29 mai 2008

La Fin des songes

Robert Élie, La Fin des songes, Montréal, Beauchemin, 1950, 256 pages.


Première partie
Bernard et Marcel, aujourd’hui dans la trentaine avancée, ont été de grands amis jusqu’à l’âge de 20 ans. Ils ont même épousé des sœurs, Nicole et Jeanne Courtois.

Marcel, journaliste, vit dans l’est de Montréal avec sa femme et ses deux enfants. Sa relation amoureuse bat de l’aile. En fait, il traverse une profonde remise en question : il n’arrive plus à se regarder dans un miroir, aux sens propre et figuré. Il a l’impression d’être un imposteur qui a abandonné tous ses idéaux de jeunesse. Bernard n’est pas très heureux non plus. À son retour de guerre, il n’a pas su recréer une vraie relation de couple avec sa femme. Plus encore, aucune profession ne semble l’intéresser. Il végète, menant sa vie en dilettante sans pour autant en tirer de grandes joies. Il est tenté par la politique, mais y renonce quand il découvre les compromissions qu’elle implique. Il finit par reprendre les riches affaires de son père.

Deuxième partie
La deuxième partie du roman est constituée du journal que Marcel a tenu entre le 5 janvier et le 19 février. Sous le couvert d’une réflexion philosophique, se cache le profond désarroi d’un homme qui a perdu contact, d’abord avec lui-même, mais aussi avec sa famille, ses amis et ses compagnons de travail. Il veut renouer avec le jeune qu’il a été, quitte à sacrifier femme et enfants. Écartelé entre le spirituel et le matériel, il se débat dans ses contradictions, désireux de conquérir la liberté, mais incapable d’abandonner certains principes qui le maintiennent dans sa vie actuelle. « Ne vaut-il pas mieux imiter ces parents qui tiennent leurs enfants bien au chaud pour que la chair soit en eux toujours plus forte que l’esprit et qu’ils se contentent du plaisir animal d’exister? » (p. 207) Il en vient à tromper sa femme avec sa belle-sœur. L’aventure est désastreuse. Il finit par se suicider.

Troisième partie
Bernard est le personnage principal dans cette partie. C’est lui qui a récupéré et lu le journal de Marcel. Il se sent coupable et pourtant, ce drame va accélérer le processus d’évolution dans lequel il était lancé. Ce drame le force à sortir de sa coquille et à s’engager davantage auprès des siens : « N’était-ce pas l’amitié qui l’avait sauvé du désespoir et quelle force n’avait-il pas puisée dans cette entente soudainement établie avec Nicole, avec Jeanne et avec Louise, retrouvées au fond de cette misère? »

Robert Élie a écrit un roman qui n’est pas sans valeur. Ses personnages masculins se tiennent tout à fait. Ce n’est pas le cas des personnages féminins. L’atmosphère est sombre, pour ne pas dire lourde, tant les personnages vivent en profondeur des drames. On suit un personnage en dépression qui finit par se suicider. Faut-il y voir le drame individuel d’un névrosé? Ou plutôt accuser la société de la grande noirceur? Il est vrai que les deux personnages masculins souffrent de leur insignifiance. Cette société ne leur offre rien de très exaltant du point de vue intellectuel. Marcel est incapable de résoudre le problème. Pour lui, la solution doit passer par une recherche spirituelle. Toujours selon lui, le travail et sa famille (sa relation avec Jeanne) ont perverti ses idéaux de jeunesse. Qu’attend-il au juste de cette société? L’amour, la passion? En fait rien n’est très clair. Il se replie sur lui-même, sombre dans une profonde déréliction, se perd dans ses contradictions. Bernard, lui, refuse le jeu qu’on veut lui imposer : pendant un temps, il choisit la fuite, puis décide de se lancer dans l’action sans trop de convictions.

