10 avril 2011

Histoire de la littérature canadienne

Edmond Lareau, Histoire de la littérature canadienne, Montréal, John Lovell, 1874, 491 pages.

Il est assez étonnant qu’on ait pu écrire dès 1874 une Histoire de la littérature canadienne de presque 500 pages! La chose surprend encore plus quand on sait qu’elle est l’œuvre d’un jeune homme de 26 ans!

En fait, pour ce qui est de la longueur du livre, Lareau y parvient en donnant un sens très large au mot « littérature » : il recense à peu près tout ce qui a été écrit en français et en anglais au Bas-Canada. Le recueil est divisé en huit chapitres et seulement (mais c’est déjà énorme!) 200 pages sont consacrées à la littérature. Et encore, c’est en incluant dans le champ littéraire les écrits de la Nouvelle-France. Le reste du recueil porte sur l’histoire, la sciences, la législation et ce qu’il appelle les « publicistes », en d’autres mots le journalisme. Modeste, Lareau n’a pas la prétention de présenter une étude approfondie du fait littéraire : « … ma critique se rapproche plus de la bibliographie que de l'esthétique, elle est plus anecdotique que savante, moins substantielle que variée. Mais j'ai peut-être réussi à réunir dans ces pages les noms de tous ceux qui ont écrit sur quelque sujet que ce soit. » Lareau propose une vision très politique du fait littéraire : « Cette époque, on le comprend facilement, devra coïncider avec un grand événement politique qui a trop retardé peut-être, mais qui ne peut manquer de s'accomplir dans un avenir plus ou moins rapproché : je veux parler de l'Indépendance du Canada. En rendant au pays sa véritable autonomie et en le plaçant au rang des nations libres, la rupture du lien colonial dégagera les esprits des nombreuses attaches qui les retiennent encore à l'étranger, et le travail commun sera plus fort pour accomplir de grandes choses dans le sens de nos destinées littéraires. Ce nouvel état de choses politiques en changeant les conditions économiques du pays, entraînera à sa remorque toute une révolution dans la marche de l'éducation. L'aisance et le bien-être matériels contribueront à faire la fortune des arts et des lettres. »

Bien entendu, je ne prétendrai pas avoir lu ce livre. Disons que je le feuillette quand je lis un auteur des années 1840-1870. Je prends donc prétexte de mon dernier blogue, portant sur les Légendes canadiennes de Casgrain, pour parler un peu de notre première histoire littéraire.

La lecture que Lareau fait du recueil de Casgrain est très différente de la mienne. Elle met en lumière ce fait banal : on lit avec les yeux de son époque. Alors que je m’offusque du sort que la littérature fait aux Indiens, Lareau ne semble voir dans ces « légendes » que des récits bucoliques.

« Dans la première légende [Le tableau de Rivière-Ouelle] l'auteur décrit le tableau agreste et enchanteur, et les poétiques beautés qui ornent la rive sud du Saint-Laurent; dans les deux autres, il raconte les scènes dramatiques qui prirent naissance avec les origines de la colonie; les trois forment un groupe plein de charme et de poésie dont la valeur, dit un de ses biographes, sera toujours bien appréciée par ceux qui connaissent nos belles paroisses de la rive sud du St. Laurent, au-dessus de Québec. Élevé dans un de ces sites grandioses, au sein d'une famille chrétienne et d'une société distinguée, M. l'abbé Casgrain a gardé un touchant souvenir et des belles scènes champêtres et des récits émouvants qui ont amusé son enfance.»

Il est vrai que Casgrain décrit la nature avec beaucoup de lyrisme. Comme certains commentateurs l’ont noté, il imite Chateaubriand. Mais ces descriptions ne sont jamais au cœur du récit, sauf dans « Fantaisie ». Par ailleurs, Lareau ne fait aucune mention des scènes de violence, des actes d’atrocité : une femme qui se fait torturer sous l’œil de son fils, un bébé qui se fait assommer sur un poêle…, cela ne mérite pas d'être mentionné. 

Et la suite de la présentation de Lareau m’étonne tout autant quand on sait que Casgrain lui-même tient à distance l’imagination : il cite même des sources pour authentifier les faits qu’il décrit. Ses légendes ne sont tout au plus que de la « petite histoire » à peine romancée. Et voilà que Lareau dit à peu près le contraire : « Avec un incontestable talent l'auteur des Légendes Canadiennes retrace les joies de l'enfance, les plaisirs et les souvenirs de la vieillesse, les mœurs canadiennes, la gravité silencieuse de nos forêts, les coutumes indiennes et les habitudes des anciens colons. Ce livre se rattache plus au roman qu'à l'histoire ; c'est avant tout et surtout une œuvre d'imagination et d'exubérance littéraire. »

Dans le reste du passage consacré à Casgrain, Lareau défend l’auteur contre ses critiques : on aurait reproché à l’abbé des erreurs de style. Il finit par admettre que Casgrain s’est davantage révélé comme biographe et historien.

Il semblerait que l’Histoire de Lareau n’ait guère plu aux esprits conservateurs. Notre historien littéraire était un libéral, ce qui lui aurait valu des critiques des Faucher de Saint-Maurice, Rémi Tremblay qui le trouvèrent trop indulgent face aux « Rouges ». Juste pour m’en assurer, je suis allé lire ce qu’il disait de Buies. Ainsi commence le passage qui lui est consacré : « Au milieu du grand nombre de jeunes gens de talent qui, depuis quelques années, se sont essayés dans le journalisme, il en est un surtout que je n'hésite pas à classer au premier rang; c'est M. Arthur Buies. » (p. 463) Voilà qui devait suffire à le discréditer aux yeux des ultramontains.

Sur Lareau

1 commentaire:

Armando a dit...

Je crois que je l'ai déjà dit, mais venir me promener dans ces lieux et avoir une rencontre avec la découverte, a chaque fois,d'un monde nouveau.
Merci.