5 août 2011

Aaron

Yves Thériault, Aaron, Québec, Institut littéraire de Québec, 1954, 163 pages.
Jethro habite seul avec son petit-fils Aaron. Sa femme et sa belle-fille sont mortes alors qu’ils vivaient à San Francisco et son fils David, plus récemment à Montréal. Comme tous ses ancêtres, il est tailleur. C’est un Juif orthodoxe originaire de Minsk, très versé dans la connaissance du judaïsme. Il en sait plus que les rabbins, d’après ce qu’on dit.  Jethro et Aaron vivent dans une ruelle près de l’avenue du Parc dans l’indigence la plus complète. Une indigence acceptée et voulue au nom de la religion.
Jethro considère Montréal comme une terre d’accueil favorable, même si elle n’est pas exempte d’antisémitisme.  Le jeune Aaron le découvre assez tôt ; il est insulté et même battu à cause de sa religion.  C’est une jeune fille canadienne-française qui est à la tête de ses tortionnaires. Jethro considère la persécution comme nécessaire à la propitiation de son peuple et il enseigne à son petit-fils la résignation.
« Il descendit la rue St-Laurent tête basse. Il tourna à l'avenue des Pins et se hâta vers le cul-de-sac. En s'y engageant, il comprit soudain que le Destin les avait naguère poussés là et non ailleurs. Un destin antique et perpétué, une force appuyée derrière tout un peuple et qui le mène inexorablement vers son sort. Ils vivaient dans un cul-de-sac, une rue sans issue. Ils y étaient acculés, traqués. Et même là où pourtant les fils de sa Maison comme les fils des autres Maisons semblaient dominer, il y avait des Canadiens des deux langues, des Polonais, des Roumains et des Allemands qui toléraient mal ces Hébreux de la première heure, ces fils du Peuple élu, ces perpétuels errants autrefois venus des Terres divines pour s'acheminer vers tous les continents, sans jamais véritablement prendre racine, et prêts à subir les pogroms, à continuer les exodes nés au temps des Pharaons.
Et combien de Jourdains qui ne s'étaient point ouverts au passage ?
Et quelle proportion de calcaire — provenant d'ossements humains — l'humus d'Allemagne ne contenait-il point ? Ça ne se comptait plus en cadavres ou en multitudes, mais en tonnes de pourriture amoncelée, haute comme une montagne peut-être ou plus encore. Sans noms, sans lieux, sans perpétuation. Une main gigantesque avait cueilli des grappes sémites pour les broyer en quelque sanglante vendange pour la soif de puissants cruels.  (Pages 52-53)
Aaron a maintenant 14 ans et peut devenir Bar-Mitsvah, c’est-à-dire un homme. Jethro voudrait qu’il continue d’étudier avant de reprendre son métier. Pendant l’été, Aaron rencontre une fille sur le Mont-Royal. Elle est un peu plus âgée que lui et surtout très délurée. Elle s’appelle Viedna et elle arrive de France. Elle et son père sont des Juifs réformés. Elle couche avec Aaron. En l’espace d’un été, cette fille va démolir tous les enseignements de Jethro, surtout en ce qui a trait à l’argent. Pour elle, le monde moderne ne peut s’embarrasser de l’ancienne tradition. Elle lui fait comprendre que, face à la persécution, l’argent donne du pouvoir et des compensations indispensables.
Lentement l’idée fait son chemin dans la tête d’Aaron. Il décide qu’il ne sera pas tailleur et qu’il sera riche. Il trouve un emploi chez un courtier. Le vieux Jethro essaie de le ramener dans le droit chemin, sans succès. Aaron est devenu un Juif réformé. Jethro finit par le jeter dehors et quand, quelques mois plus tard, il veut retrouver son petit-fils, il apprend de son employeur qu’il a changé son nom. Rien ne subsiste de l’ancien Aaron. Le roman se termine par le désespoir de Jethro qui répète sans cesse : « Le Père ne nous entend plus... »
Qu’Yves Thériault ait eu l’idée de publier une telle histoire en 1954, c’est déjà intéressant. On pourrait penser  que ce roman détonne par rapport à la production de l’époque, mais si on s’y arrête,  on se dit que ce sont encore des problèmes de religion qui sont abordés. Et si Thériault avait écrit la même histoire avec des catholiques « plus catholiques que le pape »... Il y avait si peu de choses à changer. C’est d’autant plus vrai que pour Aaron, le problème religieux est lié au problème de la langue.
Il est un peu difficile de prendre la mesure du personnage d’Aaron : il n’a que 14 ans et il entretient une relation amoureuse avec Viedna qui n’a rien d’une adolescente. On dirait deux adultes. Plus encore, il devient courtier à 15 ans, semble gagner de l’argent. Il fréquente les bars, les cinémas, une prostituée... Je ne comprends pas pourquoi Thériault ne lui a pas donné 4 ou 5 ans de plus.

Pour le reste, Aaron, le cinquième livre de l’auteur (Contes pour un homme seul, La Fille laide, Le dompteur d’ours, Les Vendeurs du temple) n’est pas sans défaut. La trame romanesque est très mince, il y a peu de personnages, et on a l’impression que Thériault a dû faire un peu de remplissage dans un livre qui ne compte que 163 pages : descriptions, explications répétées du judaïsme. Ceci dit, il est clair que l’auteur connaît bien son sujet et fait montre d’un grand respect pour les Juifs orthodoxes. Il semble que Thériault ait fréquenté les synagogues pendant son enfance.
Aaron fut d’abord un texte radiophonique qui, semble-t-il, souleva des critiques (lire ceci).
Thériault sur Laurentiana
Contes pour un homme seul

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