26 février 2007

Chez nous (éd. Garneau)

L'édition Garneau de 1943 compte 25 récits-portaits alors que la version n'originale n'en avait que 12. Déjà 6 éditions (1914, 1918, 1919, 1923, 1935, 1941) l'auraient précédée. Cette édition reproduit celle  « couronnée par l'Académie française » en 1920, à ceci près : quatre nouveaux chapitres ont été ajoutés : «Le catéchisme», «Le fondeur de cuillers», «Scènes d'hiver» et «La planche du bord». Garneau donnera une autre édition de Chez nous en 1975.  Les illustrations sont de Georges-Henri Duquet.




La maison condamnée


Le thème de la «maison condamnée» est fréquent chez les auteurs du terroir. Cette maison désertée, c'est celle des ancêtres. Elle rappelle une douloureuse défection face à l'imposant devoir de survivance. Ici, nous présentons des poèmes. On peut lire aussi sur le sujet «La maison condamnée» d'Adjutor Rivard, maître en matière de «vieilles choses».

  * * * 
Georges Bouchard (1888-1956) est né à Saint-Philippe-de-Néri. Il sera agronome, professeur, journaliste et député. Sans être celui d'un grand écrivain, son recueil Vieilles choses, vieilles gens, magnifiquement illustré par Holgate, a connu beaucoup de succès.
 LA MAISON CONDAMNÉE (extrait)
Pouvons-nous arriver à la ferme sans jeter un regard de commisération sur la silhouette morne, presque honteuse, de la maison abandonnée, qui, dans le langage pittoresque de nos campagnards, est devenue la maison condamnée !

Maison condamnée, en effet, à expier la désertion de ses habitants par un deuil profond, par un air dépenaillé, signe d'une grande affliction.

Maison condamnée à subir sans défense les morsures du froid, les injures du temps et des gens.

Maison condamnée à ne plus offrir de sourires d'enfants, ni de grâces féminines à travers ses fenêtres maintenant voilées de vieilles planches irrégulières.

Maison condamnée à ne plus être comme autrefois une grâce vivante qui attire, mais une ruine hideuse qui repousse.

Maison condamnée à être un objet de frayeur pour les passants à cause des êtres imaginaires qu'on lui prête et qui font dire hantée.

Maison condamnée souvent à servir de refuge aux chemineaux, aux nomades, aux sans-patrie, comme pour rendre encore plus cruel le souvenir des disparus qui errent peut-être à l'aventure dans un pays étranger

Maison condamnée à publier les .défaites, les défaillances, ou les abandons envers la race, comme à montrer les trouées dans les forteresses réputées inexpugnables de nos foyers ruraux. Ceux qui partent cessent trop souvent de rester nôtres !

Maison condamnée à afficher la dégénérescence des fils qui n'ont pas su maintenir les positions conquises par leurs devanciers, qui n'ont pas su cultiver là où leurs pères ont su défricher.

(Vieilles choses, vieilles gens, Montréal, Granger frères, 1943, p. 79-80. - 1re édition : 1926.)
 * * * 


Albert Lozeau (1878-1924) n'est pas un poète du terroir, mais un poète intimiste. Atteint de paraplégie, il observa le monde à partir de la fenêtre de sa chambre. Autodidacte, il participa de loin à L'École littéraire de Montréal. Il écrivit une série de Billets pour les journaux, mais surtout trois recueils de poésie : L'Âme Solitaire (1907), Le Miroir des Jours (1912), Lauriers et Feuilles d'Érable (1916). Le poème ci-dessous n'est pas représentatif de son œuvre, mais s'inscrit bien dans le thème de la «maison abandonnée».
 LA MAISON DU PASSÉ
Bienheureux qui possède encor l'humble maison 
Construite par l'aïeul, en bonne pierre grise, 
Dans les arbres, au bord de l'eau, près de l'église, 
Qui contente à la fois son cœur et sa raison!

Heureux qui de son seuil voit passer la saison, 
Qui s'assied où sa mère autrefois s'est assis., 
Qui dort dans le vieux lit de son père, à sa guise, 
Qui garde la coutume et l'ancienne façon!

Sous le toit paternel le souvenir habite. 
L'âme des parents morts dans les chambres palpite, 
Des générations y viennent s'émouvoir;

Le cortège infini des ancêtres défile 
En silence, de pièce en pièce, chaque soir... 
- Il n'est point de passé dans les maisons de ville.

(Poésies complètes, t. 3 : Les Images du pays, précédées des Lauriers et feuilles d'érable, Montréal, s. n., 1926, p. 195)

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Alphonse Beauregard (1881-1924) est né à La Patrie et décédé accidentellement en 1924. Il a dû abandonner ses études et pratiquer différents métiers. Il a participé à la revue Le Terroir et fut membre de l'École littéraire des Montréal. Il a publié Les Forces (1912) et Les Alternances (1921).

MAISON ABANDONNÉE

Audacieusement sise à cette hauteur, 
Cette maison proprette et d'une vigne ornée 
Est au milieu d'un tel déploiement de splendeur 
Que l'on devrait, il semble, y trouver le bonheur. 
Pourtant elle est abandonnée.


Abandonnée, avec ces champs verts alentour !
Vide, quand on peut voir de toutes ses fenêtres
Des coteaux, des vallons et des coteaux toujours !
Déserte, quand un lac au gracieux contour
Se montre là-bas dans les hêtres !

J'ai vu dans des pays ennuyeux, gris et plats, 
Des maisons sans aucun relief ni caractère, 
Près desquelles paissaient des troupeaux de bœufs gras, 
Pleines de mouvement, de filles et de gars, 
Où l'on trouvait bonne la terre.

Aux unes la richesse, à l'autre un pur tableau.
Ô Nature, en frappant de gel cette colline. 
Voulais-tu dire au bâtisseur qui vint si haut, 
Que l'homme éperdument attiré par le beau
À la misère se destine ?

Défricheur, qui rasas les bois pour t'établir 
Et préparas l'émotion qui me transporte, 
Je dois à ton travail de goûter ce plaisir ;
Pour te remercier permets-moi de t'offrir 
Ces vers écrits devant ta porte.

(Les Alternances, Montréal, Roger Maillet, 1921, p. 111-112)


* * * 

Blanche Lamontagne (1889-1958) « a puisé dans ses souvenirs d'enfance comme dans la vision directe de la nature de sa petite patrie gaspésienne, toute la matière de ses chants. Ses poèmes réalistes, descriptifs, et qui montrent avec vérité les choses les plus humbles de la vie rustique, sont aussi pénétrés d'un idéalisme très sain, qui les anime, les anoblit, leur donne leur sens supérieur. Nos meilleures traditions religieuses soutiennent la pensée du poète et l'attachent à toute cette vie rurale de chez nous qui ne va pas sans la piété ancienne, fidèlement conservée. » (Camille ROY, 1939, p. 109)

HYMNE À LA VIEILLE MAISON (extrait)

Avec son air rustique et bon, 
Portant sur ses épaules 
Les verts cheveux des saules, 
Rêve notre Vieille Maison...

Mieux que le plus beau paysage, 
Mieux que les grèves et les monts, 
La demeure que nous aimons 
N'a jamais changé de visage. ..

C'est ici que mes aïeux ont vécu, 
Qu'ils ont souffert, qu'ils ont aimé, que la jeunesse 
Dans sa coupe d'amour leur a versé l'ivresse, 
Et qu'ils sont morts, tombant comme tombe un vaincu.

C'est cette porte matinale 
Qui, par un jour clair et joyeux, 
Reçut au foyer des aïeux 
L'épouse à l'âme virginale. ..

C'est là que, la main dans la main, 
Simples dans le bonheur, calmes dans la souffrance, 
Ils ont, le cœur nourri de la même espérance, 
Parcouru le même chemin.

Mais la mort guettait, d'un œil sombre : 
Un jour, le foyer, resté seul, 
Les a vus, couverts d'un linceul, 
Prendre le noir chemin de l'ombre.

Depuis que la tombe a repris 
Leur être, un étrange silence 
S'appesantit sur leur absence, 
Et nous ne savons plus le côté qu'ils ont pris. ..

Ils vont... ils vont... Sur quelle route, 
Dans quel chemin ont-ils posé 
Leur désir épuisé, 
Et tendu leur rêve en déroute ?...

Ont-ils, dans la douceur 
De ces lieux, que la foi devine, 
Ont-ils trouvé, là-bas, sur la route divine, 
Une vieille maison qui ressemble à la leur ?...

