27 septembre 2010

Journal

Hector de Saint-Denys Garneau, Journal, Montréal, Beauchemin, 1963, 270 p. (1re édition : 1954) (Préface de Gilles Marcotte; Avertissement de Robert Élie et Jean Le Moyne)

Le manuscrit du Journal comprend « cinq cahiers cartonnés », dont certains sont « amputés de plusieurs pages ». La période couverte va du 30 janvier 1935 au 22 janvier 1939. Rappelons que Regards et Jeux dans l’espace a été publié en 1937.

Rendre compte d’un journal intime d’une telle complexité est chose difficile. Bien modestement, je vais me contenter de relever quelques thèmes et quelques passages qui peuvent nous aider à comprendre Regards et Jeux dans l’espace. Le Journal commence ainsi :

« Janvier
J'ai gardé cette manie d'écrire une manière d'introduction à mon journal, de m'expliquer à moi-même pourquoi je l'écris, même sachant combien c'est vain et comme tout cela est littérature. Mais haïssant la littérature, celle-là surtout qui est radotage et complaisance à soi, ce dont disait Pascal en lisant Montaigne que c'est « inutile et vain »; même alors j'ai cette puérile indulgence de me permettre en souriant cette introduction.
J'écris ce journal afin de faire le point tous les jours, de constater mon état spirituel surtout; et pour m'astreindre à une certaine régularité qui me fait éminemment défaut, régularité de réflexion, d'analyse, régularité de style.
Je veux aussi, en à côté, noter les points matériels de ma vie, l'argent que je dépense par exemple chaque jour, afin de me tenir en contact et conscience de ces choses qui me sont étrangères. »
Je passe vite sur certains sujets. Garneau développe une réflexion sur la poésie et sur l’art. Il s’intéresse à certains écrivains (Mauriac, Katherine Mansfield, Claudel, Kafka et, bien entendu, Baudelaire), à certains musiciens (Debussy, Ravel, Beethoven…), à certains peintres (Monet, Cézanne, l’art japonais…), à certains philosophes (Aimé Forest, Gabriel Marcel, Jacques Maritain…) Il esquisse des idées de récits, de nouvelles, de contes et de romans. Plusieurs poèmes, inclus dans son Journal, n’apparaissent pas dans la présente édition. Il parle très peu de ses poèmes.

La vie quotidienne offre très peu de prise sur lui : il avoue son manque de sens pratique et s’en remet à ses parents pour les questions d’argent. Il mentionne à quelques reprises son désir d’arrêter de fumer, il parle un peu de ses amis, de ses relations amoureuses (pour ainsi dire absentes), de ses parents. Il ne décrit pas le lieu où il habite, ne parle pas de ses déplacements (de son voyage en Europe en 1937), ne nous fournit aucun repère extérieur autre que temporel. Il ne dit rien sur l’occupation de ses journées. Il ne parle pas de ce qui se passe dans le monde, mais critique le nationalisme canadien-français.