Ce roman représente bien l’état d’esprit d’une époque, un mélange de grande noirceur et d’existentialisme. On pense aussi à la recherche spirituelle de Saint-Denys Garneau, un ami de Robert Élie. Ceci étant dit, l’analyse est souvent trop intellectuelle et les dialogues sont parsemés de sous-entendus que le lecteur ne réussit pas toujours à saisir. ***½

Robert Élie
Extrait
Mercredi, le 18 février — Cette lamentable soirée m'a fait comprendre que je ne pourrais trouver d'appui autour de moi. Notre société est sans exigence. A aucun moment, nous n'entrons sous le feu des réflecteurs et nous arrivons à la vieillesse sans avoir jamais été au bout de nos forces. On nous a bien appris à compter nos péchés, à mesurer nos chances de survivance, mais non pas à vivre en acceptant les risques de la liberté. L'esprit dort et tout le monde est content!
Louis a raison, mais il est aussi sans passion en dépit de tous ses grands sentiments. L'heure est passée, mon ami, et tu continueras à t'agiter comme un moulin à vent qui n'a rien à moudre. Il n'y a pas eu de révélation dans ta vie et tu es une âme morte comme les autres, sans passé, sans avenir, sans religion. Personne ne se sauvera s'il ne se convertit, et peu importent le ciel et l'enfer, mais sur terre même on n'avancera que si un éclair vient déchirer notre nuit. Une société moins confortable ou moins avare offre des occasions de conversion et tous ces croyants et ces fous qui persistent à écrire des poèmes que personne ne lit, à faire des tableaux dont on se moque, entretiennent les feux des réflecteurs qui balaient la ville et surprennent les moins endormis. (p. 203)

25 mai 2008

Par nos champs et nos rives...

Blanche Lamontagne,
Par nos champs et nos rives…, Montréal, Édition du Devoir, 1917, 189 pages. (Préface de Lionel Groulx)


Le 25 mai 1958, à l’orée de la Révolution tranquille, décédait dans l’indifférence totale Blanche Lamontagne. C’est aujourd’hui le 50e anniversaire du décès de cette première femme poète au Québec, célèbre en son temps. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention d’évoquer la cruauté de l’histoire, l’injustice de son oubli. Blanche Lamontagne s’est contentée de répondre aux canons de son époque et en ce, l’histoire est plutôt juste à son endroit. Je sais, il n’y aura probablement personne d’autre que moi pour souligner cet anniversaire. Il est vrai que cette œuvre et son auteure incarnent tout à fait le courant « vieilles choses, vieilles gens », dont les chefs de file furent Adjutor Rivard et Lionel Groulx, et que ce courant n’a plus guère d’intérêt, même pour les littéraires.

La poésie de Blanche Lamontagne n’est pas très compliquée. Elle se présente la plupart du temps comme un chant de louanges, un hommage, une célébration, une prière, une supplication. En d’autres mots, la poète applique le modèle religieux. Les prières et les supplications s’adressent à Dieu, les chants et les louanges aux vieilles gens, à la nature, à la vie paysanne… Elle invite le lecteur à reconnaître la beauté de la nature, la bonté du cœur humain, à accepter sans révolte les affres de la vie et à remercier Dieu pour tant de richesses. « Chante quand un chagrin vainqueur / T’arrache des cris de souffrance, / Chante! Le chant met dans le cœur / Des divins rayons d’espérance!... »

Dans la première partie de Par nos champs et nos rives…, Blanche Lamontagne entend « chanter la terre canadienne / Et la campagne de chez-nous!... » Cependant, comme l’a bien vu Lionel Groulx dans la préface, la nature n’est souvent qu’un prétexte pour célébrer la religion : « Pour Mademoiselle Lamontagne, les paysages physiques ne sont que l'envers de paysages moraux, et, sous la réalité visible, elle pénètre jusqu'aux formes éternelles. Parce que toute beauté créée n'est qu'une vibration de l'harmonie infinie, toute contemplation terrestre lui devient motif à élévation spirituelle. » Souvent elle exprime directement sa foi. « Un peuple n’est grand et n’est beau qu’à genoux!... », écrit-elle. Ici, il faut comprendre « à genoux » dans le sens religieux. Elle exploite aussi la grande idée romantique qui veut qu’on puisse découvrir le divin à travers la nature. Les motifs vont de la célébration du clocher et de l’église en passant par le vent, la nuit, la pluie. Le mal est symbolisé par le vent et la neige.

