumée, au lieu de compter des moutons. 

Le réveille-matin  Le réveille-matin petit à petit devient maître de la maison.

La fin  Un homme découvre, en écoutant la radio, qu’il est mort.

L'invention  Le professeur Mac Anton a construit un moteur révolutionnaire.

La science  Ouke frappe depuis toujours à l’une des 3333 portes de la science. Son problème : il n’a pas de mémoire.

L'ouvrier modèle  Un ouvrier, chargé de faire briller la plaque de cuivre sur laquelle est gravé le nom de son patron, finit par user ses mains, ses bras, ses jambes.

L'âge d'or  On découvre de l’or dans une ville. Il y en a tant et tant que tout devient or.

La paix  Un vieux soldat regarde le monde depuis sa fenêtre, impassible. Une vieille dame passe tous les jours en faisant résonner ses sabots.

Le téléphone  Un téléphoniste est chargé de répondre que son patron est en mission d’affaires aux îles Canaries.

Magie noire   Un hôtelier finit par accepter un Noir dans son hôtel.

Le métro  Le narrateur découvre qu’il n’y a plus que des vieux dans la ville, à commencer par lui-même.

La robe  Une robe de mariée au pouvoir étrange trône dans une vitrine.

Le pain  Un étranger fraîchement débarqué est engagé comme balayeur. Le problème : personne ne vient lui dire que le soir, il faut s’arrêter.


Le titre suggère l’ironie de ces petits contes. La plupart se terminent mal, mais souvent la chute, ou même le développement, font sourire, surtout quand la bêtise humaine sert d’amorce. En fait, le merveilleux, mais aussi l’absurdité et l’exagération désamorcent l’effet dramatique. 

La recette est connue, mais encore faut-il savoir l’appliquer avec talent. Tantôt Carrier démarre avec une situation hypothétique qu’il pousse jusqu’à l’absurde (La tête, L’oiseau, Les pas, Le métro), tantôt il fait en sorte qu’une situation plausible dérape (L’eau, La paix), ou il raconte tout simplement un fait impossible (Les pommes, L’encre, La fin). Il aime beaucoup les histoires qui tournent en rond (L’encre, Le téléphone, La création, L’âge d’or) et les retournements de situation (Un dompteur de lions, L’amour des bêtes, La paix), Certaines histoires ont une portée sociale (l’abus de pouvoir, l’exploitation de l’ouvrier, la bêtise des puissants) et pourraient être lues comme des allégories (Le destin, L’ouvrier modèle, Le téléphone). On pense à Alphonse Allais, Marcel Aymé, Italo Calvino et, pourquoi pas, au Voltaire de Candide.

2 commentaires:

Le Flâneur a dit...

Quelle imagination débordante ! J'ai beaucoup aimé La guerre. Yes Sir! alors que j'étais au cégep. Ce qui ne me rajeunit pas, j'en ai peur. Beau travail de mémoire ! Je ne connais pas d'autre blog qui nous présente la littérature ancienne d'ici d'une façon aussi intéressante.

Jean-Louis Lessard a dit...

Merci. La guerre, yes Sir, c'était le roman ou la pièce de théâtre? ( les 2 versions ont été publiées). Moi, j'ai enseigné dans les années 1970 Le Deux millième étage. Dans mon souvenir, les élèves aimaient bien.