La plus grande place est accordée à l’auto-analyse. Garneau est en continuelle remise en question : aussi bien sa vie spirituelle que sa vie sociale et sa démarche artistique sont parsemées de doutes. Il se perçoit comme un imposteur, comme un tricheur. Parlant des critiques sur Regards et Jeux dans l’espace, il écrit :
« Je ne craignais qu'une seule chose: non d'être méconnu, non d'être refusé, mais d'être découvert. C'est donc qu'il doit y avoir dans mon livre quelque chose de faux, quelque chose de malhonnête et de mensonger, une fourberie, une duperie, une imposture. Et ceux qui acceptaient mes poèmes, est-ce que je n'avais pas l'impression de les voler, de les tromper, de les duper? De la même façon qu'il me semblerait malhonnête d'être aimé ou estimé par un inconnu, à l'heure qu'il est: il ne pourrait pas ne pas y avoir duperie, je l'aurais attiré par quelques promesses fallacieuses, fausses représentations, poudre aux yeux, évocations chimériques, puisque je ne suis pas aimable, que je n'existe qu'à peine et par conséquent je ne puis rien posséder, rien donner ni rien recevoir (sauf en Dieu naturellement). »
Cet être se débat avec une conception janséniste de la vie qu’il est difficile de comprendre aujourd’hui. Il craint par-dessus tout le mal, la salissure morale. Tout bonheur est suspect, engendre de la culpabilité :
« Que le bonheur est dangereux, et toute puissance, et toute ivresse! Il faut par une longue discipline de soumission et d'amour avoir été rendu maître de soi pour résister au danger du bonheur. Quand l'enfant se croit assez fort pour agir seul, avec quelle joie il fuit la surveillance de sa mère, et cette main qui le soutient, pour s'aller mettre en danger! Et nous si souvent abattus et déchirés de malheur, quel est, au sortir même de notre anéantissement, le grand oubli de tout ce passé, le grand aveuglement dont nous recouvre cette ivresse d'être! Tu retournerais, mon cœur, comme à une fête, au même feu: et ce que tu savais hier, si durement appris, tu ne le sais plus. Être, aimer, rayonner de cette jeunesse qui te remonte comme un soleil à la figure, embrasser toutes choses, suivre tout cet élan, répandre autour de toi cette floraison qui te gonfle. Tu oublies vite Dieu quand Dieu ne te tient pas écrasé. Tu te croyais enseigné, comme un vieux, et te voilà cet enfant qui veut tout saisir, tout avoir, et qui, quand ces jouets lui auront été donnés, s'en fatiguera si vite et se retrouvera attristé et plus avide encore. Apprends à jeter ta joie même humaine sur Dieu et dépense tout cela à t'en rapprocher. »
La religion est sans doute une des raisons du mal-être du poète et pourtant, c’est elle qui le soutient, qui l’empêche de sombrer définitivement.

Son désespoir atteint un point culminant en 1937, après la publication de Regards et Jeux dans l’espace :
« Je suis rompu, brisé, pulvérisé. Il ne reste plus rien que ce devoir insupportable en moi qui ne me laisse pas de repos, de cette espèce de repos de tout lâcher, de m'abandonner, tous muscles desserrés, au désespoir, à rien, à rien; dormir, dormir, ce dernier devoir d'espérer. Ah! j'aime Dieu si j'y crois (je dirai plus tard quelle est ma foi et pourquoi elle est si lointaine, étant spirituelle et ne pouvant résider que dans l'esprit, alors que, moi, je suis devenu tout charnel, tout matériel, par un empiétement épouvantable de ma chair sur mon âme), est-ce que je ne L'aime pas davantage dans cet effort maintenant à bout de bras de le soutenir en moi au-dessus de ce chavirement complet de ma nature individuelle dans une tension dernière et comme désespérée vers une région en moi spirituelle, région subsistante d'âme et de volonté, qui demeure, Dieu sait comment, préservée de ce désarroi, et à travers des aperçus espacés constitue une sorte de ligne, de réalité constante quand tout le reste se désagrège et s’éparpille au vent de l’horreur, de l’épouvante, du dégoût et de la maladie? »
Il refuse d’expliquer son mal de vivre par la maladie : « Le point de vue « maladie » est insuffisant. Je l'ai toujours senti et c'est pourquoi je n'ai jamais accordé d'importance à mon état physique, sauf quand je cherchais des prétextes. »

Il écrit sur la mort : « Jamais elle ne m’a répugné. Je l’ai toujours considérée comme une libératrice. » La fin du Journal semble accréditer la thèse du suicide (que je n’endosse pas) :
« La purification de la mort à laquelle on se donne. L'embrassant, on échappe à toute connivence avec la bassesse.
(Le suicide: seul sacrement du stoïcisme, dit Baudelaire.)
Le stoïcisme, seule religion sans Dieu, sans J.C.
Le suicide de Mouchette. »
Ce qu’on ressent à la lecture de ce journal, c’est une immense tristesse... et une certaine colère. Comment un être si brillant a-t-il pu se laisser piéger ainsi? On peut bien accuser la société de l’époque, sa famille, mais il n’en demeure pas moins que Garneau a une part de responsabilité dans le drame qu’il a vécu : il s’est enfoncé dans sa douleur de « mauvais pauvre » ; il a pris un jour une voie d’évitement et n’a jamais su retrouver le chemin de la « solitude rompue ».

25 septembre 2010

de St-Denys Garneau

(Sous la direction d’Henri Rivard), de St-Denys Garneau, Montréal, Fides, 1993, 205 pages. (Illustrations : 35 lithographies de l’auteur photographiées par Michel Pilon.)