Ont-ils, dans leur âme charnelle, 
Et leur attache à la maison, 
Ont-ils, au bout de l'horizon, 
Ont-ils trouvé, Seigneur, ta maison Éternelle ?

(La Vieille Maison, Montréal, L'Action nationale, 1920, p. 7-9)

 * * * 


Nérée Beauchemin (1850-1931) chante «la terre, le clocher, la race : triple objet de la littérature régionaliste qui fleurit avec une abondance nouvelle au pays de Québec après 1900.» (Camille Roy, 1939, p. 67)

LA MAISON VIDE

Petite maison basse, au grand chapeau pointu, 
Qui, d'hiver en hiver, semble s'être enfoncée 
Dans la terre sans fleurs, autour d'elle amassée. 
Petite maison grise, au grand chapeau pointu, 
Au lointain bleu, là-bas, dis-le-moi, que vois-tu ?

Par les yeux clignotants de ta lucarne rousse, 
Pour voir plus clair, plus loin, tu sembles faire effort, 
Et froncer les sourcils sous ton chapeau de mousse. 
Vers ces couchants de rêve où le soleil s'endort, 
Pour voir plus clair, plus loin, tu sembles faire effort.

Il est couché, là-bas, au fond du cimetière, 
Celui qui t'aime encore autant que tu l'aimais. 
Petite maison vieille, au chapeau de poussière, 
Celui qui t'aime encore autant que tu l'aimais, 
L'absent, tant regretté, ne reviendra jamais.

(Patrie intime, Montréal, L'Action canadienne-française, 1928, p. 39-40)
  
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Clément Marchand est né en 1912. Il a dirigé une maison d'édition célèbre en son temps, le Bien public.Courriers de village (1940) appartient au domaine du terroir. Les Soirs rouges (publié en 1947, mais prix David en 1939!), après son prologue terroiriste, nous plonge dans la réalité urbaine du prolétariat frappé par la Crise.
                    RÉCITATIF DE LA BONNE SOUVENANCE (extrait)
Ma sœur, déjà le soir emmitoufle les branches, 
Et les vieilles maisons, dans l'ombre, sont moins blanches. 
Entrons. N'entends-tu pas se perdre au fond du bois 
La très douce chanson où revit l'autrefois? 
N'entends-tu pas décroître, à l'horizon des gerbes, 
Les lointaines foulées des troupeaux dans les herbes 
Et les sourds roulements des chars nimbés de foin 
Qui vont, faisant gémir les chemins bruns, au loin? 
Entrons et que le seuil tende à nos pas tremblants 
La douceur qu'autrefois y défeuillaient les champs. 
Entrons pieusement, sans bruit et sans tristesse, 
Afin que notre vie soit comme une caresse 
Et réchauffe le cœur meurtri de la maison 
Qui pleure d'anciens deuils, de saison en saison.

Contre le seuil s'appuient nos ombres parallèles.

Nous retrouvons, ce soir, la terre maternelle 
Et sa force de pain et sa douceur de lait 
Et la séduction profonde de ses traits. 
On dirait qu'un appel chante dans chaque pierre, 
Que dans chaque fenêtre un visage s'éclaire 
Et que tout le passé nous accueille, très las, 
Nous dit une chanson et nous prend à son bras. 
Rien au fond n'est changé, si ce n'est que la vie 
Est toute imprécisée et d'ombres poursuivie. 
Nous sommes revenus par le même chemin, 
Mais le son de nos voix est plus sourd, et nos mains 
Tremblent un peu devant le tranquille mystère Q
ue défend la vigile ardente de la pierre.

Trop longtemps nous avons erré loin de ces lieux 
Et nourri de l'abstrait nos rêves soucieux. 
Il faut qu'en la fraîcheur des fenêtres décloses 
Nos regards fatigués du leurre se reposent. 
Car c'est là, dans la paix où la nuit va venir, 
Que s'approfondiront en nous les souvenirs 
De l'époque lointaine, à jamais en allée, 
Où ce toit désuet chantait sous la feuillée, 
Pendant qu'aux prés fumants, en blondes visions, 
S'esquissait le bonheur des prochaines moissons.

Voici l'aire surgie des mains de nos ancêtres 
Et qui, pendant un siècle, eut nos pères pour maîtres. 
C'est là que nos aïeux — race de laboureurs — 
Passèrent dans la gloire obscure des labeurs, 
Ouvrant les sillons bruns, liant les orges mûres 
Et déployant, au creux des combes en culture, 
Le conquérant effort de leurs torses musclés.

C'est là qu'au crépuscule, en la ferveur des blés, 
Ils hâtèrent gaiement leurs hautes silhouettes 
Vers ce toit qui semblait, d'une chanson muette, 
Accueillir leurs pas lourds et leurs gestes aimés. 
Et c'est là que la vie a doucement rythmé 
Le bonheur à leur front et le chant à leurs lèvres, 
Et de fortes amours ensemencé leurs rêves.

(Les Soirs rouges, Trois-Rivières, Bien public, p. 9-11)

 * * * 
Alphonse Désilets (1880-1956), agronome de profession, a voué un « culte pour nos bonnes gens, leur vie joyeuse et rustique, et la terre où s'exprime leur simple histoire ». (Camille Roy, 1939, p. 110)
LA MAISON QUI MEURT

Vous la reconnaîtrez en passant sur la route ; 
Elle est silencieuse, on ne sait depuis quand !
Des vieux vous diront bien qu'il s'est fait un encan 
Chez elle, en « trente-sept », et que sa vieille voûte
Fut faite d'épinette et blanchie à la chaux, 
Mais ils ne savent rien de plus sur son histoire...
Si vous entr'ouvrez les volets de pruche noire
Qui, depuis bien longtemps ont tenu ses yeux clos, 
Vous saurez la détresse où la plongea naguère 
Le départ de tous ceux qu'elle a vu naître au jour 
Et chanter et sourire et se parler d'amour 
Avant d'aller mourir sur la terre étrangère. 
Elle vous parlera des nids et des berceaux 
Qu'elle sut protéger contre l'intempérie ; 
Elle évoquera même un vieux qui l'a chérie 
Parce qu'elle est le fruit de ses vaillants travaux.

Les objets oubliés, pendus à la muraille,
Un vieux gilet de lin, les pinces du foyer,
Une vieille chaussure au pied de l'escalier,
Un chapeau dont grand'mère avait tressé la paille,
Sont les seuls lambeaux d'âme qui lui soient restés.
Aussi ressemble-t-elle à ces affreux squelettes
Que la mort, au détour du chemin sombre, guette
Et qu'une âpre bourrasque aura vite emportés. . .
Elle s'en va mourir comme une condamnée.
Soumise à son destin, elle a courbé le front,
Elle s'est prosternée en face de l'affront
En attendant que l'heure ultime soit sonnée !...

L'abandon qu'en son cœur, joyeux anciennement, 
A fait naître aujourd'hui l'ingratitude humaine, 
Le silence et le froid, son plus cruel tourment, 
Elle supporte tout sans murmure et sans haine.

Voulez-vous éprouver la solide vertu 
Qui l'anime et que lui léguèrent les ancêtres ? 
Quand la tempête, un soir, fouettera ses fenêtres, 
A son toit, par l'orage tant de fois battu, 
Demandez un asile et vous verrez la joie 
Qu'elle met à rouvrir son sein hospitalier ! 
Elle vous offrira le vieux siège oublié 
Près de l'âtre où personne aujourd'hui ne s'assoie. 
Elle vous défendra contre le vent rageux 
Ou l'éclair qu'interdit son vieux paratonnerre ; 
Et vous reconnaîtrez que son grand cœur de mère 
Quoique triste est resté vaillant et généreux...

(Mon pays, mes amours, Chez l'auteur, 1913, p. 24-26)

Chez nos gens

Adjutor Rivard, Chez nos gens, Québec, L'Action sociale catholique, 1918, 145 p.

Ce recueil est la suite de Chez nous, publié en 1914.

La maison
« Il y en avait de plus grandes ; il n'y en avait pas de plus hospitalières. Dès le petit jour, sa porte matinale laissait entrer, avec le parfum des trèfles, les premiers rayons du soleil. Et jusqu'au soir, elle offrait aux passants le sourire de ses fenêtres en fleurs, l'accueil de son perron facile, l'invitation de sa porte ouverte. De si loin que vous l'aperceviez, elle vous plaisait déjà, et, quand vous. Accueillante, rassurante, joyeuse, telle était la maison de nos ancêtres.»

