18 avril 2011

Le Dernier Voyage. Un roman de la Gaspésie

Eric Cecil Morris, Le Dernier Voyage. Un roman de la Gaspésie, Montréal, Chanteclerc, 1951, 255 pages (Traduction de Martine Hébert-Duguay de A voice is calling, aux éditions B. D. Simpson, Montréal)

André Brousseau aime la musique plus que tout. Sans trop de formation, il joue Bach comme un virtuose, ce qui ne fait pas vivre son homme. Il a aussi une formation d’architecte, métier qu’il n’a pour ainsi dire jamais exercé. Se retrouvant dans une petite ville fictive de l’est du Québec, Trois-Lupins, il a épousé la fille d’un garagiste, Suzanne Côté. Leur mariage est un échec complet. Ils ont une fille, Anne. André travaille pour une compagnie de construction et sa femme couche avec le patron. Quand elle se retrouve enceinte, le patron en accord avec le curé, décide d’expédier son employé et sa famille en Gaspésie, dans une ville fictive : Sainte-Michèle. On y construit une grosse usine et en sa qualité d’architecte (il ne pratique plus ce métier), André doit approuver les devis, ce qu’il expédie sans regarder. Ce qui adoucit son exil à Sainte-Michèle, c’est qu’on vient d’installer une orgue Casavant dans l’immense église qu’un ambitieux curé vient de bâtir, et qu’on lui confie le poste d’organiste.

Ici le roman bascule dans le fantastique. Un jour, alors qu’il pratique les pièces qu’il doit jouer le dimanche (du Bach), il sent une présence. Il a même l’impression que cette présence décuple la qualité de son jeu. L’expérience se renouvelle et c’est nul autre que Jean Sébastian Bach qui lui apparaît un soir et qui l’amène à Leipzig. Il rencontre la famille du musicien et tombe amoureux de Katarina, sa fille. L’expérience va se répéter à quelques reprises. Entre-temps, sa femme enceinte est très malade. On la conduit à l’hôpital de Rimouski. Elle ne mène pas à terme l’enfant : on suppose qu’elle a essayé d’avorter par des moyens illicites. Elle en meurt. Lors de l’inauguration de l’usine, le toit s’effondre, six personnes y laissent leur vie. André est arrêté, emmené à Québec pour y subir un procès. N’ayant aucune chance d’échapper à la prison, il décide de fuir, de revenir à Sainte-Michèle, espérant émigrer définitivement dans son pays imaginaire, le Leipzig de 1735. Il passe des nuits dehors, il est trempé, il attrape une pneumonie. Le curé le retrouve mort sur le buffet de l’orgue.

Histoire abracadabrante qui ne tient pas debout et pourtant on la lit parce qu’on se laisse prendre au mélo ou encore parce qu’on aime Bach. Le fantastique est désamorcé dès le prologue qui nous livre le dénouement. On se demande si cela valait vraiment la peine de traduire ce roman. Tout compte fait, il n’y a rien de québécois dans cette histoire, à part le curé et sa grosse église.

Extrait
— Mais si vous êtes Bach, pourquoi êtes-vous venu à moi, pourquoi m'avoir choisi, moi, pour ce... rendez-vous ?
Et il regarda tout à coup son interlocuteur avec effroi.
— Mais non, vous n'êtes pas mort ! Calmez-vous ! Je ne pensais pas avoir tant de mal avec vous. Je ne suis pas revenu souvent sur cette terre depuis deux cents ans, et j'espère bien ne pas avoir cette tâche souvent, si tous sont comme vous.
— C'est si fantastique, si fou !
— Durant ces deux cents ans, j'ai eu le temps d'oublier avec quel scepticisme on a toujours eu coutume d'accueillir des notions qui paraissent un peu hors de l'ordinaire. Si vous me permettez, je vais vous prouver que je suis réellement Bach.
— Vous croyez pouvoir y arriver ? Et comment cela ?
— Souvenez-vous que nous sommes en 1735. Je vous emmène avec moi à Leipzig où j'habite. Cela vous plaira, j'en suis sûr !
— Mais je ne puis partir avec vous, dit André effaré. J'ai ma vie ici à Sainte-Michèle, j'ai ma femme et ma fille.
— Je sais, je sais, répondit Bach avec calme. Vous serez de retour demain matin. […]
— […] Alors si vous êtes Bach, vous pouvez jouer de l'orgue !
Bach regarda le buffet tout illuminé. « Si j'essayais de jouer, vous perdriez toute confiance en moi. Vous savez bien que les orgues de mon temps étaient bien différentes de celles-ci. Nous ne connaissions pas l'électricité qui a apporté de grands changements à cet instrument. Je jouerai pour vous à Leipzig. Mais allons vite, nous sommes déjà en retard !
— Et comment nous rendrons-nous à Leipzig ? dit André en souriant. En avion ?
L'homme le regarda sévèrement.
— Pauvre mortel ! lui dit-il avec mépris. Vous ne laissez aucune liberté à votre imagination à mon sujet. Vous ne savez pas vous dégager de vos pensées terrestres. Réfléchissez maintenant ! Quelles sont les véritables valeurs dans votre vie ? Vers quoi vous êtes-vous toujours tourné, sinon vers votre musique qui a été votre salut. Et la musique que vous avez jouée le plus souvent a été la mienne. Vous l'avez jouée d'une façon si admirable qu'elle m'a ramené de mon univers vers le vôtre. Mais il ne me plaît pas et je veux vite retourner dans mon royaume. Je l'ai attendu longtemps, et je n'aime pas le quitter, même pour peu de temps. Si vous avez une volonté forte, vous viendrez avec moi. Si au contraire, vous êtes un faible, vous vous réveillerez tard, ce soir au buffet de l'orgue, et personne ne saura jamais rien de ma visite. Alors, que décidez-vous ? Vous venez, ou vous restez ?
André se recueillit un moment. Si c'était de la folie, (cela pourrait difficilement être autre chose) pourquoi ne pas céder à l'appel de cet homme ? Il n'avait jamais quitté la province de Québec, et s'il pouvait voir Leipzig par la pensée, ce serait déjà quelque chose. (p. 114-115)

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