En 1993, Henri Rivard et les éditions Fides ont publié une édition de luxe de Regards et jeux dans l’espace.

On y a ajouté un texte d’Anne Hébert, « Saint-Denys Garneau parmi nous », pour présenter le poète. Elle reprend la thèse habituelle du poète incompris dans « le désert et la nuit d’un pays fermé ». Ce qui me semble plus neuf dans cette présentation, c’est le paragraphe qui porte sur le lien entre Garneau et l’espace :
« Saint-Denys Garneau rêvait d'habiter le paysage de fond en comble, de tout son corps, de toute son âme, de la crête des arbres au plus profond de la rivière, de surprendre les secrets des arbres et de la rivière, de s'y fondre comme dans son propre secret révélé. Il scrutait la moindre avance, le moindre recul de la lumière sur le paysage, ainsi qu'en lui-même il suivait le passage, allant venant, de la grâce de vivre se donnant et se reprenant. Sainte-Catherine, Baie-Saint-Paul, Oka. Tout pays visité et reconnu. « C'est un peintre qui part en rêve qui part en chasse. » La forme et la couleur, la plus petite respiration de la lumière sur la campagne, le plus infime repli des ténèbres dans son propre cœur d'homme sollicitaient Saint-Denys Garneau et réclamaient parole et chant. Sa double réponse à la vie foisonnante en lui et autour de lui était de peintre et de poète. Il écrivait des poèmes, il peignait des toiles. La terre était devant lui, exigeante et pleine. Il voulait vivre à égalité avec la profonde terre, sans rien en lui qui se refuse et se retire. Un corps à corps avec la terre prodigue. Il a tenté cela dans un monde hostile, avec au plus creux de l'âme la condamnation grandissante du jansénisme qu'on lui avait inculqué depuis son premier souffle. Il a vécu cela jusqu'à l'éclatement de sa vie. »
Cette édition est illustrée de 35 tableaux de l’auteur. Garneau est moins « moderne » en peinture qu’il l’est en écriture. On découvre l’influence des impressionnistes, à commencer par Cézanne et Van Gogh, peintres qu’il admirait. Ce sont, dans la plupart des cas, des paysages, des « esquisses en plein air ». Ces tableaux illustrent surtout le côté lumineux du poète.

Sur la page de couverture, la toile s’intitule « La liseuse ». Ci-dessous, quatre autres tableaux de l'auteur.

Les pommiers en hiver
Les foins
Sous-bois
La sablière
 
Saint-Denys Garneau sur Laurentiana

23 septembre 2010

Cage d'oiseau

Je suis une cage d'oiseau
Une cage d'os
Avec un oiseau

L'oiseau dans ma cage d'os
C'est la mort qui fait son nid

Lorsque rien n'arrive
On entend froisser ses ailes

Et quand on a ri beaucoup
Si l'on cesse tout à coup
On l'entend qui roucoule
Au fond
Comme un grelot

C'est un oiseau tenu captif
La mort dans ma cage d'os

Voudrait-il pas s'envoler
Est-ce vous qui le retiendrez
Est-ce moi
Qu'est-ce que c'est

Il ne pourra s'en aller
Qu'après avoir tout mangé
Mon cœur
La source de sang
Avec la vie dedans

Il aura mon âme au bec

Strophe 1
« Je suis une cage d'oiseau » : si le poète était un oiseau, mais non, une cage! Un objet, sans plus! Comme il veut être bien sûr qu’on n’ira pas imaginer toutes sortes d’explications compliquées, il nous traduit dans les vers 2 et 3 le sens de sa métaphore : la cage est faite d’os, ce qui rappelle le corps, le corps d’un grand malade ou d’un mort, et dedans cette cage, il y a un oiseau, métaphore dans la métaphore, comme on le voit dans la strophe 2.

Strophe 2
Le poète nous oblige à lire la métaphore de l’oiseau comme une représentation de la mort, déjouant ainsi toutes nos attentes : l’oiseau aurait dû représenter le poète (comme c'est le cas dans les poèmes précédant celui-ci) et la cage, la mort. Mais non, c’est l’inverse! La situation est en soi ironique : pourquoi l'oiseau, s'il évoque la mort, a-t-il besoin de nidifier? On vient d’entrer dans le tragique.