La grand’chambre
Lieu presque sacré qu’on réservait aux grandes circonstances de la vie. C’est là qu’on accueille le curé lors de sa visite paroissiale, c’est là qu’on reçoit parents et amis qui viennent fêter l’arrivée d’un nouveau-né, c’est encore là que l’on veille les défunts. (voir l'extrait)

Les vieux instruments
Le grand van à deux poignées, la fourche à fourchons de bois, le fléau, la faucille, la braye, la petite faux, le javelier, vous connaissez? Ce sont des outils anciens que le progrès a relégués aux oubliettes, greniers et vieux hangars.

La chandelle
Voici le procédé qu'on employait pour fabriquer les chandelles avant que les moules apparaissent. On plongeait à plusieurs reprises une mèche dans un seau de suif bouillant, puis dans un seau d’eau froide. Ainsi s’ajoutaient les différentes couches de cette chandelle qu’on nommait joliment « chandelle à l’eau ».

Le jardin
Dans le jardin, les fleurs donnaient « un air de fête aux carrés de légumes ». « Une fleur, c’est de la terre qui prie. » Le jardin paysan doit montrer « à la fois la terre qui nous fait vivre et la terre qui nous réjouit, la terre qui travaille et la terre qui prie ».

Le ruisseau
Un ruisseau, en fait une petite rivière, délimitait le terrain. Le narrateur se rappelle les jeux, la pêche mais surtout les petits bateaux qu’il confectionnait et faisait naviguer. Ayant revu le ruisseau, il se rend compte qu’il est loin des proportions que lui attribuait son regard d’enfant.

L’abonnéUn citadin, abonné aux ponts (il payait une fois par année le droit de passage), en visite à la campagne, ne se donne pas la peine de se signer devant les croix de chemin qu’il croise sur sa route, ce qui fait dire malicieusement à un paysan qu’il est aussi abonné aux croix de chemin.

La criée pour les âmes
Au sortir de la grande messe, un crieur annonçait les avis publics. Quand venait la fête des morts, le crieur se transformait en « encanteur » et vendait les objets artisanaux ou les produits de la ferme que les habitants avaient offerts à la mémoire des âmes défuntes.

La patrie
La patrie, c'est la lignée des ancêtres venus de France, c’est le patrimoine enrichi de génération en génération, c’est le bien dont vont hériter les enfants. La patrie, c'est aussi la paroisse avec l’Église au centre.

Le travail
Deux vieux, ayant transformé une terre en bois debout en une ferme prospère au terme d’une vie de labeur, décident que le temps de la retraite est venu. Ils vendent à l’encan le bétail et le « roulant » en attendant de trouver preneur pour leur terre. Dès le lendemain, l’oisiveté les taraude, si bien que l’un et l’autre courent chez les voisins pour racheter qui une vache, qui un cheval…

Extrait
LA GRAND'CHAMBRE
À droite, en entrant, c'est la grand'-chambre.
Les fenêtres closes, la porte fermée y gardent un parfum de choses anciennes. Les croisées tendues de papier vert n'y laissent pénétrer qu'un jour discret, fondu dans une ombre douce. Sur le plancher peint, des catalognes courent d'un bout à l'autre en deux lés parallèles. Au centre de la pièce, une table de vieil acajou, meuble précieux resté dans la famille, porte des livres de messe aux reliures plein cuir, des prix reçus à la petite école, des photographies sur zinc dans leurs boîte; à charnières, un album, des souvenirs... Tout autour de la chambre, sont rangés des chaises, un fauteuil, un sofa, rembourrés sous crin noir. Dans un coin, se dresse une haute horloge, au cadran jauni, et qui ne marche point, peut-être parce qu'on ne la monte jamais, depuis le jour où l'horloger ambulant a découvert que dans son mouvement il y avait une roue de trop. Aux murs, un crucifix, des portraits de famille, et cette inscription brodée sur canevas : « Dieu nous garde ». Telle est la grand'chambre. (p. 17-18)

La maison condamnée (Adjutor Rivard)


Enfants, elle nous faisait peur ; nous n’osions l’approcher.

Pourtant, la barrière donnant sur le jardin était ouverte ; mieux encore : arrachée de ses gonds, la barrière gisait par terre. Et personne pour interdire l’entrée ! Au retour de l’école ou de l’église – nous marchions alors pour notre première communion – il eût fait bon, la maison condamnée se trouvant à mi-chemin, s’y arrêter, s’asseoir sur les marches basses du perron. D’autant que dans le verger tout proche il y avait des prunes, des cerises à grappes, des pommes, des gadelles, qui mûrissaient au soleil, et que, dans le jardin, des fleurs, poussées au hasard du soleil et de la rosée, envahissaient les allées avec les herbes folles et s’ouvraient au petit bonheur. Tout cela était à l’abandon, sans maître, sans gardien. Mais nous passions, sans arrêter jamais, devant la maison condamnée : elle nous faisait peur.

Aussi, c’était, au bord du chemin, comme un tombeau. Des planches, grossièrement clouées en travers, barraient la porte et les fenêtres de la triste demeure. Jamais une fumée à sa cheminée de pierres ; jamais un rayon de soleil sur la planche de son seuil ; jamais une lumière à ses yeux clos. Aveugle et sourde, la maison abandonnée restait indifférente à la large diaprure des champs, comme au bruissement infini des prés ; froide et muette, rien ne pouvait la faire sortir de sa torpeur, et nulle voix humaine n’éveillait ses échos. Nulle voix humaine... mais, la nuit, n’avait-on pas entendu, dans le vent qui soufflait, venir de la maison morte des cris longs comme des plaintes ? Plusieurs l’affirmaient.

L’un de nous avait un jour proposé d’écarter les planches d’une fenêtre et de regarder en dedans. Mais nul n’avait osé. Il se passait peut-être, sous ce toit, des choses terribles ; derrière les fenêtres closes, des ombres sans doute remuaient ; et quelle terreur, si, l’oeil à la vitre, nous avions aperçu, dans une chambre tendue de noir, un cercueil, un mort, et des cierges autour !... Le soir, nous passions de l’autre côté du chemin et détournions la tête, de peur de voir quelque chose.

La maison était-elle donc hantée, comme la faisaient nos imaginations d’enfants ? Non, mais de vieux souvenirs glissaient le long de ses murs, et des âmes anciennes pleuraient lamentablement au fond de ses chambres vides.

Autrefois, la maison condamnée avait été vivante et joyeuse ; joyeuse du rire des enfants nombreux et de la gaîté chantante des grands-pères, vivante du travail qui sanctifie les jours et fait les âmes fortes. Pendant un siècle et plus, les fils avaient succédé aux pères et possédé ce bien au soleil, et toujours la terre avait nourri leurs familles. Pendant un siècle et plus, les ancêtres les uns après les autres étaient nés, avaient vécu, étaient morts dans la maison aujourd’hui fermée ; et chacun, quand il était parti pour le grand voyage, avait laissé l’adieu de son regard s’en aller, par la fenêtre ouverte, vers le même champ et le même bouquet d’arbres.

Mais, un jour, le bien échut en partage à un fils en qui l’âme des aïeux ne devait point revivre. Celui-ci, chercheur d’une tâche moins rude, refusa à la terre le travail de ses mains et la sueur de son front. La terre se ferma ! Le pain manqua dans la maison ! Et lui, déjà déraciné, maudit la terre, qui pourtant ne demandait qu’à produire et que désolait la stérilité de ses friches. Attiré par le mirage d’un luxe facile, le mauvais habitant résolut de s’expatrier ; il vendit ses bêtes, ses meubles, son roulant de ferme ; puis, comme on cloue un cercueil, il barra les portes et les fenêtres de la maison paternelle ; il s’en alla...

Et depuis, la maison de l’émigré était fermée, condamnée, presque maudite, objet de terreur pour les enfants, de tristesse pour les voisins, de désolation pour la paroisse.

