6 février 2015

Le Député

Charlotte Savary, Le député, Montréal, Les éditions du jour, 1961, 219 pages.

On est en 1938. Les trois frères Bouchard font de la politique. Jean-Pierre est député fédéral du comté de Carillon, Antoine est l’avocat du gouvernement et Victor, l’avocat des grandes compagnies. Antoine et Victor, à la solde de politiciens anglais, ont chargé le père Hildebrand de la Croix de convaincre (même de le forcer, quitte à le faire chanter) leur frère Jean-Pierre, député de Carillon, un faible, de présenter une motion qui transférerait les pouvoirs  de l’instruction publique du provincial au fédéral. Le but, c’est d’angliciser le Québec. Comme si on avait décidé, une fois pour toutes, que ce pays sera viable seulement quand tout le monde parlera anglais. Le vieux rêve de Durham. Tout le reste du roman nous décrit les manigances des deux frères, surtout de Victor, pour parvenir à leur fin. Comme la guerre sera bientôt déclarée et qu’il faudra probablement lancer une nouvelle conscription, le projet est renvoyé aux oubliettes. Et qui sera sacrifié sur l’autel du pouvoir? Le naïf Jean-Pierre, bien entendu.

L’image du monde politique est on ne peut plus détestable. Oublions le père Hildebrand qui est une vraie crapule. Les trois frères, eux, sont des arrivistes. Antoine est prêt à tout pour devenir sénateur et Jean-Pierre, ministre. On ne comprend pas toujours les motivations de Jean-Pierre dont l’ambition politique se veut un baume sur ses problèmes conjugaux. Quant à Victor, c’est la griserie du pouvoir qui le motive : il n’hésite pas à sacrifier son propre frère pour assouvir son désir de domination. Parlant de motivation, je dirais que ce qui fait marcher l’un et l’autre n’est pas toujours convaincant. On a du mal à accepter que ces trois hommes puissent vendre les leurs, d’autant plus que leur père était un fervent nationaliste. On voit très peu les personnages qui agissent en amont, donc on ne comprend pas très bien leur plan d’action. Comme Charlotte Savary nous sert dès les premières pages (lire l’extrait) l’enjeu de son roman, tout ce qui suit nous laisse sur notre faim. Il y a beaucoup de raccourcis dans ce roman, trop pour qu’il soit convaincant.

On a droit à la vie familiale des trois frères Bouchard. Et ce qu’on remarque, c’est que les trois mariages battent de l’aile. Les femmes mènent une vie parallèle, complètement coupées du travail de leur mari... et du monde. Chacune s’est réfugiée dans ses propres rêves. Deux d’entre elles sont complètement effacées alors que l’autre s’est lancée dans le théâtre et les amants pendant que son mari (Antoine) folâtre avec sa maitresse. Quant aux enfants, laissés à eux-mêmes, ils ont l’impression de vivre dans un monde qui ne leur appartient pas, qui leur est étranger.

J’ai déjà blogué quelques romans qui mettent en scène le monde politique : Pour la patrie (1895), L’arriviste (1919),  L’Appel de la race (1922), La Chesnaie (1942). Le roman de Charlotte Savary s’inscrit dans cette lignée.

Extrait
« Ce mot malsonnant de  « nationalisme » écorche les oreilles du fils du docteur Bouchard. Un mot qui résonnait fièrement sur les lèvres de son grand-père, l'instituteur; qui prenait un accent de tendresse dans la bouche de son père, le médecin de campagne. Depuis les jours lointains de son adolescence, il a appris à se méfier du vocable, de l'idée nationaliste. L'indéfinissable malaise qu'il ressent, l'avertit du danger. Jamais le député de Carillon n'a sous-estimé un adversaire. La force que lui donna la certitude de sa petitesse a été, jusqu'ici, le gage de sa réussite. Une fois de plus, Jean-Pierre Bouchard saura se dérober.

— Ce que vous me demandez, mon père, est extrêmement délicat. Présenter à la Chambre des Communes une motion demandant qu'une adresse soit soumise à Sa Majesté, pour amender l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord, la constitution de 1867, de façon à transférer du domaine provincial au domaine fédéral la compétence législative en matière d'instruction publique...

D'une voix monocorde, le représentant de Carillon récite les termes de la motion. Les mots prennent corps en lui, sur ses lèvres. Il ne le savait pas encore, les mots ont une odeur, un visage. Mentalement, il répète : « Une motion pour présenter une adresse au roi d'Angleterre. » Ainsi, seul, le souverain du Royaume-Uni, c’est-à-dire son gouvernement, celui d'une nation étrangère, a le pouvoir d'amender la constitution canadienne.

Jean-Pierre Bouchard rougit comme s'il avait reçu une gifle. La conscience de la sujétion de sa patrie lui fait mal. Mais le regard du moine pèse si lourd, qu'il baisse les yeux pour enchaîner dans un balbutiement:

— Arracher aux provinces l'instruction publique pour la remettre au gouvernement fédéral... C'est contraire toutes nos traditions... La langue française, la religion catholique seront en danger... Pourtant, je désire vous faire plaisir...

— Ne me mêlez pas au débat! Je ne suis que le porte-parole d'une jeunesse désireuse de trouver le moyen de réaliser un idéal élevé. À qui s'adresser si ce n'est à un député de langue française, l'un des nôtres. Je ne veux pas vous importuner, monsieur Bouchard, vous réfléchirez à mes propositions... Je sais qu'on ne fait jamais appel en vain à votre sens de la justice... » (p. 9-10)

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