7 février 2008

L'Appel de la terre

Damase Potvin, L’Appel de la terre, Québec, Imprimerie de l’Événement, 1919, 186 pages. Préface de Léon Lorrain (prof au HEC). Dans l’avant-propos, l’éditeur (il signe S. D.) dit que ce livre a été publié dans La Vie canadienne, en feuilleton, « l’été dernier », donc en 1918 sous le pseudonyme de Jean Ste-Foy.

Au début du XXe siècle (aucune date précise), Jacques Duval vit avec sa femme et ses deux fils, Paul et André, aux Bergeronnes. En fait, Paul ne vit plus avec eux, car il est instituteur à Tadoussac. Ce Paul est fiancé à Jeanne Therrien. À Tadoussac, Paul a beaucoup de succès comme instituteur. Par contre, sur la ferme, son accession à une profession libérale est loin d’être vue comme une promotion. On espère son retour au bercail, d’autant plus que le père se fait vieux et qu’on manque de bras (ce qui est invraisemblable, les deux fils ne pourront pas vivre ensemble sur cette terre).

Le problème survient quand arrive en villégiature Blanche Davis : elle est la fille d’un riche Montréalais d’origine écossaise, déjà en partie fiancée à Gaston Vandy, le « fils d’un grand importateur de vin français à Montréal ». Blanche rencontre le jeune professeur et les deux passent l’été ensemble, lui oubliant sa promise de Bergeronnes et elle, son presque fiancé. Les deux se déclarent l’amour éternel. Le jeune homme sauve même la jeune fille d’une noyade certaine lors d’une excursion sur le Saguenay. Or, quand elle avoue ce sentiment à son père, à la fin de l’été, celui-ci l’oblige à renoncer au jeune instituteur. Les deux jeunes ne se reverront plus.

À l’automne, la jeune fille écrit une lettre à Paul, lui demandant de tout oublier. Lui, il abandonne son poste d’instituteur et décide de se rendre à Montréal. Là, il est malheureux comme il se doit (pour Potvin, la ville est l’antre du vice), trouve un emploi de copiste, se déprave dans la boisson et… Noël venant, il décide de rentrer chez lui. Il arrive durant la messe de Minuit et, le hasard faisant bien les choses, il est accueilli par sa fiancée en visite chez ses parents : elle garde la maison en attendant le Réveillon. Les deux jeunes renouent leurs amours et annoncent leur mariage.

Roman populiste, mal écrit, plein de fautes de français, invraisemblable. Histoire d’amour simpliste avec tous les clichés sentimentaux. Roman passéiste. Vision manichéenne : la ville mauvaise et la saine campagne. Et l’industrie (on veut établir une scierie aux Bergeronnes), et les professions libérales sont inférieures à la vie paysanne. Potvin présente « l’étranger » de façon plutôt positive : « John Harold Davis était le fils d’un ancien commerçant immigré d’Écosse au canada. Il était né à Montréal où il avait toujours demeuré. Il avait hérité du commerce de son père après la mort de celui-ci. Depuis plusieurs années, grâce à son énergie, à son travail et au sens des affaires qu’il possédait comme tous les hommes de sa race, il se trouvait à la tête de l’une des plus importantes maisons se soieries du Canada » (p. 47) **

Extrait
Le soir, au retour, la ville était laide; quand il rentrait dans sa chambre, la nostalgie lui étreignait le cœur plus brutalement encore...
Jusqu'alors, Paul Duval avait été à l'abri des contagions malsaines, des dépravations précoces. Un jour, une grande transformation s'opéra en lui; il avait » déjà passé par tant de phases morales. Le milieu, l'ennui, le désœuvrement, la solitude devaient fatalement exercer sur sa tête jeune et son cœur trop tôt désabusé leur néfaste influence. Lui aussi devait glisser sur la pente dangereuse.
Depuis qu'il était en ville, des étonnements de toutes sortes avaient commencé pour lui. II avait vécu des jours enfiévrés par l'ardeur du travail et d'autres jours, vides de tout, du travail comme du plaisir. Son désœuvrement voulu lui fit connaître une époque étrangement troublée.
II y a à Montréal, comme dans toutes les grandes villes, dans les quartiers ouvriers, des maisons où il se passe des choses étranges. Le soir, aux heures où tout commence à se tranquilliser dans le reste de la ville, il sort de ces maisons des bruits d'enfer en même temps que de leurs fenêtres s'échappent des relents écœurants d'alcool. Là, des groupes de sans-travail, de sans-famille et de sans-patrie vont s'étourdir. II s'y passe d'effroyables bacchanales; on y boit d'incroyables quantités d'alcool frelaté; on blasphème entre deux hoquets; on éructe des mots orduriers. Ce sont des lieux maudits...
Et, un soir malheureux de la mi-octobre, alors que tout l'air ambiant suintait la tristesse et l'ennui, le fils de l'honnête Jacques Duval, le fiancé de la pure Jeanne Thérien, s'était laissé entraîner par un camarade d'occasion, rencontré dans la journée au hasard d'une promenade sur les quais, dans l'un de ces estaminets. II eut peur, un instant, en y pénétrant. II eut honte surtout. II but un verre que son ami lui offrit, le premier de sa vie; il fit d'autres connaissances qui lui offrirent aussi des verres qu'il but également et que suivirent ceux qu'il se crut obligé de payer ensuite. Bref! il s'enivra de l'ivresse vulgaire de l'ouvrier désœuvré des villes; il s'avilit et, en un seul soir, se ravala au niveau de la classe des ivrognes qu'il venait de connaître...
II se réveilla, le lendemain, quand il était près de midi, la tête lourde et l'esprit engourdi. Un instant, il eut horreur de lui-même. II sortit; il rencontra de nouveau son ami, un malheureux débardeur sans travail pour l'instant, qui l'invita à renouveler la bambochade de la veille. Paul Duval résista; mais il y avait l'ennui qui le guettait, là-bas, dans sa noire alcôve, et qu'il se rappelait avoir oublié, un instant, la veille, l'ennui qui le faisait souffrir avec ses pesants anneaux de fer... Ah! s'étourdir alors; ah! oublier, ne fut-ce qu'un instant. Lui et son ami retournèrent à l'estaminet. Et Paul Duval roula de nouveau sous les tables.
Il y retourna le lendemain. Les jours suivants, quand l'ennui le prenait et qu'il avait peur de la solitude, le soir, il y allait encore... (p. 146-147)

Damase Potvin sur Laurentiana

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