Ceux qui partent ainsi savent-ils bien ce qu’ils font, et qu’ils désertent un poste d’honneur, et qu’ils manquent à un devoir sacré ? Croient-ils ne laisser derrière eux qu’un toit sur quatre murs ? Ce qu’ils quittent, en vérité, et à quoi ils renoncent, c’est plus que cela : c’est le pays natal ; pour celui-ci c’est la montagne, pour celui-là la plaine, mais, pour tous, au flanc des collines ou dans la vallée, c’est la paroisse où s’écoula, paisible, la vie des anciens, l’église où se plièrent leurs genoux, la terre qui garde leurs os ; c’est la glèbe que les aïeux fécondèrent d’un rude et pénible labeur ; c’est le trésor des traditions familiales, les saines coutumes du foyer, le culte du passé, la religion du souvenir ; et c’est peut-être aussi le parler des ancêtres, hélas ! et le respect de leurs croyances... C’est tout le patrimoine ancestral qu’ils abandonnent, c’est la patrie qu’ils désertent !...

Et pourtant, ô Terre maternelle, je te prie de ne point maudire ceux qui sont partis. Tous ne sont pas des ingrats. Si quelques-uns t’ont reniée et t’oublient dans la fumée des villes, ne sais-tu pas que, pour plusieurs, des drames douloureux purent seuls amener le dénouement du départ, et que de loin ceux-là te restent fidèles, rêvent encore de toi, t’aiment d’un amour plus fort que l’exil ? Chéris-les toujours, ô Terre, sous quelques cieux qu’ils peinent ; ils sont encore tes fils ; ils font vivre à l’étranger l’âme de la patrie ; ils continuent là-bas l’oeuvre que tu appris à leur enfance.

Espère-les, aussi, bonne Terre ! Si l’exil, un jour, leur est dur, et si la Providence veut qu’ils te reviennent, accueille-les, clémente et douce. Pour fêter leur retour, mets des fleurs plus fraîches au bord de tes routes, baigne tes champs dans une lumière plus chaude, fais-toi plus verdoyante et plus belle. Puis, ouvre-toi, facile, aux socs de leurs charrues ; reçois, mère féconde, la semence que leurs mains meurtries viendront épandre sur tes sillons ; et, joyeuse, germe encore, pour tes fils revenus, des blés lourds et hauts sur paille ; couvre tes prés d’herbe grasse ; emplis tes bois de rumeurs favorables ; et par toutes les fenêtres de la maison rouverte, fais entrer l’odeur, la bonne odeur de tes
foins coupés !...

Adjutor Rivard, Chez Nous. Chez nos gens, Montréal, L’Action française, 1923, p. 39-45 (1re édition : 1914)

25 février 2007

Chez nous

Adjutor Rivard, Chez nous, Québec, L'Action sociale catholique, 1914, 145 p.

Ce recueil fit date dans l'histoire de la littérature québécoise. Il inaugure un nouveau genre de récit littéraire, dont la valeur ethonologique le dispute à la valeur littéraire. Camille Roy, dans un récit écrit en 1904 et intitulé « Le vieux hangar », a été l'instigateur du genre. Le recueil de Rivard est composé d'une suite de récits - qui sont souvent de simples tableaux - dont voici une brève description :

Le ber
Objet du patrimoine venu du fond des âges, « héritage sacré », la mère le transmet à l’aînée des filles mariées. C’est l’ancêtre qui l’a construit avec le plus bel érable qu’il a pu trouver. On aurait tort de n’y voir qu’un simple meuble, lui qui a bercé des familles, des générations. Il contribue à la « gloire de l’Église et de la patrie ».

Le poêle
« C’est l’âme de la maison. » Contrairement à l’âtre ouvert, « le poêle n’invite pas aux vaines rêveries ». Autour du poêle, on échange des propos en fumant une bonne pipe. Autour du poêle, quand les enfants dorment, père et mère « se parlent à voix basse, lentement, des choses que l’on aime à se dire seule à seul ».

L’heure des vaches
« Cinq heures du soir. / - "Eh! les enfants! c'est l'heure des vaches!" / Et nous partions. » Les Exotiques se sont bien moqués de « l’heure des vaches » des Régionalistes. En fait, ce n’est pas la traite, mais le trajet qu’il devait faire pour aller quérir les vaches dans le clos d’en haut qui fascine le jeune narrateur.

En grand’charrette
Le narrateur oppose à la charrette d’autrefois celle des années 20. Pour le reste, il raconte une journée de fenaison, à travers ses yeux d’enfant.

La maison condamnée
Quoi de plus triste qu’une maison abandonnée, parce que ses occupants ont fui vers la ville ou les États-Unis! Abandonner une maison, c’est abandonner une identité. Un des beaux textes du recueil. Lire un extrait.

Les quêteux
Vous saviez qu’il existait plusieurs types de quêteux? Il semblerait qu’il ne fallait pas confondre quêteux de la paroisse, quêteux des paroisses voisines et quêteux qui venait de loin.

Au feu!
L’orage a allumé un incendie dans la grange des Saint-Onge. On craint que la maison y passe. Heureusement que monsieur le curé et son eau bénite sont là pour contenir le feu. Sans oublier Dieu qui, au bon moment, fait en sorte que le vent change de direction.


Un poète illettré
« Le poète n'est-il pas en quelque sorte un déséquilibré? / Il y a chez lui quelque chose d'anormal. [...] Il est parmi les autres hommes ainsi qu'un étranger : les autres regardent, il contemple ; les autres pensent, il rêve ; les autres parlent, il chante. C'est une sorte de malade, et qui souffre délicieusement... » Il raconte l'histoire de Pierre-Paul Paradis, un paysan-poète, dont le besoin de rimer était plus fort que celui de labourer. Ce texte n'apparaît pas dans les versions ultérieures.

Les écumeurs de tonnes
« Chaque été, des navires, venus de la Barbade, à ce qu'on dit, déchargent sur nos quais leurs cargaisons de grosses tonnes, pleines d'un sirop épais et noirâtre, dernier résidu de la cristallisation du sucre. On range ces tonnes, côte à côte, par files. Or, la mélasse, agitée durant le voyage, s'échauffe, fermente, filtre au travers des douves mal jointes, s'échappe par les bondes mal fermées, et coule en écume jaunâtre sur les tonnes alignées. Alors, dans les mansardes où l'on a faim, les enfants disent : « Allons au sirop ! » [...] C'est plaisir et pitié tout à la fois, de voir les pauvres petits gars recueillir à l'aide de leurs cuillers le précieux liquide et le déposer avec soin dans leurs chaudières. C'est à qui fera la meilleure provision; alertes, ils vont d'un tonneau à l'autre, s'appellent, courent, ramassant tout, ne laissant rien perdre du bon sirop.»

Le signe de la croix
Petit Pierre a appris son signe de croix. Ses gestes sont si larges qu’on dirait ceux d’une grande personne, ce qui fait rigoler le curé.

Le vieux capitaine
Un vieux marin retraité doit se défaire de sa goélette qu’il a lui-même construite.

Le rosier mort
Histoire d’un petit rosier chétif qui finit par périr.

Recueil inégal. Rivard excelle quand il donne à fond dans le récit ethnographique, faisant revivre vieux mots, vieils objets et vieilles coutumes. Il est moins intéressant quand il essaie de mettre en scène des personnages, de créer une petite histoire. Ce recueil a eu une influence très grande sur la littérature québécoise : Lionel Groulx, Marie-Victorin, Michelle Le Normand, Georges Bouchard et bien d’autres (dont des peintres et des illustrateurs) l’ont prolongé, créant un véritable courant de « Vieilles choses, vieilles gens ». La « mode » de mettre en italiques les vieux mots a fini par lasser les lecteurs. Quand on voulait se moquer du courant régionaliste, c’est encore à ce livre qu’on se référait, entre autres au texte « L’heure des vaches ».

En 1918, Rivard a publié une suite intitulée « Chez nos gens ». L’année suivante, les deux recueils (édition de 1919) n’en formaient plus qu’un intitulé « Chez nous, Chez nos gens ». Les éditions ultérieures ont été magnifiquement illustrées. Il faut signaler les illustrations d'A.Y. Jackson, pour l'édition anglaise, parmi les plus belles de tout notre terroir.
En voici deux :



Voir aussi :
Chez nos gens 
Chez nous chez nos gens
Lire le recueil
Pages de critique de Jean-Charles Harvey
Voir l'édition Garneau

21 février 2007

Charles Guérin

Pierre J. O. Chauveau, Charles Guérin, Montréal, John Lovell, 1852, 360 pages. (Une partie du roman est d’abord parue en 1846-1847 dans L’Album de la Revue canadienne. Le roman a été publié en 1852 en six fascicules, ici reliés. Les illustrations sont de John Walker. L'éditeur Georges-Hypolite Cherrier a écrit un avant-propos.)