Dans la deuxième partie, intitulée « La mer », la mort est le thème développé. Le motif principal, c’est le naufrage. On le sait, l’auteure est née aux Escoumins et a vécu à Cap-Chat, là où le Saint-Laurent est une mer. Pourtant, on dirait que le fleuve n’est beau que vu du rivage. Avec la complicité du vent, il vole les hommes aux travaux des champs et les précipite dans son gouffre à la moindre occasion. Malgré tout, les femmes et les enfants éplorés ne réussissent jamais à le condamner tout à fait : « Vivons près de ce fleuve ami. / Les morts qui sont couchés, pour le repos suprême, / Et que nous n’avons pas cessé d’aimer quand même, / Font qu’un lien éternel va de nos cœurs à lui!... »

Le refrain du premier poème de la troisième partie, « Moi, je chante les "habitants"!... », révèle bien le propos. C’est un long hommage au mode de vie paysan, avec les quelques motifs habituels : la célébration du cycle du pain, du vieux ber, de l’heure des vaches, du laboureur, des récits de l’aïeule, etc.

La maison, ou plutôt la « maisonnée », chantée sur le mode de la nostalgie, sert de lien aux poèmes qui composent la dernière partie. Rien de très original : cette maison, elle est plantée en pleine campagne, le dos aux champs et la face au fleuve. Elle est un abri contre les turpitudes du monde, un lieu de ressourcement pour les vieux paysans, un musée de leurs souvenirs. « O vrai bonheur! Venir, comme autrefois, s’asseoir, / À la place d’antan, chaude et familière! / Se retrouver autour de la lampe, le soir, / Tous ensemble, ô mes sœurs, ô mon père, ô ma mère!... » C’est la femme qui prête sa chaleur à la maison. Ce foyer du bonheur préfigure la dernière demeure, la maison divine : « Une sainte demeure, où nous vivrons toujours, / Loin des troubles cruels qui dévorent nos jours. »

Voici comment Groulx conclut sa préface : « Faire tenir dans un recueil de poèmes, avec l'élan mystique de notre foi, la beauté de la terre natale et la substance héroïque du passé, et faire chanter toutes ces choses dans les rythmes ailés du vers français, voilà, si je ne me trompe, qui serait assurément de la grande poésie. Et, pour ma part, je ne veux nullement prétendre que Mademoiselle Lamontagne ait atteint le Saint-Graal. Mais mieux que d'autres peut-être elle a su rester digne de sa foi et de son petit pays et faire de son œuvre le prolongement loyal de son âme. Ainsi, sans l'avoir voulu ni cherché, la jeune poétesse, avec ce mélange de mysticisme et de réalisme national, nous aura précisé la formule de notre poésie de l'avenir, celle qui, en exultant toutes nos jeunes énergies, saura chanter à la grande mesure de notre âme. »

LE POÈME DES ARBRES (extrait)
Les arbres sont des cœurs que Dieu n’a pas finis.
Altérés de lumière, avides d’infini,
Ils regardent, sans cesse, au fond des sombres nues,
Les chemins qui conduisent aux voûtes inconnues…
De même que nos cœurs tendent vers la beauté,
Les arbres, dans la vaste et pâle immensité,
Face à face au matin, d’où jaillit la lumière,
Dans une inaltérable et sublime prière,
Les arbres vers le ciel, dans l’azur suspendu,
Tendent les bras, avec des gestes éperdus!...
Quelques fois, on dirait qu’ils montent, dans l’espace,
Qu’ils vont prendre leur vol, avec l’oiseau qui passe,
Libres de toute attache au sol qui les retient,
Et délivrés, enfin, de leur terrestre lien!...
Mais non! Leur vol est court et cette joie est brève!
Ils reprennent, bientôt, leur tristesse et leur rêve,
Car, des lieux éternels, ils demeurent bannis :
Les arbres sont des cœurs que Dieu n’a pas finis!...


