23 avril 2011

Le Moulin du Crochet

Louis-Georges Lapointe, Le Moulin du Crochet, Laval-des-rapides, Les éditions Dequen, 1950. (Tome 1 : pages 1 à 254; tome 2 : pages 255 à 505) (1re édition : Les éditions Dequen, 1946)

Tome 1
Nouvelle-France, XVIIIe siècle. L’action se déroule à Laval du temps de l’intendant Hocquart (1731-1748). Trois familles sont impliquées dans ce récit. Deux appartiennent à la noblesse terrienne : celle de François Bigras de Lairel, de sa femme Charlotte Goyer et de leurs trois filles : Rachel, Denise et Charlotte; celle du comte et de la comtesse de Lachenaie, et de leur fils Jacques, un officier promis aux plus grands honneurs. La troisième famille fait partie de la paysannerie : Narcisse Clercmont est l’intendant de la seigneurie de Laval. Le seigneur, le marquis d’Argentré, est absent et c’est Narcisse, avec sa femme, Joséphine Marmette, et ses enfants, qui dirigent la seigneurie. En plus, leur fils Maurice est le meunier attitré du moulin du Crochet.

L’intrigue est construite autour d’une histoire d’amour. Maurice, le meunier, et Rachel, la fille aînée des Lairel, sont amoureux. Ils se connaissent depuis l’enfance. Pour Rachel, la condition sociale de Maurice ne pose aucun problème. Par contre, sa mère, pourtant elle-même une roturière anoblie par un mariage, refuse que sa fille descende de classe sociale. Pour la forcer à rompre ses liens avec Maurice, elle la menace d’une intervention auprès du Marquis d’Argentré qui aurait pour effet de renvoyer en France Maurice et toute sa famille. Ambitieuse et intrigante, elle a organisé le mariage de sa fille avec Jacques de Lachenaie. Rachel cède. Lors d’un grand banquet qui réunit toute la noblesse de l’Île de Montréal, leurs fiançailles sont annoncées et le dimanche, à la messe, les bans sont publiés. Ne pouvant se résoudre à vivre dans les lieux qu’il a fréquentés avec Rachel ni à subir la pitié sinon les sarcasmes de ses concitoyens, Maurice décide de quitter Laval. Par toutes sortes de moyens, entre autres grâce à des bohémiens, il voyage incognito jusqu’à  Québec et s’engage dans la marine du roi sans dévoiler sa vraie identité, espérant ainsi traverser en France.

Tome 2
À titre d’intendant des vivres, il accompagne un groupe de voyageurs qui retournent en France, débarque à Saint-Malo et déserte l’armée. Devenu hors-la-loi, sans papier, il doit fuir. Il veut se rendre à Paris. Une société secrète, chargée de prendre en charge les déserteurs pour ne pas qu’il tombe dans la criminalité, l’aide. Après bien des périples, il arrive à Paris. Un noble, faisant partie de ladite société, voyant sa belle personnalité, lui promet un travail chez les aristocrates. On l’invite à une grande fête pour l’introduire. Ce qu’il voit dans ce milieu (les intrigues, l’hypocrisie…) le convainc rapidement que ce n’est pas sa place. Il demande à ses protecteurs de l’aider à gagner la Bourgogne : il veut travailler dans les vignes. Il s’engage chez le plus grand vigneron de Semur-en-Auxois, y reste quatre ans. De peur d’être découvert, il fuit, se retrouve quelques mois à Dijon, fuit encore, avant d’atterrir chez un meunier à Corbeil. La fille du meunier s’éprend de lui et le père lui offre de prendre sa succession. Il hésite, mais se rend compte qu’il aime toujours Rachel. Il revient à Paris et se retrouve dans l’indigence la plus totale quand il rencontre un cousin sulpicien. Celui-ci le convainc de rentrer. Il revient donc chez lui au bout de cinq ans environ.

À Laval, les choses ont changé aussi. Rachel a tôt fait de découvrir que son mari est un ivrogne coureur de jupons. Elle est très malheureuse. Quand elle se retrouve enceinte, sa mère, découvrant que son gendre est un bon à rien, rappelle sa fille au manoir familial. Elle donne naissance à un petit garçon et ne retourne pas vivre avec son mari. De toute façon, la guerre avec les Anglais est commencée et son mari n’est jamais chez lui. Quelque temps plus tard, il est blessé mortellement. Sa mère meurt également. Aussi quand Maurice revient d’Europe, Rachel est totalement libre. Les deux se retrouvent et décident de se marier avec l’accord de tous.