R…, une « riche paroisse de la côte du sud », vers 1830. Les Anglais règnent en maître et avec arrogance sur le Canada français. Charles Guérin est orphelin de père. Sa famille possède un domaine, sans être très à l’aise. À la fin de ses études classiques, il lui faut choisir entre le droit, la religion, le notariat ou la médecine : « En dehors de ces quatre professions, pour le jeune Canadien instruit, il semble qu’il n’y a pas de salut. » (souligné par l’auteur) L’état ecclésiastique l’attire un temps, mais il opte finalement pour le droit, sans trop y croire tant il est difficile pour un Canadien français de percer ce milieu. Il a un frère, Jacques, qui choisit de quitter le pays pour l’Europe. Il a aussi une sœur, Louise, qui demeure avec sa mère.

À Québec, pendant ses études, Charles fait certaines rencontres : entre autres, il se lie d’amitié avec Henri Voisin, un ambitieux qui croit que les Canadiens français doivent s’anglifier (sic) pour survivre. Charles est très attiré par la vie mondaine et les cercles littéraires. Il finit par se désintéresser du droit. M. Dumont, le directeur de l'étude où il est stagiaire, a l’idée de l’envoyer chez son beau-frère, un riche cultivateur, pour lui remettre les idées en place. Là, il rencontre Marie Lebrun (Marichette, pour les intimes), une paysanne orpheline de mère à qui son père a payé des études. Elle devient son premier amour. Comme il veut l’épouser, Marichette lui demande de prendre un peu de temps, ne serait-ce pour consulter sa famille.

M. Wagnaër est le voisin des Guérin : c'est un homme d’affaires sans scrupules qui convoite leur propriété depuis longtemps. Il a même demandé la veuve en mariage! À défaut de la mère, il encourage sa fille Clorinde à fréquenter Louise Guérin pour mieux atteindre Charles. Son manège réussit d’autant mieux que Clorinde est séduite par le jeune homme qui répond bientôt à cet amour. Charles ne pense même plus à Marichette. La mère, séduite aussi par la jeune fille, cède la gérance des affaires familiales à Charles. Monsieur Wagnaër, qui n’a jamais renoncé à ravir ce bien, avec l'aide d'Henri Voisin, réussit facilement à berner Charles. Celui-ci, trahi par son ami et par le père de son amoureuse, rompt sa relation avec Clorinde qui, plutôt que d’épouser Voisin, entre chez les sœurs.


La famille Guérin, ruinée, déménage à Québec. Le choléra de 1832 sévit et emporte la mère, au moment où son fils parti en Europe revient. Il s’est fait prêtre. M. Dumont meurt également et il laisse les deux-tiers de ses richesses à sa nièce Marie Lebrun et l’autre tiers à Charles Guérin. Celui-ci veut renoncer à ce legs au profit de Marichette. Leurs amours reprennent et ils se marient. Charles avec l’aide de ses amis et de son beau-père décide de fonder une nouvelle paroisse dans les « townships » sur les terres héritées de M. Dumont. Il devient prospère et on veut lui « déférer la députation au prochain parlement ».

Pour vous donner une idée du ton, voici la première phrase du roman : « À l’époque où commence cette histoire, le jeune homme dont nous allons raconter la vie intime avait seize ans accomplis. » Dans son manuel d’histoire littéraire, Camille Roy écrit : « C’était un premier essai de roman de mœurs, mais la composition en est languissante et inexpérimentée.» Je suis assez d’accord avec lui. C'est long et plutôt aride comme lecture. Trop souvent, Chauveau disserte : par exemple, il commence le chapitre 7, intitulé « Caprice et devoir », par un exposé de cinq longues pages moralisatrices sur l’importance du devoir. On trouve un peu de tout dans ce roman, et même des statistiques sur l’émigration aux États-Unis, et même des conseils pour réussir en agriculture. Ainsi, dans une note, a-t-on droit à un extrait de « l’excellent Abrégé de géographie moderne » de M. Holmes. On y dispense aux agriculteurs-lecteurs (!) neuf judicieux conseils, comme « rendre à la terre autant qu’on lui enlève », « observer la rotation des cultures », « élever avec soin les races les plus utiles », etc. Je vous épargne les développements.

Même si Chauveau situe l’action de son roman en 1830, un peu avant la Rébellion des patriotes, il faut se rappeler qu’il l’a écrit après l’Acte d’union et il en porte les stigmates. Si on accepte de lire le roman comme un document historique, ethnologique (belle description du mai, de la mi-carême, de la ville de Québec, du Saint-Laurent), il devient intéressant.


Lire le roman

18 février 2007

Sur la route d'Oka

Aimé Carmel, Sur la route d’Oka, Montréal, s.n., 1954, 222 p. (1re édition : 1952)

Nous sommes probablement dans les années 1920. Le père Gagnon cultive la terre paternelle près d’Oka. Il a deux fils, Oscar et Robert, et une fille, Marcelle. La ferme est relativement moderne puisqu’ils possèdent un tracteur et une automobile. Oscar, le fils aîné, se désintéresse de la terre, surtout depuis qu’il fréquente une secrétaire de Montréal, une orpheline nommée Lucile. C’est une vraie fille de ville. Il a communiqué avec un cousin installé aux États-Unis où il veut émigrer. Encore faut-il l’annoncer à son père, ce qu’il craint. Finalement, il s’ouvre au curé et c'est ce dernier qui annonce la nouvelle, essayant tout de même de le faire changer d’avis. Le père Gagnon est dévasté. Oscar quitte la ferme, va rejoindre sa fiancée à Montréal et se marie sans le consentement de sa famille. Comme prévu, il s’exile aux États–Unis.

Sur la ferme, sa sœur Marcelle a trouvé un époux qui est venu habiter avec eux et a remplacé Oscar. Lors de leur voyage de noces, elle et son mari visitent Oscar aux États-Unis et se découvrent une sympathie pour Lucile que personne n’avait encore vue. Quelque mois plus tard, celle-ci tombe malade. On lui recommande de quitter la ville. Oscar, mal pris, demande à son père de l’héberger pendant quelque temps. Ce dernier accepte, à la condition qu’elle se comporte comme une fille de campagne (voir l’extrait). La jeune fille, qui n’éprouvait que du mépris pour les ruraux, tombe en amour avec sa belle-famille et avec la campagne. Deux mois passent ainsi. Lucile ayant recouvert la santé, Oscar décide d’en profiter pour rendre visite aux siens qu’il n'a pas vus depuis trois ans. Il découvre sa femme complètement changée et désireuse de rester. Lui-même se rend compte qu’il n’aurait jamais dû partir. Une occasion s’offre à eux : le curé annonce en chaire que des terres, plus au nord (probablement au Témiscamingue), sont offertes gratuitement. Le père Gagnon décide de léguer sa terre à sa fille et à son autre fils et, avec le concours d’Oscar et de Lucile, de tenter cette nouvelle aventure. En épilogue, on apprend que Lucille a eu un enfant et que la nouvelle communauté prend forme rapidement.

Roman du terroir classique. Le curé y apparaît comme la solution à tous les maux. Discours virulent contre la ville, contre l’exil aux États-Unis. Il n’y a pas de bonheur possible en dehors des girons familial, agricole, paroissial. Si le roman avait été écrit en 1920, on pourrait lui accorder une bonne note, mais en 1951? Après Le Survenant! Bref, c’est dépassé !

Pour le plaisir des lecteurs, voici un petit passage quand même savoureux :

« Quant à Lucile, jamais mieux qu'en ce moment, elle ne comprit le côté factice de la vie dans les villes, l'inutilité lamentable des artifices chimiques, le défi à la nature, l'outrage à la jeunesse, la réclame tapageuse de la Mode qui louait le rouge à lèvres et vantait le vernis à ongles. Vraiment à cette minute, Lucile, à son tour, reniait son passé, sa vie antérieure, son erreur ridicule, quand le souci du rimmel, du bâton de rouge et du flacon d'émail occupait entièrement sa pensée. Elle se revoyait abîmant chaque jour, de ses propres mains, sa beauté naturelle, en y apportant des correctifs illusoires, des prétendus embellissements artificiels qui, au fond, ne trompaient que les imbéciles, ne plaisaient qu'aux snobs et risquaient de dégoûter et d'éloigner les jeunes gens virils et équilibrés. Ici dans la ferme, au contact de ces gens simples, de ces paysans ennemis du compliqué et de l'artificiel, Lucile, plus belle, plus saine, eut la certitude absolue qu'elle pouvait faire alliance désormais avec son beau-père, l'ennemi des « poupées du yâble ».