Lire le recueil

Blanche Lamontagne sur Laurentiana :
Par nos champs et par nos rives

22 mai 2008

Le spectre menaçant

Joseph Lallier, Le spectre menaçant, Montréal, L’Action paroissiale, 1935, 257 pages. (1ère édition, Maison Aubanel, 1932 en France)

André Lescault vient de passer trois ans en prison. On l’accuse d’un vol de banque, ce qu’il n’a jamais admis et pour cause, il ne l’a jamais commis! Ses parents, des cultivateurs qui s’étaient privés pour le faire instruire, ont dû payer 15000 $ pour compenser la perte de la Banque. Ils ont préféré quitter Verchères, sachant que la communauté s’acharnerait sur eux. Ils se sont installés sur une terre en bois debout à Sainte-Véronique, au Lac-Saint-Jean. Ce qu’ils ignorent, c’est que la construction d’un barrage à l’embouchure du Lac, près de l’Île Maligne (1924-1925 par la compagnie Alcan) va bientôt inonder leur terre.

À sa sortie de prison, Joseph n’ose pas affronter la colère de son père. Il part sur le champ au Lac-Saint-Jean, plus précisément à Alma, là où on construit le barrage. Il ignore complètement que ses parents se trouvent tout près. Là, il va se faire un nom. D’abord, avant même qu’on l’engage, il va sauver un ouvrier polonais qui était en train de se noyer, ce qui va attirer l’attention de M. Drassel, le patron, qui l’engage comme comptable. Plus encore, il va mâter une grève, car les ouvriers polonais, suite à son geste héroïque et parce qu’il parle leur langue (apprise en prison), le tiennent en considération. Il va même sauver d’une noyade une certaine Agathe, la fille du patron, dont il est amoureux, mais à qui il n’ose se déclarer vu ses antécédents judiciaires. À chaque fois, il y gagne des gallons, si bien qu’il en vient à diriger l’entreprise. À défaut de l’avoir pour fils, Monsieur Drassel veut l’avoir pour gendre et sa fille en est ravie. Il ne lui reste plus qu’à laver son nom, ce qu’il n’aura pas besoin de faire, le véritable coupable s’étant dénoncé, et à retrouver ses parents, dont il rachète la terre à Verchères.

Le roman qui se lit encore très bien présente deux faits intéressants. D’abord, il repose sur un fait historique : la construction du barrage de l’île Maligne. Ensuite, Lallier (1878-1937) accorde beaucoup de place à la religion. Il présente en quelque sorte quelques problèmes moraux posés par l’avènement du monde industriel : peut-on travailler le dimanche, jour du Seigneur, comme l’exigent les patrons de la compagnie? Peut-on se substituer à Dieu, comme le font les hérauts du monde industriel? Lallier, malheureusement, n'est pas du côté de la modernité. Le monde moderne, le monde industriel, le monde des riches, c’est le mal, la corruption, l’Étranger…

Extrait

Mme Duprix fut cependant très correcte et excusa M. et Mme Drassel, en expliquant que Mme Drassel s'était tout à coup trouvée indisposée.
La danse reprit bientôt avec une allure endiablée. Les fox-trot, turkey-trot, tango et toutes les danses animales et sauvages, se succédaient sans relâche. On dansa ainsi jusqu'à deux heures du matin, heure fixée pour l'illumination de la terrasse. Ce moment était attendu avec anxiété par tous ces gens avides de nouveau et d'imprévu.
Les invités furent priés de sortir sur la grande véranda qui donnait sur le jardin artificiel.
Une exclamation semblable à celle qui avait eu lieu à l'illumination de l'intérieur éclata, quand M. Duprix fit jaillir un nouveau torrent de lumière qui éblouit les yeux des spectateurs.
Une féerie, digne des génies qui avaient présidé à cette merveille, s'offrait à leurs yeux. Les puissants réflecteurs transportaient au loin les jets de lumière étincelants et l'on pouvait voir, à la clarté qui inondait les alentours, les terres submergées de Saint-Cœur-de-Marie, de Taillon et même de Péribonka.
M. Duprix éprouva-t-il du remords en voyant, à côté de ce déploiement de richesses, les fermes inondées de la région? Peut-être!
Il regarda longtemps, du haut de la tour où il était monté, ce contraste émouvant. Les cœurs les plus fermés ont parfois des sursauts de générosité. « Nous les indemniserons », avait-il répondu à ceux qui lui avaient reproché sa cruauté; mais peut-on indemniser une douleur comme celle des Lescault, par exemple ? Énigme qui ne s'était sans doute pas posée à l'esprit de ce grand vainqueur d'obstacles de la nature.
Cependant, toute trace d'émotion avait disparu, quand il invita ses hôtes à l'intérieur, pour continuer la fête.
Les libations continuèrent, si bien que plusieurs, et même les femmes, commençaient à être éméchées.
Tout à coup, une obscurité profonde fit place à la lumière et les mosaïques furent transformées en tableaux vivants et transparents, qui semblaient mus par une main invisible. En vain M. Duprix fit-il appel à ses électriciens qui s'étaient tenus constamment en disponibilité, pour parer au moindre inconvénient dans l'illumination, ceux-ci n'y purent rien. Les invités stupéfaits virent passer sur cet écran mystérieux des tableaux représentant la débâcle qui avait noyé cinquante ouvriers. Les ouvriers revenaient à la surface avec des airs menaçants contre cette foule de viveurs. (p. 240-242)