Strophe 3
On passe du « je » au « on », comme si le poète voulait éviter tout lyrisme, voire tout pathétisme. D’actant qu’il était, il devient observateur. L’oiseau s’organise pour signaler sa présence. Il froisse ses ailes, bien inutiles. Déjà prêt à s’envoler? D’où lui vient cette agitation? En attendant, le poète est assiégé de l’intérieur, prisonnier de cet oiseau encagé dans son corps.

Strophe 4 
Il en remet l’oiseau. Deux fois plutôt qu’une. Un vrai rabat-joie. Il profite du moindre moment de silence pour se manifester. Plus encore, il « roucoule » comme les amoureux. Et son chant ressemble à celui d’un grelot, comme si lui aussi voulait être de la fête.

Strophes 5 et 6 
Les quelques questions faussement naïves posées par le poète ne doivent pas nous tromper. On comprend que cet oiseau est en mesure de briser sa cage… On le pensait « captif », mais non! Cette cage n’est pas une prison sûre. Le poète doute qu’on puisse empêcher l’oiseau de s’envoler. D’où son inquiétude : si l’oiseau rompt sa cage, qu’adviendra-t-il de lui?

Strophe 7
Cet oiseau est un carnassier. Un rapace. Rien du petit oiseau tout de grâce et de légèreté. Il ronge de l’intérieur les barreaux de sa cage. Il se nourrit de sa cage. Il semblerait même qu’il doive manger le cœur du poète pour se libérer.

Strophe 8
Plus de doute possible, l’oiseau prendra absolument tout. Quand il aura mangé le cœur, il s’envolera avec « l’âme au bec ». Le poète aura tout perdu. À moins que… cet envol de l’âme soit une libération, un affranchissement du réel…

C’est un poème qui se prête à bien des interprétations, surtout si on l’extrait du recueil. J’aime celle au premier degré. Garneau se savait malade, condamné. Il en parlait ouvertement sans pleurnicheries. L’image de l’oiseau qui file comme un voleur avec son âme au bec devait lui plaire.

On lit souvent « Cage d’oiseau » comme un poème de la douleur. Pourtant, c’est l’histoire d’un être (oiseau) qui recouvre sa liberté. Ce qui dérange, c’est que le poète n’a pas le beau rôle : c’est lui, à son corps défendant il est vrai, qui tient l’oiseau captif. Peut-être aussi ce qui agace, c’est qu’il faille se libérer du corps, devenir un pur esprit pour pouvoir s’envoler. Autre bizarrerie du poème, c’est le rôle de la mort. Pourquoi cet intermédiaire est-il nécessaire? Pourquoi faudrait-il mourir pour se libérer?

Dans le fond, on dirait une petite fable. Le récit a un début, un milieu et une fin annoncée. On aurait même pu y ajouter une morale : « Il n’y a rien à faire quand la mort a fait son nid. » Ou encore, dans la perspective chrétienne : « Le corps doit mourir pour que l’âme puisse s’envoler. » Ou encore, sous l’angle esthétique : « L’imaginaire doit s’affranchir du réel. » Ou encore, dans une optique chère à la poésie moderne : « Le sujet doit mourir pour que la poésie « pure » prenne forme ».

Si on admet que l'oiseau est une métaphore de la poésie, on pourrait aussi dire que c'est la poésie qui ronge le poète de l'intérieur. C'est elle qui ne cesse de se manifester (strophes 4 et 6) et que le poète tente tant bien que mal de contenir. On le sait, Garneau va abandonner la poésie.

C’est un des poèmes les plus célèbres de Garneau. On reconnaît son style dépouillé, presque banal, et ce ton distancié, mi-dramatique, mi-naïf : il jette sur papier une série de petites phrases déclaratives, détachées les unes des autres, et quelques questions où perce à peine l’inquiétude. Le poème va ainsi vers cette fin inéluctable, sans pathos, comme si le poète observait non sans dérision sa mort annoncée.