16 février 2007

L'Oublié

Laure Conan, L’Oublié, Montréal, Beauchemin, 1936, 123 pages. (1re édition : la Cie de publication de la Revue canadienne, 1900) (Préface de G. Bourassa; illustrations de C. A. David)

« Villemarie n’était encore qu’un champ de bataille bien souvent ensanglanté, mais la sainte colonie, comme l’appelle Leclercq, était définitivement sortie du fort. Sur la Pointe-à-Callières, à travers des champs cultivés, on apercevait une trentaine de petites maisons solides, à toit pointu, protégées par des redoutes. »

Ville-Marie, 1655. Élisabeth Moyen, qui a vu ses parents massacrés sous ses yeux, a été emmenée en captivité par les Iroquois. Heureusement pour elle, le major Lambert Closse a réussi à capturer un chef iroquois, et un échange de prisonniers est effectué. Tel est le début du roman.

La colonie religieuse, installée sur la Pointe-à-Callières, est dirigée par monsieur de Maisonneuve ; il est assisté par Jeanne Mance et Sœur Marguerite Bourgeoys. Les Iroquois sont menaçants et les colons se sont bâti un fort pour s’abriter. Malgré tout, plusieurs y ont perdu la vie dans une embuscade. Lambert Closse, héros intrépide et inspiré, assure la sécurité de la petite colonie, au mépris de sa vie. Le temps passe. La jeune Élisabeth devient l’assistante de Jeanne Mance. Au fil des rencontres, le major Closse, dans la trentaine avancée, tombe amoureux de la jeune Élisabeth (16 ans), l’épouse et se fait agriculteur par amour pour sa belle. Après une courte période de paix, les Iroquois relancent les hostilités : ils rassemblent les différentes nations et, eux, qui ont déjà éliminé les Hurons, promettent d’en faire autant des Français. Seize braves, menés par Adam Daulac (Dollard des Ormeaux) vont à leur rencontre et périssent au fort Long-Sault (1660), comme on le sait. Cette action héroïque sauve la colonie.

Nous sommes maintenant en 1662. Lors d’une attaque contre Ville-Marie, Lambert Closse, qui a maintenant une enfant, est tué au combat, une mort qu’il souhaitait d’une certaine façon (mourir martyr pour la Vierge Marie).

Laure Conan rend bien le zèle religieux - voire l'obsession du martyr - qui animait les fondateurs de Montréal. « Ma chère enfant, puisque Villemarie est fondée pour étendre le règne de Jésus-Christ, il faut qu’elle porte le signe de la Passion, il faut que tout y saigne, que tout y souffre. » Le roman fait constamment le panégyrique de ces chrétiens hors norme, de leur courage, de leur désintéressement. Jamais ne pointe le moindre petit doute chez l’auteure, quant à la légitimité et à la rationalité de leur implantation en territoire iroquois.

L’intrigue et les descriptions sont menées rondement, « sans ouvrir derrière elles de perspective profonde qui attire l’œil et sollicite l’imagination » (Bourassa, dans la préface). Il est un peu difficile de suivre le déroulement temporel du récit. Les Iroquois, comme dans tous ces romans, sont démonisés. Par contre, on y trouve l’idée de former « un peuple composé de Français et sauvages (sic) ». Laure Conan, contrairement à Joseph Marmette, ne raconte pas les horreurs de la guerre, les tortures, le cannibalisme, etc.
Pourquoi le titre? Parce qu’on jugeait que Lambert Closse était un héros oublié de l’histoire. La lecture du roman est expédiée en une petite heure et les gens de mon âge vont retrouver, avec une certaine nostalgie, le ton de leurs cours d’Histoire du Canada du primaire. ***½

15 février 2007

Au village

Alfred Mousseau, Au village. Épisode de la vie rurale, Montréal, G. A. Marchand imprimeur, 1915, 158 p.

Deux ingénieurs, André Noël et Adélard Legris, ont convaincu le conseil municipal de Saint-Germain, dirigé par le maire Louis Martin, de moderniser le village en ajoutant un système d’aqueduc et d’égouts ainsi que la lumière électrique. Jaloux, les opposants au conseil, menés par le député-échevin Georges Beaulieu, réussissent à contrecarrer le projet. Les élections municipales surviennent, les opposants prennent le pouvoir et présentent à peu près le même projet.

L’épicier Magloire Sirois, un fier allié du maire Martin, ne digère pas la défaite et va jusqu’à se battre avec les opposants. Il entretient une si grande colère que même ses amis craignent pour sa santé mentale. Ses opposants, dont Baptiste Fournier, son beau-frère épicier lui aussi, et un médecin, réussissent à le faire interner. Sa femme Marie, impuissante, est au désespoir. Louis Martin, embarrassé et lâche, ne fait rien pour protéger son ancien allié.

Les opposants s’acharnent sur les Sirois. De crainte que Magloire sorte de l'asile, Beaulieu promet à Martin de lui laisser la mairie aux prochaines élections s’il consent à ne rien faire pour l'en faire sortir. Et voilà que les deux adversaires d’hier complotent! Mais le pire ennemi des Sirois demeure leur beau-frère épicier Baptiste Fournier. Lui et sa femme - deux méchants! - ont décidé de s’emparer du commerce. Fournier fait semblant d’aider Marie à gérer l’épicerie pour mieux détourner les clients vers la sienne. Comme ce manège ne porte pas fruit, il essaie de se faire nommer curateur public. (À l’époque, la femme aux yeux de la loi n’existe pour ainsi dire pas et ne peut gérer les biens au nom de son mari.) Pour réussir dans cette démarche, il doit au plus obtenir son assentiment, ce qu’elle refuse malgré les très fortes pressions psychologiques qu’il exerce sur elle. En désespoir de cause, il décide de porter un grand coup : lui enlever un enfant et la faire chanter. Comme il est en train d’accomplir son forfait, Magloire Sirois, évadé, surgit juste au bon moment. Fournier fuit quand même avec l’enfant, qu’on ne reverra pas, mais un de ses complices se querelle avec lui et l’entraine dans la mort. Bien fait pour lui, se dit-on!

Le roman se termine bien. Les deux hommes politiques (deux crapules!) s’entendent pour laisser à Magloire Sirois sa liberté. La veuve de Baptiste Fournier, l'instigatrice du complot, est punie comme il se doit : elle perd tous ses avoirs et doit retourner dans sa famille.

C’est très mauvais, comme vous l’avez sans doute deviné. Mélodramatique dans le mauvais sens du terme. Des bons et des méchants! Un complot invraisemblable! Une pauvre femme sans défense sur laquelle on s’acharne, des hommes politiques corrompus! En outre, Mousseau commence une première histoire avec comme personnage principal le maire Martin. Il l’abandonne en cours de route et nous raconte les déboires de Magloire Sirois. Deux petites histoires d’amour viennent meubler les temps morts du récit (entre la fille de Martin et l’ingénieur Noël ; entre le frère de Magloire et la sœur de Baptiste!). L’auteur est le fils d’un ancien premier ministre du Québec. Le roman est dédié à Sir Wilfrid Laurier et au début figurent deux pages de souscripteurs (environ 150) qui ont permis l’édition : en tête on retrouve « sa grandeur monseigneur Paul Bruchési » et « son excellence le lieutenant-gouverneur Leblanc ». Dans les souscripteurs ordinaires : Lomer Gouin, L. A. Taschereau, H. Mercier.

13 février 2007

Originaux et Détraqués

Louis Fréchette, Originaux et Détraqués, Montréal, Louis Patenaude, 1892, 360 pages. (Préface-dédicace de l'auteur)

« La société serait bien plate, et son aspect bien monotone, si elle n’était pas un peu accidentée et comme bigarrée par ces excentriques personnages… » Fréchette présente douze personnages, tous plus insolites les uns que les autres, certains drôles, d’autres pathétiques. Dans l’avant-propos, il admet qu’il a parfois « ajouté quelque peu » à la bizarrerie de ses personnages : «que le fond soit d'une nuance plus ou moins conforme à la vérité absolue, que nous importe, après tout?» Voici un aperçu de la galerie :

Oneille : Bedeau et barbier, il est reconnu pour ses traits d’esprit. Même l’Évêque est l'objet de ses moqueries. Original.

Grelot : Il a eu malheur de traiter de « Grelot » un homme qui s’était assis sur son chapeau. Le surnom lui est resté. Il s’irrita tant et tant qu’il devint le souffre-douleur de la ville. Il en vint à frapper les gens. Détraqué.