Joseph Lallier sur Laurentiana

Angeline Guillou

Le spectre menaçant

Allie


Pour aller plus loin

Revue dominicaine, p. 187-189

18 mai 2008

Quartier Saint-Louis

Robert de Roquebrune, Quartier Saint-Louis, Montréal, Fides, Bibliothèque québécoise, 1981, 207 pages. (1re édition : Fides, 1966)

Roquebrune poursuit dans Quartier Saint-Louis, avec le même brio, le récit de sa jeunesse amorcé dans Testament de mon enfance. Le récit commence en 1897 alors que le jeune Robert a huit ans et se termine lorsqu’il en a 15 ou 16. Après avoir quitté le manoir de L’Assomption, la famille déménage à Montréal, sur la rue Saint-Denis, dans le quartier Saint-Louis. Roquebrune décrit Montréal, avant l’industrialisation qui va complètement le bouleverser au début du XXe siècle. Subsistent encore des vestiges de la Nouvelle-France, c’est-à-dire des vieilles demeures de pierres et des parties de seigneuries que les Seigneurs vendent pour se renflouer.

La structure du récit n’est pas très rigoureuse : c’est à la fois thématique et chronologique. Il commence par décrire ses premières incursions enfantines hors du giron familial, son entrée à l’école, ses premiers amis. Il parle bien entendu de son père et de sa mère, des domestiques qui vivent avec eux, mais à peu près pas de ses frères et sœurs. Son père, comme la plupart des seigneurs, pleure sa splendeur perdue. Roquebrune prend manifestement plaisir à rappeler le nom de ces personnages titrés, se moque gentiment de leur attachement au passé... (voir l’extrait)

Son père possède un certain nombre de logements dans les quartiers ouvriers et il a un peu honte d’aller chercher le loyer. Sa mère, très différente, semble porter peu d’attention à son titre de seigneuresse. Elle s’ennuie beaucoup de la campagne, des champs et des bêtes et, chaque été, elle déménage sa famille dans un lieu de villégiature, habituellement près de l’eau. Ainsi au fil des ans, ils vont passer des étés à Boucherville, à Rimouski, aux Éboulements, à Gaspé, à Saint-Paul-de-l’île-aux-noix... Pour Robert, ces pérégrinations font partie de ses plus chers souvenirs de cette époque. Il parle du merveilleux esprit de liberté qu’il ressentait, de ses découvertes de la campagne mais aussi du Saint-Laurent, des personnages qu’ils ont rencontrés, entre autres de cette femme aux Éboulements, qui avait perdu son père et son fiancé dans un naufrage et qui inventait des histoires qui n’étaient que sa propre vie romancée. Ou encore, de cette jeune veuve rencontrée en Gaspésie, qui refusa de se remarier, par loyauté envers sa belle famille, qui avait besoin d’elle pour gérer ses affaires. Vers la fin du récit, il est devenu un grand adolescent, presqu’un homme. Il raconte ses premiers émois amoureux (pour la sœur d’un ami de trois ans plus âgée) et sa peine quand il apprend que la jeune fille va se marier.