Des analyses de poème sur Laurentiana

Cage d’oiseau (St-Denys Garneau)

Devant deux portraits de ma mère (Nelligan)

Je regarde par la fenêtre (Loranger)

Il y certainement quelqu’un (Anne Hébert)

Les mille abeilles (Alain Grandbois)


20 septembre 2010

Regards et jeux dans l’espace

Saint-Denys Garneau, Regards et jeux dans l’espace, Montréal, Chez l’auteur, 1937, 84 pages.

Hector de Saint-Denys Garneau et Regards et jeux dans l’espace ont marqué l’histoire de la poésie québécoise. Alors que le Québec  est enlisé dans la poésie régionaliste et dans l’esthétique romantico-parnassienne, Garneau innove en proposant une poésie moderne, à l’heure de l’Europe : il a lu les surréalistes et Éluard, mais aussi Reverdy et Supervielle. Froissé par la réception critique de son livre, il le retire du marché, abandonne progressivement ses activités littéraires, quitte la ville pour se réfugier à Sainte-Catherine-de-Fossambault, là où vit également sa petite cousine, Anne Hébert. La publication posthume des Solitudes et de son Journal témoigne d’une recherche spirituelle exigeante, mais aussi d’une culpabilité destructrice. Accuser la société québécoise de l’époque, ses amis intellectuels n’ont pas manqué de le faire. Garneau est mort à 31 ans.

Le recueil contient sept parties : Jeux, Enfants, Esquisses en plein air, Deux paysages, De gris en plus noir, Faction, Sans titre. Ce fort découpage n’est pas innocent : déjà à travers les titres, on perçoit une progression... ou une régression. Garneau raconte l’aventure d’un être qui perd lentement ses repères, se décompose devant nous, se retire, s’efface. Non pas que tout soit beau au début et pathétique à la fin, Garneau est plus nuancé que cela, comme en témoigne l'être en « équilibre impondérable » du poème liminaire.

Jeux s'ouvre sur la joie malicieuse des enfants à construire le monde, comme le poète le fait avec les mots : « Un enfant est en train de bâtir un village / C'est une ville, un comté / Et qui sait / Tantôt l'univers. » Cependant le jeu résiste mal à l’épreuve de la réalité : « Mes enfants vous dansez mal / Il faut dire qu'il est difficile de danser ici / Dans ce manque d'air / Ici sans espace qui est toute la danse. » Garneau laisse entendre que c’est l’entourage étriqué qui s'oppose à l'imaginaire débridé de l'enfant-poète.

Dans Enfants, les petits bâtisseurs sont devenus des « petits monstres » fuyants, insaisissables, déjà en retrait du monde adulte : « Il s'agit de ne pas lui faire peur / C'est un oiseau / C'est un colimaçon. »

Dans Esquisses en plein air, le poète esseulé se plonge dans la contemplation de paysages qui exultent de lumière : « Ô mes yeux ce matin grands comme des rivières / Ô l'onde de mes yeux prêts à tout refléter ». Il se laisse imprégner par ce qu'il est en train de contempler : « Toute la respiration des champs a trouvé ce petit ruisseau vert de son pour sortir / A découvert / Cette voix verte presque marine / Et soupiré un son tout frais / Par une flûte. » C'est en quelque sorte la voix d’une nature magnifiée par l’art qu'il essaie de rendre dans ses poèmes. Soulignons l'absence de toute présence humaine dans cette partie.

Pourtant, le jeu, la contemplation ou la communion avec la nature ne réussiront pas à conjurer ses démons intérieurs. Une faille (Deux paysages) est apparue dans l’équilibre précaire qu’il s'est construit. Tout paysage a son revers; toute montagne a deux versants : « Un de fleurs fraîches dans la lumière / … / Un sans couleur ni de visage ». Dans De gris en plus noir, le poète, replié dans sa « maison fermée », broie du noir, combat le froid, alors que le feu menace à tout moment de s’éteindre. Dehors, son havre de paix a beaucoup changé : « les grands arbres […] étouffent / Les bras ouverts / Pour un peu d’air »; « Les bêtes ont les yeux effarés / Les oiseaux sont égarés. »

Tout charme étant définitivement rompu (Sans titre), c’est la chute progressive vers l’impuissance, l’incompréhension, la peur. « Mais non, tu sais bien que j'avais peur / Que je n'osais faire un mouvement / Ni rien entendre / Ni rien dire / De peur de m'éveiller complètement ». C’est la fermeture à l’autre, tenu à distance : « Moi ce n'est que pour vous aimer / Pour vous voir / Et pour aimer vous voir / Moi ça n'est pas pour vous parler / Ça n'est pas pour des échanges / conversations / Ceci livré, cela retenu / Pour ces compromissions de nos dons ». C’est le repli stoïque d’un être dévoré de l’intérieur par un oiseau carnassier. « Je suis une cage d'oiseau / Une cage d'os / Avec un oiseau / L'oiseau dans ma cage d'os / C'est la mort qui fait son nid ». 