Drapeau : Son nom est prédestiné. Il a hérité de ses ancêtres une haine maladive des Anglais. Détraqué.

Chouinard : Ce vagabond voyage de Gaspé à Québec et a développé un petit commerce : il livre en main propre des lettres. Original.

Cotton : Il vit en ermite sur les montagnes de Saint-Pascal de Kamouraska. Original.

Dupil : Espèce de mendiant originaire de la Beauce, ayant subi beaucoup de malheurs personnels. Il se met dans des colères terribles lorsqu’on l’appelle « père », ce dont les gamins ne se privent pas. Autre souffre-douleur. Détraqué.

Grosperrin : Un poète qui donne des spectacles. Original.

Cardinal : Chef des huissiers du parlement, il s’efforce de bien parler, mais il a tout faux. Original.

Marcel Aubin : Bohème. Espèce d’humoriste qui parle en vers. Original.

Dominique : Chaloupier. Quand vient l’automne, une folie mystique s’empare de lui. Au printemps, il retrouve son « bon sens ». Détraqué.

Burns : Le roi des emprunteurs. Ce type a fait de l’emprunt un art. Il aborde n’importe qui et il essaie de lui soutirer, ne serait-ce que quelques sous. Original.

George Lévesque : Tenancier d’un hôtel à Rivière-Ouelle. il est atteint de logorrhée verbale. Il parsème ses phrases d’insultes et de jurons. Original/détraqué.

La phrase est longue, très travaillée, louvoie, comme si elle s’efforçait de saisir l’esprit original de ces hurluberlus. « Le visiteur qui, de 1850 à 1864, entrait dans l’ancien parlement de Québec, était sûr de rencontrer, soit dans un couloir, soit dans un autre, un petit homme, vif, allègre, grisonnant, un peu chauve, toujours découvert, attentif, d’une politesse exquise, l’air d’un homme qui fait les honneurs de chez soi. » (Cardinal) Pourtant, comme on le voit, tout cela coule de source, est débarrassé d’apparats. Voyez encore comment il décrit le Lévis de son enfance : « C’est à peine si tu trouverais, au haut de la falaise qui domine le Saint-Laurent, un petit coin de roc où t’asseoir pour jouir encore une fois du spectacle, toujours grandiose et toujours beau, du soleil sombrant derrière le gigantesque arête du rocher de Québec, et pour écouter s’endormir le grand fleuve, avec ses bruits et ses rumeurs, dans le calme de la nuit tombante. » Les scènes sont courtes, les dialogues sont vifs, la plupart du temps très pittoresques, ne serait-ce parce que Fréchette est très sensible au langage de ces personnages.

Tous ces excentriques, mêmes les détraqués, sont décrits avec sympathie. Pour Fréchette, tout comme les gens talentueux, ces marginaux mettent du piquant dans la vie quotidienne. L’auteur est très sensible à leur intégration sociale. Il les décrit dans l’espace public. « La même population, au même moment, sans passion ni méchanceté, saluant par des exclamations enthousiastes un jeune étranger (le prince de Galles), beau, heureux, fêté, choyé, tout-puissant, et poursuivant de ses avanies un pauvre vieillard privé de raison (Grelot), déshérité de tout, pliant sous le fardeau des tristesses du monde, - mourant de faim peut-être ! » Malgré cette citation, il me semble que cette société pré-freudienne, qui ignorait la rectitude linguistique contemporaine, s’accommodait plutôt bien de l’altérité.
****½

Jugement ancien
Originaux et Détraqués (1892) - Les types populaires qu'y représente l’auteur sont d'un comique achevé, mais au point de vue littéraire, ces récits canadiens n'en sont pas moins détestables. M. Barbeau déclare que « nous n'avons nulle part ce langage artificiel et farci, mais comique et original que Fréchette, Le Moine et leurs disciples mettent dans la bouche de leurs habitants » ; peut-être aussi ce langage incorrect […] a-t-il nui à notre réputation. Quelque justifiées que soient ces assertions, elles n'empêcheront pas Fréchette d'être encore lu, parce que ce qui plaît le plus, c'est la vie, et dans les contes de Fréchette, les personnages sont pris sur le vif ; de plus, ils font rire. (Sœurs de Sainte-Anne, Précis d’histoire littéraire, Lachine, 1928)


Lire Originaux et Détraqués

Louis Fréchette sur Laurentiana

11 février 2007

La Rivière solitaire

Marie Le Franc, La Rivière solitaire, Fides, 1957, 194 p. (coll. du Nénuphar) (1re édition : 1934)

La Crise sévit. Pour le gouvernement, la colonisation du Témiscamingue est devenue la panacée pour soulager la misère urbaine des ouvriers au chômage. Tard à l’automne, les Trépanier se préparent à quitter Hull. En fait, le père et ses deux fils, tout comme plusieurs hommes, sont déjà montés vers le nord pour jeter les fondations de leur nouveau chez-soi. Avec 600$ en poche et toutes sortes de promesses, ils sont devenus des « retours à la terre » (sic).

Rose-Aimée, l’héroïne du roman, ses deux demi-sœurs ainsi que plusieurs femmes doivent aller rejoindre les hommes sur leurs terres de colonisation. La seconde épouse de Trépanier est décédée voici quatre ans et c’est Rose-Aimée qui tient maison.

Le voyage doit durer deux jours. De grand matin, elles prennent le train jusqu’à Angliers au Témiscamingue. De là, en voitures de pionniers, elles s’enfoncent dans la brousse, traversent Guérin, puis arrivent en soirée du deuxième jour à Rivière-Solitaire (60 milles de Ville-Marie). L’endroit, on l’a deviné, est très retiré. Il y a quand même un début de village et, l’été, on y voit même des camions et des autos!

Dans un petit hôtel, les hommes les attendent. De là, ils continuent leur voyage jusqu’à leur lot de colonisation. Les hommes ont déjà bâti un camp (prononcez le « p ») et y ont transporté quelques meubles expédiés par train auparavant. Rose-Aimée est chargée de parfaire la décoration de la demeure.

Quelque temps plus tard, arrive au village Anne Bruchési, jeune infirmière fragile mais courageuse et appliquée, peu faite pour ce dur pays. Elle est rapidement débordée, devant se rendre par ses propres moyens dans les rangs pour soigner les malades. On doit lui trouver une servante et c’est Rose-Aimée.

Le reste de l’histoire concerne ces deux femmes. Les deux connaissent un béguin amoureux (Anne pour le frère de Rose-Aimée et celle-ci, pour un mystérieux commis vite reparti). Le printemps venant, on commence laborieusement les semailles. La colère gronde chez les apprentis-colons : plusieurs se découvrent peu faits pour cette besogne. Certains abandonnent. L’histoire se termine de façon positive pour les deux femmes : Anne comprend qu’elle doit retourner dans son monde ; par contre, Rose-Aimée, qui s’épanouit au contact de la nature, se révèle une véritable fille des bois.

Le récit s’étend sur à peu près neuf mois (d’octobre à juin). Les femmes sont en avant-scène dans ce roman du terroir, ce qui n’est pas fréquent. L’intrigue est très mince. On suit plusieurs familles à la fois, on les décrit de l’extérieur, comme autant de types humains. Le Franc présente une vision assez équilibrée de la colonisation, avec ses peines et ses joies. Elle critique la politique gouvernementale qui consiste à envoyer des citadins incompétents dans un pays de colonisation. On connaît l’amour inconditionnel de Marie le Franc pour la nature « canadienne ». On a donc droit à beaucoup de belles descriptions de la nature qui demeure l’ultime bien si l’on sait l’apprivoiser. ****

Extrait
La fermeture du moulin à bois avait laissé sur le pavé deux mille ouvriers, parmi lesquels les Trépanier père et fils. Les chômeurs usaient le temps en longs palabres au coin des rues, ou à ce qu'ils appelaient des « démonstrations », vite dispersées par la police. Les plus jeunes, les mains dans les poches, le col du paletot relevé, la casquette tirée sur les yeux, formaient des groupes désœuvrés, dans le voisinage des bars, aux abords des marchés, à la sortie des usines, aux carrefours où se vendent les journaux. De se tenir aux endroits où il y avait beaucoup de monde, où passaient des hommes pressés, leur donnait l'illusion qu'ils allaient bientôt trouver eux aussi du travail. En attendant, ils ramassaient à terre les bouts de cigarette.