Encore une fois, répétons-le, un charme se dégage de ces récits, pourtant bien anodins. Robert de Roquebrune ne s’en cache pas, il a sélectionné des moments heureux : « Je vois bien [...] que si je n’ai évoqué que des moments heureux, c’est que je n’ai gardé en mémoire que mon bonheur ». En fait, tout nobles qu’ils soient, fiers de leur titre sans en être imbus, bien que très paternalistes, les Roquebrune montrent un sens de la responsabilité face aux plus démunis, domestiques, valets et paysans, une authentique noblesse qui les honore. ****

Extrait
Mon frère Roquebrune et moi étions fréquemment invités chez notre grand-mère. Mes deux autres frères et mes sœurs n’y paraissaient guère parce ces agapes les ennuyaient. C’est que ces somptueux repas étaient sévères et formalistes. Mon frère aîné, qui était très « familial », y trouvait un austère plaisir et ma gourmandise de grandes satisfactions.

La tablée était généralement de quinze couverts. Les convives, tous parents, étaient placés selon un rite de degrés de cousinage. On mangeait dans de magnifiques porcelaines, une argenterie massive et revêtue d’armoiries. La conversation ne sortait guère de questions généalogiques, de regrets du passé et de critiques du temps présent. Tous ces gens si courtois et qui me paraissaient très âgés, semblaient avoir été frustrés de quelque chose au cours du XIXe siècle. Ils avaient certainement perdu une partie de leur fortunes et complètement leur importance. On ne tarissait pas sur le sombre avenir que serait le nouveau siècle. Ce pessimisme au sujet d’une époque qui serait la mienne me remplissait d’appréhension. Et je regrettais de n’être pas né soixante ans plus tôt, de n’avoir pas vécu comme eux, dans un temps où on était riche et heureux. Car tous semblaient avoir connu une existence où les gens de leur espèce étaient environnés de luxe. Ils étaient nés dans des manoirs, sur les bords du Saint-Laurent ou du Richelieu, ils avaient été des seigneurs. Les manoirs étaient disparus avec les seigneuries. Une mystérieuse catastrophe était passée sur tout cela. Ils étaient les survivants d’un naufrage.

J’écoutais leurs propos qui formaient une longue suite de mots pessimistes piqués sur la conversation générale. Et j’avais vaguement l’impression d’assister à un diner de fantômes. Ils appartenaient tous au passé. Ils étaient la fin d’une aristocratie, la mort d’un monde. Ces vieux gentilshommes et ces vieilles dames, leurs noms, leurs particules, leurs idées et leurs sentiments n’appartenaient plus à la vie. Ils étaient aussi loin de la réalité que les portraits d’ancêtres pendus aux murs de la salle. (p. 152-153)

14 mai 2008

Testament de mon enfance

Robert de Roquebrune, Testament de mon enfance, Paris, Palatine/Plon, 1951, 245 p.

« Mon enfance au Canada s'est déroulée dans un univers qui n’existe plus. » Ainsi commence le « testament » de Robert de Roquebrune. Il raconte avec émotion son enfance à l’Assomption, dans le manoir de ses ancêtres maternels (les Salaberry). Sa famille est propriétaire terrien et vit des différents héritages reçus des ancêtres. La ménagerie comprend, en plus des parents de Robert, ses trois frères et ses deux sœurs, deux ouvriers agricoles (Jacques et Godefroi), une cuisinière (la vieille Sophronie), une femme de chambre (la jeune Sophronie), un Noir qu’ils ont recueilli (Sambo), des chats et des chiens. Roquebrune raconte son enfance heureuse, protégée. Son père, toujours de bonne humeur, s’emploie à rendre tout son monde heureux. Bref, cette maison respire le bonheur. Un jour, le père est engagé comme secrétaire parlementaire par un cousin, devenu ministre. Il part pour Québec. Plus tard, son travail l’emmène à Montréal. La famille doit se résoudre à abandonner le manoir et à déménager en ville. Pour le jeune Robert, c’est la fin de son enfance, mais l’impact de cet événement est plus grand : ce monde qui s’éteint, c’est celui de l’ancienne noblesse canadienne-française.

