16 avril 2021

Tout n'est pas dit

Jovette-Alice Bernier, Tout n’est pas dit, Montréal, Edouard Garand, 1929, 137 pages. (Préface de Louis Dantin)

Louis Dantin avait fait une critique plutôt positive de Comme l’oiseau, le recueil précédent de l’autrice. Cette fois-ci, dans la préface, il est très élogieux sur Tout n’est pas dit, ce qui équivaut pour l’époque à un imprimatur du monde littéraire : « Mlle Bernier a trouvé pour ce livre de ces mots aux vibrations neuves. Ses poésies présentent des teintes, des sons, des reflets d’âme qu’elle-même a conçus ; des émotions qui, pour être largement humaines, ont pris l’empreinte particulière de son cœur, et c’est pourquoi ces rimes, au lieu d’être purement des jeux de syllabes, sont vraiment des voix et des plaintes, atteignent le caractère et la sincérité de l’art. […] Cette poésie, au-dessous des surfaces, cherche ce qui dans l’âme est essentiel et profond. Si elle y trouve surtout l’illusion déçue, l’amour repoussé, l’espérance haletante et la douleur maîtresse, dédaignant les fades artifices, elle décrit franchement ce qu’elle voit et ce qu’elle éprouve. Vision attristée qui peut-être n’est pas toute la vie, mais qui en reste l’élément le plus vrai et le plus lyrique. C’est de l’art palpitant que d’en saisir la beauté cruelle. »

Le recueil est ainsi découpé :

I. QUAND VOUS DÉCOUVRIREZ MON ORGUEIL BALAFRE
II. OÙ L’AMOUR M’A FAIT MAL
III. LES SOUVENIRS QUI FONT PLEURER AVEC LEURS MASQUES DÉCHIRÉS
IV. VOUS QUI PORTIEZ LE DEUIL DES AUTRES
V. VOUS QUI N’OSIEZ JAMAIS DOUTER
VI. VOUS QU’ON SOUFFLETAIT A LA JOUE
VII. PRIEZ UN PEU, SI VOUS CROYEZ

Jovette-Alice Bernier a remporté le prix du lieutenant-gouverneur en 1930 avec cette œuvre. On remarque que les poèmes sont plus longs, plus travaillés que dans les recueils precédents.  L’amour est encore et toujours le thème qui traverse le recueil.

« Je voudrais saisir dans mes mains / Tous ces parfums qui se confondent, / Tous ces échos qui se répondent / Et qui ne seront plus, demain. » (La nuit, femme comme chacune) La poète n’a rien perdu de son appétit insatiable pour la vie. Pourtant, si elle a beaucoup aimé, on comprend que ses relations ne furent pas toujours limpides : « Et c’est là, toi, ta vanité : / Tu me veux ta chose fragile / Dont la torture t’est facile, / Car j’adore tes cruautés. » (Je t’aimerais moins) L’autrice est une passionnée et ne s’en cache pas, et même si ce trait de caractère lui a valu quelques revers, elle l’assume complètement : « Pour tout ce que la vie offre de magnanime / Dans ses gestes d’humanité; / Pour la lutte d’où l’on sort poudreux, mais sublime, / Pour l’angoissante vérité; / Pour tout, j’ai proclamé ma volupté de vivre / Sans fausse honte et sans orgueil, / Malgré l’effort perdu et la route à poursuivre » (C’est alors que l’on sait). Elle est toutefois bien consciente qu’il y a une certaine impudeur à afficher aussi ouvertement ses déboires amoureux : « J’aurais dû taire tant d’aveux / Où j’ai mis à jour ma faiblesse ». Elle est aussi consciente que son caractère entier puisse déranger : « Mon plaisir fait trop de soleil, / Mon rire est trop près de ma peine » (J’aurais dû taire tant d’aveux). Elle finit par dire ses vérités à l’amant que, dans les poèmes du début, elle épargnait : « Je veux revoir les yeux aimés qui m’ont haïe / Avec leur candeur fourbe et leurs regards dolents ; / Je veux entendre encor la voix qui m’a trahie / Quand je croyais en elle et que je l’aimais tant. » (Orgueil) Dans le dernier poème (Quand je mourrai), elle invite les gens à célébrer la vie : « Ouvrez la fenêtre au soleil; / Que ce dernier jour soit pareil / Aux jours de l’enivrante vie, / Dont je mourrai inassouvie. »

En guise d’extrait, je propose un poème dans lequel perce une certaine révolte et un refus de s’en remettre à la résignation très judéo-chrétienne de son époque.

POURQUOI TOUS CES FESTINS ?

Pourquoi tous ces festins où nous sommes des gueux,
Des gueux qui n’ont le droit de manger que des yeux,
Et qui s’en vont pâlir de désir près des tables
Où la lèvre qui boit n’a pas soif véritable.

Tu nous as fait, Seigneur, de la terre, un palais
Où nous serons toujours de serviles valets;
Nous l’habitons comme on habite chez un hôte,
Et si l’Amour nous vient, bien vite tu nous l’ôtes.

Nous sommes toujours seuls, nous ne possédons rien
Et n’avons que l’espoir pour attendre demain.
La vérité se cache au fond de toutes choses;
La beauté nous séduit pour nous rendre moroses.

On s’élance vers tout, on ne peut rien saisir,
Et c’est dans ce donjon qu’il va falloir mourir,
Mourir du spasme lent de notre âme anxieuse,
Les yeux fous de désirs et les mains miséreuses.

2 commentaires:

Raymonde Gobeil a dit...

J'aimerais savoir s'il s'agit de la même personne qui a écrit la série télévisée: Je vous ai tant aimé est une série télévisée québécoise en 31 épisodes de 25 minutes en noir et blanc, diffusée d'abord en quatre parties du 18 mars au 8 avril 1958 dans la série Quatuor, puis sous son propre titre en 27 épisodes du 21 octobre 19581 au 16 juin 1959 à la Télévision de Radio-Canada.
Le titre a aussi été utilisé à la radio de Radio-Canada la même année.
• Scénarisation : Jovette Bernier et Simon L'Anglais
• Réalisation : Maurice Leroux et Claude Désorcy
• Société de production : Société Radio-Canada


Source Google

Jean-Louis Lessard a dit...

Madame Gobeil,
Oui c’est elle. Cette femme a eu toute une carrière. Comme on dit, elle a ouvert (forcé) bien des portes à la radio et à la télévision. C’est Jeanette Bertrand avant Jeanette Bertrand. Et sa poésie mérite mieux que l’oubli.