16 août 2011

Ashini

Yves Thériault, Ashini, Montréal et Paris, Fides, 1961, 173 pages (Huile hors texte de Michelle Thériault)

Ashini est un vieux Montagnais (aujourd’hui, on dirait un «Innu ») de 60 ans  qui appartient à la communauté de Betsiamits. Contrairement à ses congénères, « vendus aux Blanc pour des pitances », il n’a jamais accepté les limites de la réserve. Il vit toujours en forêt, dans le territoire entre la Manicouagan et la Bersimis. Ses deux fils sont morts, l’un noyé, l’autre tué par la balle d’un Blanc maladroit; sa fille a déserté en ville et sa femme vient de mourir au lac N’tsuk. Ashini est devenu un vieux solitaire : « Je crois aujourd’hui que le bien de l’homme est sa solitude et qu’il perd tout moyen lorsqu’il se joint à d’autres hommes. »

Dans l’isolement de l’arrière-pays, il a beaucoup de temps pour réfléchir aux malheurs de son peuple. Un soir, près de son feu, lui vient une inspiration. Comment se fait-il qu’aucun des siens, de mémoire d’homme, ne soit parti en croisade pour revendiquer leurs droits sur ce pays ? « Ma résolution fut prise ce soir d’hiver au bord du lac Ouinokapau. J’entreprendrais le long voyage vers les réserves. J’irais plaider ma cause et celle des miens. » Et encore : « J’obtiendrais des Blancs qu’on nous concédât toutes les régions entre le lac Attikonak et les chutes Hamilton. »

Il descend à Betsiamits pour rencontrer le surintendant Lévesque, un homme qui « aime les Indiens ». La vue du village le désole et lui inspire une image très sombre de l’avenir des siens.

« De la porte de leur maison, que voient les gens des réserves ? Sinon pauvreté semblable à la leur. Sinon haillons semblables aux leurs. Sinon la crasse de la dégénérescence, sinon le rachitisme de leurs enfants mal nourris.
Et sous la coiffe des toits, dort-il chaque nuit l'espoir d'une aube nouvelle, ou n'est-il là que le su des lendemains semblablement tristes, semblablement monotones, stériles et vains qui dureront d'une génération à l'autre jusqu'à ce que les gens de sang, corrompus dans les écoles aient tout oublié des choses anciennes et deviennent, inéluctablement de faux-blancs éternels ?
Ils n'ont même plus la langue, consolatrice rythmée et magnifique, sorte de bouée, sorte de phare. Même la langue disparaît pour être remplacée par celle des Blancs. »

Pas question de négocier avec un surintendanti, il veut une rencontre avec le Grand Chef Blanc. Il demande à Lévesque de l'inviter à venir le rencontrer en amont de l’embouchure de la Bersimis au milieu du prochain mois. Il retourne dans ses solitudes, il attend en vain. De plus en plus ancré dans son rêve messianique, il finit par croire qu’il doit s’immoler, comme le Messie des Blancs, pour réveiller son peuple endormi. Ainsi le Grand Chef Blanc perdra la face. Il imagine un plan en cinq étapes : à intervalles de trois à six jours, il écrit sur des écorces de bouleau (il sait écrire!) des lettres tracées avec son sang dans lesquelles il réitère son invitation au Grand Chef Blanc. Pendant la nuit, il va les livrer au surintendant Lévesque. Bien entendu, comme il s’en doute, il n’obtient pas de réponse. Dans une quatrième lettre, il lui annonce qu’il est maintenant trop tard : « Maintenant le grand Chef Blanc perdra la face et le pays entier sera bouleversé. Ceux qui regarderont demain le symbole de leur déchéance me verront en toute ma force. »

Le lendemain, il s’attache au poteau en bordure de route où une « affiche odieuse » annonce « RÉSERVE INDIENNE DE BETSIAMITS », et il s’ouvre les veines.

Maintenant parvenu aux Terres des Bonnes chasses, aux côté de Tshé Manitout, il sait tout, il voit tout. Il sait que sur le certificat officiel de son décès, on a écrit « Ashini, Montagnais, 63 ans, suicide dans un moment d’aliénation mentale », il sait que ses lettres ne sont jamais parvenues au Grand Chef Blanc et que son geste n’a eu aucun écho. Il sait que son peuple est perdu.

«  Je vois aussi les entreprises des Blancs en mon pays. Et je vois la misère des Indiens. Et je mesure à leur grandeur exacte les puissances des Blancs, leurs villes, leurs industries, leurs barrages et les routes qui écorchent déjà ma forêt.
Et je ne peux plus douter maintenant que pour troquer leurs haillons pour les blousons de cuir luisant, pour habiter des maisons où nul vent d'hiver ne s'introduit, les Montagnais doivent à jamais renier ce qu'ils furent ou ce qu'ils pourraient être.
Il ne s'agit pas pour les Blancs d'imposer ces choses. Ils ne songeraient même pas à en discuter, tant elles leur apparaissent logiques et bonnes.
Comme autrefois ils offraient des verroteries, des pacotilles contre les pelleteries, aujourd'hui ils offrent à mes gens les néons, les rues pavées et les costumes de terylène. »

Dans ma longue carrière de professeur sur la Côte-Nord, j’ai côtoyé beaucoup d’élèves innus. Revenir en arrière comme le propose Ashini, retrouver le mode de vie traditionnel, s’isoler des Blancs en occupant un territoire plus au nord, je ne suis pas sûr que cela trouve beaucoup d’échos chez les jeunes. Ceci dit, ce qui n’était que lointain projet, mal défini dans Ashini, est devenu réalité : les Innus revendiquent leurs richesses et leurs territoires depuis longtemps. En ce, on peut dire que le roman de Thériault avait une longueur d’avance sur la réalité.

Le roman est un peu statique. C’est le long soliloque, magnifiquement écrit, d’un vieux solitaire. Ashini parle beaucoup de la nature, des animaux, du passage des saisons. Il relate quelques souvenirs anciens. On ne peut pas dire qu’il ait de l’agressivité contre Blancs : ce qui le blesse davantage, ce sont les transformations qu’ils imposent à la nature (c’était l’époque du harnachement des rivières Outardes, Bersimis, Manicouagan).

Thériault sur Laurentiana
Contes pour un homme seul

2 commentaires:

Lali a dit...

En lisant vos mots, m'est revenue une conversation avec Yves Thériault il y a un quart de siècle.
C'était chez VLB, la bouteille de rouge était à ses pieds, et moi je lui parlais de ses personnages...

Jean-Louis Lessard a dit...

Bonjour Lali,
J'aurais bien aimé que vous développiez un peu... Je comprends que Thériault ne désirait pas parler de ses personnages.