Cette autobiographie a toutes les allures d’un roman. Malgré la manie de Roquebrune d’insérer la généalogie de ses personnages, on tient ici un excellent livre. L’auteur réussit à faire vivre toute une époque, tout un mode de vie, celui des anciens seigneurs. Même si le régime seigneurial a été aboli en 1854, certaines pratiques subsistaient encore au début du vingtième siècle. On s’attache aux personnages, à leur grande humanité et on se surprend à regretter la disparition de ce monde « romanesque ». Pour tout dire, il suffit de passer outre certains passages historiques, et on tient un livre tout à fait charmant. On se demande même comment il se fait que le cinéma ou la télévision ne s’y soient pas intéressés. Certaines scènes sont très touchantes : la mort du vieux Sambo, le départ du manoir. Roquebrune a écrit une suite tout aussi intéressante : Quartier Saint-Louis. ****

Écoutez une entrevue de Roquebrune au Sel de la semaine.

Extrait
Mon enfance au Canada s'est écoulée dans un univers qui n'existe plus. Oui, vraiment, c'était un autre univers ! La période 1890 à 1905 n'est pas seulement éloignée dans le temps, elle l'est surtout par la forme des choses, l'aspect des gens, les idées et les sentiments. Ce monde où se déroula mon enfance a si totalement disparu, il est devenu si étranger au monde d'aujourd'hui, que j'ai du mal à en rappeler même le souvenir.
Rien ne ressemble plus à ce qu'était alors l'existence. Il s'est produit une telle coupure entre cette époque et celle de maintenant, que de l'avoir connue donne la sensation d'avoir vécu sur une autre planète.
C'était un autre pays, une autre civilisation ! Et quand je rappelle, du fond de ma mémoire, les images de mon enfance, c'est comme si j'entr'ouvrais un manuscrit oublié dans un tiroir depuis cinquante ans. […]
Dans notre vieille maison au milieu de ses jardins, notre maison perdue en pleine campagne, nous vivions dans un monde retiré, très loin du reste de l'univers. Peu d'échos des événements arrivaient jusqu'à nous. Il y a ainsi des familles isolées, vivant sur elles-mêmes, habitant un petit archipel composé du jardin, de la maison, d'un bois, d'un bout de rivière, et qui ne sortent jamais de cet horizon. Au delà c'est le hasard, le grand large, l'aventure effrayante.
Mon père et ma mère continuaient à penser comme dans leur jeunesse. Tous deux perpétuaient une société qui avait été celle de leurs parents et de leurs grands-parents. Mais cette société avait à peu près disparu.
Cet état d'esprit creusait autour d'eux une solitude morale aussi profonde que la solitude d'arbres, de fleurs et de pelouses qui entourait leur maison.
Au milieu de cela nous étions dans la plus profonde paix, nous vivions dans le plus étonnant bonheur. Cette grande maison avec ses chambres à plafonds bas, ses meubles d'acajou et de peluche, ses cheminées de marbre noir et ses lampes à pétrole, a été pendant des années la maison du bonheur. Et d'y être né me prédisposait peut-être à devenir heureux.
C'est sans doute à cause de ma naissance dans ce lieu que j'ai toujours eu une passion si forte pour le bonheur. Et si je l'ai sans cesse cherché, si j'ai été sans cesse à sa poursuite c'est parce que je l'avais déjà connu et que je voulais le retrouver.
Chaque fois d'ailleurs que j'ai cru le posséder, le souvenir de ma maison d'enfance m'est revenu. Comme si tout ce qui ressemble au bonheur dans ma vie devait s'associer au lieu du monde où je l'ai rencontré pour la première fois. Ces années d'enfance, il me semble qu'elles ont duré un temps considérable. Quand j'évoque notre vie au manoir, elle me paraît longue, une sorte d'éternité heureuse. Ma vie d'enfant est comme si elle avait eu la durée d'une vie d'homme. C'est qu'elle était pleine d'événements, peuplée de tant de figures ! Et c'est aussi que ma sensibilité était alors si excessive et si neuve que tout y retentissait profondément. (p. 3-5)