20 avril 2011

Il vit en face

Ghislaine Reid, Il vit en face, Montréal, Beauchemin, 1951, 213 pages. (Dessins de l’auteure)

Depuis son plus jeune âge, Jeanne est amoureuse de Guillaume. Un jour survient dans la ville une jeune fille élégante, Luce, qui lui ravit son amoureux. Pire encore, le couple finit par se marier et par s’installer juste ne face. Jeanne, restée vieille fille, va consacrer sa vie à « L’association des Vierges fécondes », un groupe socioreligieux qui vient en aide aux démunis. Par ailleurs, elle va passer sa vie à épier ses voisins, passant par tous les sentiments qui vont de la jalousie à la compassion, mais surtout recueillant différents indices qui lui permettent de raconter l’histoire de Luce et Guillaume. Avec la venue des premiers enfants, le couple bat de l’aile, car Guillaume tarde à prendre sa place dans la société, ce qui alimente les tensions et les échanges musclés. Cinq enfants vont naître. Pendant une courte période, Luce trompe son mari, lequel passe ses soirées à jouer aux cartes et à prendre un coup avec ses anciens amis. Puis Luce vit une longue dépression. Guillaume, qui s’est lancé en affaires, s’enrichit et quand Luce guérit, le couple, maintenant riche, revampe la petite maison. Ils semblent s’être retrouvés. Les enfants quittent le nid familial pour aller étudier. Guillaume devient député. Luce décède subitement à la fin de la quarantaine. Tout redevient possible pour Jeanne, d’autant plus que Guillaume, son veuvage passé, se rapproche beaucoup d’elle. Mais Jeanne sait qu’il est trop tard; la « protection et [l]’amitié » de Guillaume lui suffisent.

Le récit est mené à vive allure, les chapitres sont courts, le plus souvent l’auteure se contentant de rapporter les actions de ses personnages. Le choix du narrateur témoin, dans un tel récit, est déjà un défi en soi. Comment faire pour que la narratrice en sache suffisamment pour raconter l’histoire sans invraisemblance? Ghislaine Reid s’en tire très bien, rendant compte à tout moment de la source des informations de Jeanne : tantôt elle entend, tantôt elle déduit à partir des allées et venues de ses voisins, tantôt elle obtient des renseignements de certains passants et même des enfants du couple qui l’ont prise en affection. Ghislaine Reid évite, selon moi, un autre écueil : elle refuse le mélodrame que les prémisses de son récit nous faisaient craindre. Tout est dans le ton : la narratrice observe les tourtereaux, sans jamais triompher de leurs malheurs, ni s’offenser de leurs réussites. Elle n’est ni plaignarde ni mesquine. Son cynisme, face à l’amour, est plutôt dirigé contre l’institution du mariage : « Se peut-il que les débuts du ménage soient privés d'allégresse? / Un sifflement annonçait la fermeture de l'usine. Cinq minutes plus tard, monsieur le comptable revenait à Luce. Et la porte s'ouvrait, comme par magie, sans qu'il eût à presser la sonnette ou à tourner le verrou. / […] Je ne suis pas assez naïve pour croire que le couple jouissait d'une pleine béatitude. L'adaptation à l'être même le plus chéri et le plus convoité ne s’effectue qu’à doses de déboires, de contraintes et de sacrifices. » Ou encore : « Deux individus: la fusion de leurs personnalités ne s'effectuerait qu'à grand'peine. Allons-nous leur servir des blâmes sévères? Usons plutôt d'indulgence, car la chicane entre conjoints est peut-être la tradition la plus vivace qu'aient établie nos aïeux. » La fin du récit semble donner raison au couple : Jeanne admet que, malgré tous ses déboires, Luce a eu une vie beaucoup plus remplie que la sienne. Pire encore, sa propre vie aurait été tellement plus vide si son amour de jeunesse n’avait pas « v[écu] en face ».

Extrait (la fin)
Peu de jours que je ne le voie! Nous nous racontons nos histoires les plus intimes. Guillaume ne me cache même pas tout à fait les déboires que lui cause son fils Georges. Il se répète souvent. Mais tant pis, j'ai ma revanche, quand je l'exaspère avec les frictions de mes Vierges.
Guillaume et moi, nous nous recherchons surtout parce qu'ensemble nous pouvons parler de ce que nous avons le plus aimé au monde: moi, de lui et lui, de Luce.
Ai-je un souvenir plus émouvant que cet époux qui met tant de peine à ressusciter sa femme?
« T'en souviens-tu? me dit-il, toi aussi, tu l'as connue à vingt ans. »
« À mes yeux, elle est toujours restée la plus belle. Oh! j'en étais fier! Elle avait le port d'une princesse. »
« Rien ne me reposait mieux que de la voir berçant le bébé. Je devenais aussi insouciant que le petit dans ses bras. »
« Et comme je la trouvais majestueuse quand elle était enceinte! »
« Ma femme a été parfaite jusqu'à la fin. Courageuse, dévouée, toute au service de sa famille. Ma pauvre chère Luce! »
Guillaume, à évoquer ainsi sa compagne, vécut auprès de moi les plus douces ivresses de son amour.
Le veuf oublie les défaillances de la défunte. Celle-ci lui apparaît au trône des idoles.
Je soupçonne un mauvais génie dont l'ambition consiste à nous étaler les joies du passé et les laideurs du présent.
Je crois surtout en une puissance forte, noble qui dépouille deux êtres de leur égoïsme et qui les confond pour les destins de l'humanité. Devant elle, je m'incline presque aussi bas que devant l'ostensoir.
Chaque fois que Guillaume me parle de sa femme, il s'exclame, plein de conviction:
« Elle fut parfaite! »
Si, à ce moment, il lève les yeux sur moi, je murmure: « Parfaite » tout naturellement, comme l'écho.
Non, je n'oppose pas la moindre rivalité à Luce. Je ne l'ai jamais pu; je ne le pourrai jamais. Plus tôt, je me serais rendue coupable d'adultère. Et maintenant, je commettrais une profanation.

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