Dans Faction, le poète a cessé d’habiter le monde. « Un homme d'un certain âge / Plutôt jeune et plutôt vieux / Portant des yeux préoccupés / Et des lunettes sans couleur / Est assis au pied d'un mur / Au pied d'un mur en face d'un mur ». Il attend, impassible, ayant cessé de croire à l’art, l’esprit rivé vers quelques vagues espoirs qui ne semblent pas d’ordre terrestre : « On a décidé de lâcher la nuit sur la terre / Quand on sait ce que c'est / Et de prendre sa faction solitaire / Pour une étoile / encore qui n'est pas sûre / Qui sera peut-être une étoile filante / Ou bien le faux éclair d'une illusion ». 

Dans le dernier poème, « Accompagnement », le poète s’est dédoublé : « Je marche à côté de moi en joie ». Par divers moyens, il essaie de reprendre contact avec son « ancien moi », ce double qui l’accompagne : « Je me contente pour le moment de cette compagnie / Mais je machine en secret des échanges / Par toutes sortes d'opérations, des alchimies, / Par des transfusions de sang / Des déménagements d'atomes / par des jeux d'équilibre ». Dans le futur, il se croit même capable de redevenir l’être de joie qui marche à ses côtés, ce qui reste problématique puisque cette « transposition » implique un retour en arrière, donc le déni de ce qu’il est devenu  : « Afin qu'un jour, transposé, / Je sois porté par la danse de ces pas de joie / Avec le bruit décroissant de mon pas à côté de moi / Avec la perte de mon pas perdu / s'étiolant à ma gauche / Sous les pieds d'un étranger / qui prend une rue transversale. »

Regards et jeux dans l’espace fait appel à une riche symbolique (l’eau, l’arbre, le soleil, les mains, les fontaines, l’oiseau…), le style est très dépouillé, parfois à la limite de la rectitude syntaxique. Garneau disait de ses poèmes que « leur charme procède d'une certaine mélancolie poétique fluente. Ils sont attachants par un certain sens de l'irrémédiable. » 

Regards et jeux dans l’espace est peut-être bien le recueil phare de la poésie québécoise. Après une période de désaffection, dans les années 60, l’œuvre de Garneau a retrouvé sa place, d’autant plus facilement que son esthétique est proche de la sensibilité contemporaine. On ne compte plus les études, souvent le fait de poètes, sur Garneau. Deux éditions de ses œuvres complètes ont été réalisées : celle de Jacques Brault et Benoit Lacroix et celle de Gisèle Huot. Je regrette qu’en 1949 ses amis n’aient pas opté pour une édition séparée des Solitudes. Il me semble qu’on nous a privés d’un livre (c’est le bibliophile qui parle) et, dans une certaine mesure, qu’on a dénaturé Regards et jeux dans l’espace, le seul recueil publié sous la surveillance de l’auteur.

Regards et jeux dans l’espace a été tiré à 1000 copies, ce qui peut sembler beaucoup pour un recueil à l’époque. Ce sont les parents de Garneau qui ont financé l’entreprise. Peu d’exemplaires ont été vendus et les invendus se sont retrouvés au sous-sol de la maison familiale à Wesmount. On sait aussi – c’est son frère qui l’a raconté – que Garneau fut surpris par son père en train de brûler les invendus. D'après Michel Biron, (De Saint-Denys Garneau, 2015), environ 200 livres auraient été sauvés des flammes et remis sur le marché par les Éditions de l’Arbre à la mort de l’auteur.

