24 août 2011

Cul-de-sac

Yves Thériault, Cul-de-sac, Montréal, Le club des livres à succès/ Institut littéraire du Québec, 1961, 223 pages.

Victor Debreux, 50 ans, est ingénieur. Il travaille sur le grand chantier de la Manicouagan. Il est aussi alcoolique et ne s’entend pas très bien avec son jeune patron Jean Guérin. Lors d’une promenade aux alentours des baraquements, il tombe dans une crevasse. Il se casse une jambe (fracture ouverte) et il reste coincé. Il est peu probable qu’on puisse le retrouver et le secourir. Il est promis à une mort certaine, d’autant plus qu’un épervier l’a aperçu. Quand l’oiseau fonce sur lui, il ne peut rien faire pour l’empêcher de repartir avec un morceau de chair. L’oiseau va recommencer et recommencer encore ce manège pendant toute une journée. Heureusement le lendemain les secouristes le retrouvent. Il est transporté à l’hôpital, amputé d’une jambe avant d’apprendre qu’il a un cancer du foie. Au sortir de l’hôpital, il demande au chauffeur de le conduire dans un bar.

Son emprisonnement dans la crevasse, c’est l’occasion de revoir le grand roman de sa vie. On remonte aux années 1930. C’est un oncle qui l’a forcé à devenir ingénieur alors qu’il n’aspirait qu’à reprendre le commerce de chaussures de son père. Pendant quatre ans, il va vivre chez une tante qui contrôle ses allées et venues comme s’il était un enfant. Il travaille quelques années pour un groupe d’ingénieurs qui profitent de la Grande Dépression pour s’enrichir. Sa vie et ses amours ne vont nulle part. Il commence à boire, à trop boire. On l’oblige à suivre une cure de désintoxication. Au retour, sa famille l’expédie en Amérique du sud. Pendant dix ans, il restera sobre et travaillera un peu partout dans le monde sur de grands projets, faisant preuve de beaucoup de talent. Lors d’un retour à Montréal, il rencontre Fabienne, une espèce de mère Theresa avant le temps. En trois jours, il découvre l’amour sous toutes ses formes (physique, sentimental, social, spirituel). Reparti travailler au Pakistan, il apprend trois mois plus tard qu’elle s’est tuée dans un accident de voiture. Il recommence à boire, il va d’un déboire à l’autre. Il se retrouve finalement sur le chantier de la Manicouagan.

Victor Debreux est un perdant, un faible qui n’a jamais su prendre sa vie en main. Il a été  alcoolique, work alcoolique, et de nouveau alcoolique. Toute sa vie, il y a eu quelqu’un qui lui disait quoi faire. Sa révolte tardive et infantile l’a mené dans une crevasse. En dehors des trois jours passés avec Fabienne et des quelques mois qui ont suivi, il n’a jamais eu une vie personnelle la moindrement gratifiante. Et qu’en aurait-il été si cette fille avait vécu? Même si c’est un professeur de philosophie qui lui fait découvrir le vide de son existence, Thériault relie cette angoisse du vide davantage à des causes sociales et familiales qu’à l’existentialisme. Tout de même, ce roman appartient encore aux années 1950, même s’il date de 1961, ce qui n’était pas le cas d’Agaguk et d’Ashini. C’est un roman très psychologique qui surprend un peu sous la plume de Thériault, habituellement plus près de l’action que des longues analyses.

Extrait
Six fois l'épervier s'est abattu au fond du trou.
Six fois il arracha un lambeau de ma chair.
Maintenant, je voyais mal, j'entendais mal aussi. De grands coups me battaient aux tempes. Je ne pouvais même plus lever le bras. Ce n'était pas ces assauts répétés qui me tuaient, mais la perte de mon sang qui en résultait. Et aussi la peur.
Oui, aussi la peur.
Car elle était en moi, immense, démoniaque.
J'étais dans une panique entière, je ne raisonnais plus, je ne savais plus rien autre que celte plongée d'un oiseau, plongée qui se répétait et se répétait inlassablement.
Je n'attendais que cela, je n'avais de vie que pour cette ruée qu'il allait accomplir.
Confusément je l'apercevais au ciel, décrivant un cercle, puis plongeant.
Démon. Hideur.
Guérin n'existait plus. L'Ungava même n'existait plus. Je ne savais plus où fêtais. Je n'étais conscient que de mon impuissance, conscient que de la mort qui me sapait petit à petit, qui se glissait en moi, qui profilait de mon épouvante pour ramper jusqu'au nœud de vie.
Ce ne serait plus, je le sentais bien, qu'une question de minutes.
À laquelle des plongées de l'épervier mourrais-je ?
Ma jambe était une plaie horrible. Et la douleur était si grande que j'avais l'impression de n'avoir jamais connu de douleur auparavant. Et même, ce qui était pis encore, de n'avoir jamais connu de temps où il n'y avait pas de douleur en moi.
Seulement cet état de vie, complet en lui-même, résumant tout le passé, englobant tous les avenirs, ne me laissant que ce présent total, effroyable.
Six plongées .., Sept...
Dix peut-être... je ne sais plus. Ma jambe était en charpie et l'oiseau était possédé d'une rage affolée, sorte de démence que tout ce sang et cette chair vivante lui donnaient.
Il plongeait, plongeait, inlassablement, arrachant, dévorant, arrachant encore.
"Mon Dieu, mon Dieu que je meure, que je meure sans tarder ... !" (pages 125-127)

Lien sur internet

Thériault sur Laurentiana
Contes pour un homme seul

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