3 février 2008

Alexandre Chenevert

Gabrielle Roy, Alexandre Chenevert, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1954, 374 pages.

Alexandre est un petit employé de banque de 52 ans. À cause de son caractère ombrageux, voire obséquieux, il n'a pas de véritable ami. Chétif, malade, sensible, irritable, inquiet, angoissé, il n’arrive pas à être heureux; grand lecteur de journaux, il est happé par tous ces malheurs comme s’il portait sur ses épaules le sort de cette pauvre humanité : guerres, catastrophes naturelles, maladies, dépersonnalisation. Il accomplit son travail avec diligence et compétence. Il est marié à Eugénie et cette union est plutôt triste. Il a une fille, qui lui ressemble trop, donc qui n’est pas très heureuse, soucieuse et angoissée comme son père. Elle est pour ainsi dire séparée de son mari et vit seule avec son fils.

Un jour, un grand malheur frappe Alexandre. Il donne 100$ en trop à un client. Il est tellement exaspéré par son erreur qu’il est prêt à démissionner. Son patron le raisonne et le convainc de racheter son erreur en versant un petit montant chaque semaine. Pour y arriver, Alexandre trouve un travail d’appoint en dehors de ses longues heures de bureau. Quand il finit par rembourser sa dette, le client qui a profité de l’erreur s’en rend compte et rapporte l’argent. Trop tard pour Alexandre qui a tant travaillé, s'est tellement angoissé qu’il en est malade. Il consulte un médecin qui, constatant sa pauvre mine, mais ne trouvant aucune maladie, lui impose comme remède d’essayer de se relaxer et d’être heureux. D’abord vexé par un tel diagnostic, Alexandre finit par reconnaître qu’il est tout à fait juste.

Pendant que sa femme va passer quelque temps chez sa fille, lui, il décide de prendre des vacances en pleine campagne afin de se refaire une santé. Il se retrouve seul, dans un petit camp, en pleine forêt et, après un moment d’inquiétude, il finit par trouver la grande paix intérieure qu’il recherche depuis toujours. Loin de la civilisation, il entretient les rêves les plus fous : il se voit vivre ici, près de la nature, de chasse, de pêche et d’un peu de jardinage. Au bout de quelques jours, pourtant, il commence à s’ennuyer et il rentre chez lui en écourtant ses vacances de deux jours, sans avoir vraiment réussi à trouver le repos réparateur.

La ville, le stress le happent à nouveau. De retour à son travail, il s’aperçoit qu’il est vraiment malade. Une consultation lui révèle qu’il est atteint du cancer de la prostate. Il doit abandonner son travail. On l’opère et on se rend compte que déjà les métastases ont commencé leur œuvre. Il ne lui reste plus que trois mois à vivre. Ceux-ci, il les passera à l’hôpital, menant de longues discussions avec l’aumônier, questionnant la bonté de Dieu, lui qui permet tant de souffrances dans le monde. Contre toute attente, lui qui avait toujours été distant dans ses relations humaines, reçoit beaucoup de visiteurs ; il découvre en quelque sorte la bonté des hommes, leur immense commisération pour leur semblable. Il s’éteint ainsi, plus admiratif des hommes que de Dieu.

C’est un roman, quand même assez étonnant, qui ne ressemble pas tout à fait aux autres œuvres de Gabrielle Roy.

Le plus intéressant se trouve à l’arrière-plan. L’auteure, tout en racontant la vie de ce petit employé insignifiant, met en scène la société de l’Après-Guerre. Chenevert s’intéresse à ce qui se passe aux États-Unis, en Europe, et même en Asie. On est en quelque sorte déjà dans le « village global », d’autant plus que le visage de Montréal est multiethnique et bilingue. On peut donc lire ce roman pour connaître la rumeur publique mais aussi les interrogations de l’être humain dans les années cinquante.

On découvre aussi, toujours en arrière-plan, la naissance de la société de consommation, une société mercantile, déjà américanisée. Chenevert est très sensible aux publicités qui envahissent la ville, à l’activité des rues marchandes.

Enfin, il ne faudrait pas oublier l’avant-plan, l’histoire d’Alexandre Chenevert. Disons que l’intrigue pourrait être plus relevée. Je pense que n’importe quel lecteur d’aujourd’hui va y déceler certaines longueurs. En fait, Gabrielle Roy fait le défi de nous raconter la vie banal d’un petit homme terne. Seule sa vie intérieure présente un certain intérêt. Et bien sûr, on trouve, comme c’est toujours le cas chez l’auteur, cette grande bienveillance à l'égard des personnages. Pourtant, ici, ce sentiment ne sauve pas complètement la mise.


Extrait
Il faisait nuit. Le lit était tiède, la chambre paisible. Alexandre Chenevert s'éveilla à ce qu'il avait cru être un bruit, mais ce n'était encore qu'une préoccupation. Un bouton de son pardessus pendait au bout du fil noir. De plus c'était le printemps. Le printemps lui rappelait l'impôt sur le revenu. « Si je ne fais pas recoudre ce bouton... » pensa Alexandre Chenevert, puis il entrevit que peut-être on éviterait la guerre, justement à cause des armes qui étaient devenues si meurtrières.

Pourtant il espéra qu'il serait le maître de ce qu'il allait penser. Autrefois, alors qu'il jouissait d'un bon sommeil, si, par exception, il s'était levé à une heure indue, c'avait été pour une excursion à la campagne, pour prendre un train et, une fois, — il y avait déjà toute une vie de cela, — pour tenter, à l'aube, l'ascension du Mont-Royal.

Ses cruels réveils d'aujourd'hui restaient malgré tout liés à des joies anciennes. Il éprouvait une impression de départ, de renouvellement possible, et même un sentiment de son importance. Son cerveau lui jouait le tour de paraître dispos après si peu de sommeil. « Tant qu'à ne pas pouvoir me rendormir, se disait bravement Alexandre Chenevert, autant en profiter... » Et Alexandre se mit à penser au généralissime Staline, venu d'un séminaire, à Tito, dictateur en Yougoslavie, et au parapluie de soie tout neuf perdu hier sans doute dans un tramway. Il ne s'était acheté pendant longtemps que des parapluies de coton tout à fait bon marché dont l'étoffe s'usait vite. Il avait cru plus économique en fin de compte d'acheter un parapluie qui pourrait durer des années. C'était celui-là qu'il devait perdre. Il avait, dans sa vie, perdu quantité de choses, et presque toujours les meilleures: la jeunesse d'abord; ensuite la santé; et maintenant le sommeil. Mais qui donc, des Russes ou des Américains, pouvait bien avoir le plus de bombes atomiques ? Très importante, la supériorité en bombes. Là était en quelque sorte la sécurité. Gandhi venait de commencer une nouvelle grève de la faim. Alexandre Chenevert l'aimait depuis le jour où, le voyant en photographie, il s'était découvert avec lui une ressemblance: comme le Mahatma des Indes, il était maigre, presque décharné et, pensait Alexandre en secret, bon peut-être. (p. 9-10)


Gabrielle Roy sur Laurentiana
Bonheur d’occasion
La Petite Poule d’eau
Alexandre Chenevert
Rue Deschambault


Pour la version anglaise, The cashier, voir The Dusty Bookcase

1 commentaire:

Biloutte a dit...

Pour ma part, je ne trouve pas de longueur à ce roman qui m'apparaît comme le meilleur de l'auteur. Alexandre est à la fois si banal et si vrai... si contemporain, qu'on ne peut qu'être fasciné par lui. Les préoccupations d'Alexandre sont tellement modernes que je qualifierais ce roman de science-fiction de l'âme.