Saint-Denys Garneau sur Laurentiana
Regards et Jeux dans l'espace
« Cage d'oiseau »
De Saint-Denys Garneau
Journal

Voir les sites :

16 septembre 2010

Chiq’naudes

Frandero (Francis Desroches), Chiq’naudes (Gazettes rimées), Québec, Édition de la Tour de Pierre, Société des Poètes, 1924, 128 p. (Illustrations d’Henri Déro)

Les gazettes rimées de Desroches ont été écrites entre mai 1923 et avril 1924. À l’époque l’auteur travaillait dans un journal. Au début de la plupart des poèmes, en épigraphe, on trouve une manchette, probablement écrite par l’auteur lui-même à partir de l’actualité du jour.

Disons un mot des sujets de prédilection de l’auteur. Ce qui étonne, c’est le peu d’attention qu’il porte aux débats politiques provinciaux ou fédéraux. Par contre, la politique internationale semble l’intéresser : plusieurs poèmes sont consacrés aux relations entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne, entre autres en ce qui a trait à la dette de réparation que l’Allemagne semblait peu pressée de rayer.

Desroches s’intéresse souvent à la petite nouvelle anodine, celle qui fait sourire d’avance à cause de sa bêtise : ainsi il compose une gazette rimée sur cet ingénieur qui prétendait qu’il suffirait d’ériger un barrage dans le détroit de Belle-Isle pour améliorer notre climat; ou encore sur ce prophète qui annonçait la fin du monde pour 1929…

Quelques poèmes font référence à la lutte menée contre l’alcool. D’autres poèmes ont pour thème le terroir et le patriotisme. Ainsi une gazette est consacrée aux bœufs qu’on expédie en Angleterre privés de leurs cornes, aux veaux dont la vente périclite, aux concours de labour, à la foire aux dindons gras de Baie-Saint-Paul…

Le ton de Desroches est plutôt celui de l’humour. On trouve bien ici et là une petite « pointe » lancée aux politiciens, mais rien de bien méchant.


Des compteurs s. v. p.
Voici que le gouvernement
A jugé bon dans sa sagesse
D'obliger les compteurs d'vitesse
A fonctionner diligemment...

Et désormais, à chaque mille,
Voisin d'I'aiguill’ du magnéto,
On pourra voir sur chaque auto
S'défiler le ruban docile,

Le ruban noir aux chiffres blancs
Qui vous indiqu' la vitess' faite
Et les mill's avalés d'un' traite
Malgré les pent's et les tournants…

Le mince ruban que consulte
En vous arrêtant l'officier
Qu'nos dirigeants ont préposé
A remplir cett' mission occulte

Qui consiste à pister l'chauffeur
Dont la machine trop s'emballe,
Et même à lui crever d'un' balle
Son pneu s'il fait le rouspéteur. ..

L'ruban qui vous vaut une amende,
Qui vous fait enl'ver vot' permis,
L'ruban qui marqu', toujours soumis,
La vitesse qu'on vous marchande...

Maint'nant n'reste plus qu'à placer,
Afin d'renseigner les familles,
Sur les autos d'nos joyeux drilles
Des compteurs secrets de baisers...
18-10-23
Enfin!
« Sais-tu la nouvelle?... »
Oyez, ô braves citoyens
La nouvelle sensationnelle
Qui depuis vendredi matin
Parcourt le monde à tire d'aile...

Ouvrez avec moi le journal
Et consultez toutes les pages...
Serait-ce par hasard un bal
Donné par notre aréopage?...

Est-ce du travail aux chômeurs?
Des augmentations de salaire?
Une fluctuation d'humeur
A la Bourse ou chez notre Maire?

Un impôt que le Fédéral
Biffe d'un geste dramatique?
Ou l'explosion d'un arsenal
Chez nos voisins si pacifiques?

Ou bien un sous-marin nippon
Qui pour la forme fait naufrage,
Et qui remontera du fond
Tout seul avec son équipage?

Est-ce un paiement que fait Berlin?
Le Shah de Perse qu'on détrône?
Poincaré qui montre le poing?
Est-ce une guerre? Est-ce un cyclone?

Ou bien pour assurer la Paix,
John Bull qui renforce sa flotte?
Ou quelqu'un qui dédaignerait
La culture de la carotte?...

Oh! messieurs, c'est ni plus ni moins
Une chose à tomber des nues :
Québec se résigne à la fin
A faire nettoyer ses rues!...
3-24