Même si le roman repose sur une grande histoire d’amour, l’aspect historique n’est pas à négliger. On a très peu de romans qui prennent pour cadre la Nouvelle-France. Lapointe nous offre un tableau de la vie des aristocrates à la fin du régime français. Plusieurs ont connu Versailles et mènent la « grande vie ». L’image que Lapointe en donne est plutôt négative : entre eux, surtout entre les femmes, il existe une véritable course aux prétendants, leurs filles servant de monnaie d’échange pour assurer leur rang social. Les abus de pouvoir sur les serviteurs, leur hypocrisie, l’infatuation sont des aspects fortement soulignés. Les grands événements historiques de l’époque ne sont présentés qu’en toile de fond. On n’aperçoit que fugitivement des personnages comme Hocquart, Vaudreuil…

Quant à l’histoire d’amour, elle est digne des grands romans du genre. Lapointe s’en sert pour maintenir habilement l’intérêt de l’intrigue : entre autres, il sait bien comment retarder un événement, pour maintenir l’intérêt du lecteur. Cependant, je dois dire que les dialogues sentimentaux sont d’une mièvrerie à faire pleurer.

Extrait
La messe terminée, on se précipita pour complimenter les jeunes mariés et leurs parents. Les souhaits de bonheur, tous plus ou moins fleuris selon le degré d'hypocrisie de chacun, sortirent à foison de toutes les bouches. Puis madame de Lairel invita tout le monde à passer dans le parc, où elle fit servir le vin et les pâtisseries.
La gaieté et l'entrain régnèrent au manoir de Lairel tout le temps que dura la réception. Charlotte savait faire les choses si bien que ses pires ennemies étaient obligées d'en convenir. Elle connaissait la qualité et ne mesquinait jamais sur la quantité, de façon qu'elle était toujours certaine de satisfaire à la fois les gourmets et les gourmands.
Cependant, seule de toute la famille Bigras, Charlotte montrait un sentiment sincère de joie et de satisfaction. Les autres étaient navrés. Sous les formules de politesse que François utilisait avec maîtrise, les gens subtils percevaient l'accent d'une profonde tristesse qui accablait le père de la jolie mariée. On voyait qu'il réprouvait ce mariage et qu'il avait regret d'avoir cédé aux instances de sa femme. Denise contenait difficilement ses larmes, mais Suzanne ne cherchait pas à dissimuler son chagrin et pleurait sans remords et sans honte. Quant à Rachel, elle avait repris son attitude impassible, souriant à chacun et ne laissant voir à personne l'étendue de sa peine.
On se mit bientôt à organiser le cortège qui devait conduire la noce dans le bas de la paroisse, au château qu'habitaient les Lachenaie. Les laquais, cochers et garçons de ferme avaient préparé dans une fébrile activité la longue suite des calèches, landaus et cabriolets. Les voitures commencèrent à défiler à l'heure prévue et dans l'ordre de préséance prescrit. La voiture portant les mariés, richement décorée de fleurs et de rubans blancs, venait en premier lieu. Suivait celle du comte que Monsieur de Lairel accompagnait. Puis le landau de madame Bigras ayant à ses côtés la comtesse de Lachenaie. Les autres voitures défilaient dans un ordre qui avait causé de grands maux de tête à Charlotte, lorsqu'elle l'avait déterminé ; car il ne fallait point blesser la susceptibilité chatouilleuse des grandes dames. Elle avait évidemment perdu ses peines. Ces femmes de petite noblesse coloniale avaient d'aussi hautes prétentions que les duchesses du royaume et, comme les voitures ne pouvaient pas rouler toutes de front derrière celles des mariés et de leurs parents, les dernières se trouvèrent fort offensées de n'être pas les premières ou du moins bien avant celle-ci ou celle-là.
Cependant la gaieté du vin finit par l'emporter sur les ressentiments. On commença bientôt à chantonner, à faire des bons mots et à reprendre tous les refrains du badinage mondain. Sur le parcours d'environ deux lieues, les habitants de l'île Jésus s'étaient réunis en de multiples groupes pour acclamer les nouveaux mariés au passage. Les vivats retentissaient fort nombreux à l'adresse de Rachel, que tous ces paysans trouvaient si simple et si gentille, mais le comte de Lachenaie ne fut pas sans remarquer que son fils et lui-même n'étaient aucunement populaires. (p. 263-265)

1 commentaire:

Unknown a dit...

Le moulin du Crochet n'a pas été construit sous le régime français mais vers la fin du XVIII soit en 1772.
En 1803 le premier moulin construit par Louis Beaulieu pour le Séminaire de Québec fut démoli pour être remplacé en 1804 par le deuxième moulin du Crochet qui existait encore vers 1920.
Celui-ci faisait face au moulin du Gros-Sault construit en 1798 par les sulpiciens de Montréal et situé sur l'île Perry à Bordeaux.