L'automne se prolongeait. On prédisait cette année-là un Noël « vert », c'est-à-dire sans neige, ce qui supprimerait encore une ressource. Après la première tempête, la place de l'Hôtel-de-Ville devint noire d'hommes équipés de pelles, qui espéraient être engagés pour le déblayage des rues. La plupart durent s'en aller déçus, regrettant la piastre qu'ils eussent rapportée au foyer.

Chez Trépanier, on mangeait à peu près à sa faim, grâce aux bons de pain, d'épicerie, de viande, obtenus des sociétés de secours. La question du loyer était résolue depuis longtemps: on faisait comme les autres, on ne le payait plus.

Un jour, l'abbé Legault, le missionnaire-colonisateur, vint à la maison, annonçant que le Gouvernement allait ouvrir des terres dans le Témiscamingue. Il était chargé du recrutement des défricheurs. Ceux-ci seraient choisis parmi les chômeurs. On voulait des Canadiens français aux familles nombreuses, pour former dans cette région un barrage contre l'élément anglais de l'Ontario. La préférence serait donnée aux anciens cultivateurs.

- Tu connais ça, toi, la terre, dit le prêtre à Trépanier. Tu as été élevé dessus, à Saint-Michel-des-Saints. Les garçons sont en âge de faire de bons colons. Il faudra en arracher les premières années, comme de raison, mais après vous serez chez vous, sur une bonne terre.

Il s'en alla après avoir laissé sur la table le questionnaire à remplir pour ceux qui faisaient une demande. Les premiers jalons étaient posés. Il leur donnait le temps de réfléchir.

La décision de Trépanier fut vite prise. Il partirait ! La situation n'avait rien de rassurant dans les villes. Les échevins parlaient de supprimer le secours direct; la Saint-Vincent de Paul menaçait de ne plus s'occuper des chômeurs. On ne savait plus où on allait. Des hommes sans linge, le col du paletot relevé, battaient les trottoirs, abordaient les passants dans la rue, demandant dix cents, le prix d'une tasse de café et d'une tartine. Là-bas, la misère ne pourrait être plus grande. Et puis on serait chez soi, sans rien devoir à personne, comme faisait observer le prêtre. (p. 13-14)


Marie Le Franc sur Laurentiana
Hélier fils des bois

7 février 2007

Marie Calumet

Rodolphe Girard, Marie Calumet, Montréal, s.e, 1904, 396 pages (Illustrations de Jos. Lamarche, Albéric Bourgeois, A.S. Brodeur, Paul Caron, Georges Delfosse, J. Labelle, G. Latour, E.J. Massicotte, Napoléon Savard) 

Le curé Flavel vit à Saint-Ildefonse (village fictif de Lotbinière). Comme c’était souvent le cas pour les curés de campagne, il possède sa propre ferme. Trois employés le secondent dans ses fonctions : Suzon, une jeune nièce délurée, prend soin tant bien que mal de l'ordinaire du presbytère; Narcisse, un vieux garçon dans la quarantaine, s’occupe de la terre; Zéphirin, un autre vieux garçon, au début de la trentaine celui-là, est bedeau.

Le riche et jouisseur curé de la paroisse voisine, le curé Lefranc de Saint-Apollinaire, lui suggère de prendre une meilleure ménagère pour mettre de l’ordre dans son presbytère. Arrive une vieille fille de 40 ans, Marie Calumet, laquelle s’est occupée jusqu’ici de ses vieux parents, maintenant décédés. C’est une maîtresse-femme. En l’espace d’un mois, elle remet sur pied les affaires du curé et… de la paroisse.

Surviennent une série de faits cocasses et souvent burlesques, plus ou moins liés entre eux. Par exemple, monseigneur l’évêque rend visite aux paroissiens de Saint-Ildefonse, ce qui nous vaut le célèbre et irrévérencieux chapitre 10 intitulé : « Ousqu’on va met’ la sainte pisse à Monseigneur? » Ou encore : Marie Calumet oublie de refermer la porte de la porcherie, ce qui entraîne une poursuite carnavalesque et la mort du petit goret. Ou encore : Marie Calumet va se faire tirer le portrait à Montréal et en revient avec une immense crinoline : les cerceaux de fer, lors d’une fête, s’accrochent dans une branche, Marie Calumet est projetée par terre, et comme elle n’a pas de petite culotte, elle cause scandale

Revenons au cœur de l’histoire. Les deux employés du curé (Zéphirin et Narcisse) soupirent - et vont jusqu’à se battre - pour les beaux yeux de Marie Calumet; celle-ci choisit finalement le plus jeune, Narcisse. Lors du mariage, Zéphirin se venge en déposant un puissant laxatif dans le ragoût de pattes, si bien que toute la noce a la diarrhée. En épilogue, on apprend que Marie Calumet vécut heureuse, eut un enfant, mourut à 60 ans et eut droit à un monument.

Histoire burlesque d’intérêt littéraire plutôt discutable. Ce roman, publié à compte d’auteur, fut condamné par Monseigneur Bruchési et retiré de la vente. Rodolphe Girard dut le désavouer publiquement, ce qui ne lui permit pas pour autant de regagner son poste au journal La Presse. Les éditions Serge Brousseau en publièrent une version expurgée (mais non dénaturée) en 1946. On a supprimé des passages comme : « Marie Calumet eut dormi un an sur la dure pour reposer une seule nuit sur une couche encore toute moite de la chaleur du bon curé Flavel. ». Dans la préface de 1946, Albert Laberge, qui fut un compagnon de travail de Girard, et lui-même victime de la censure, après avoir dénoncé la « conspiration du silence » autour de cette œuvre, écrit : « Lors de sa publication, le livre était le meilleur roman jamais imprimé au Canada. Et cela est encore vrai aujourd’hui. » Disons que Laberge parle pour sa patrie littéraire. Certes le roman est rabelaisien, subversif, certes il met à mal le clergé et une certaine pudibonderie, mais cela n’en fait pas pour autant une grande œuvre littéraire. Voyez l’extrait très scatologique (supprimé dans l’édition de 1946) qui raconte la première nuit de noces de Marie Calumet et Narcisse. Ceci étant dit, c'est un roman qu’il faut avoir lu, ne serait-ce pour comprendre la force de la censure dans le Québec du début du siècle. ****½

Extrait
Courbées derrière un énorme chêne, deux des victimes de la vengeance du bedeau se lamentaient à voix basse.
- Ah ! Narcisse !...
- Quoi Marie ?
- Ah! Ah ! oh ! j'sus... malade... j'sus ben malade... Oh !...
- Pauv' Marie !
Et Narcisse, tourmenté lui-même par des coliques déchirantes, oubliait ses souffrances pour ne penser qu'à celle qu'il avait juré, le matin même, au pied de l'autel, de protéger jusqu'à son dernier soupir.
- Si j'pouvais arrêter ça, ma chère, ma pauv' femme, mais qu'ost-ce que tu veux que j'y fasse ?
- Oh ! encore, ... encore... Quand est-ce que ça va finir, bonne sainte Anne ?... J'sus fourbue... J'me sens des crampes dans les jarrets... Aie !... Aie !... Pourquoi que j'ai mangé de c'sapré fricot ?
- Es-tu ben sûr qu'c'est le fricot, Marie ?
- Ah oué, j'en suis...V’là qu'ça part encore... Écoute, Narcisse, j'me meurs !...
- Si c'est le ragoût, Marie, c'est que tu l'auras trop ben épicé...
- Oh ! j'sais pas... Aie !... Aie !... C'est sensible... J'ai mal aux reins... Si j'en r'viens, j'te promets que j'en mangerai pu, non jamais... Ça m'échauffe... Oh ! mon ventre !... mon ventre !... J'me meurs !... j'me meurs !... Narcisse, j'pense que tu vas-t-être obligé d'aller chercher m'sieu le curé...
Narcisse était alarmé. Vraiment, sa femme était-elle donc si mal ?
- Bon ! v'ià que ça m'repoigne, moé itout, murmura Narcisse en se mettant en deux, aux côtés de Marie Calumet.
Mais le mouvement avait été trop brusque. Cédant sous le choc, madame Boisvert glissa dans la flaque fumante et fétide.
- I manquait pu ainque ça !... Me v'là ben équipée à c't' heure... Ben sûr que c'est une punition du Ciel pour mes péchés... Et Marie Calumet se rappela avec amertume ses distractions et son ballon.
- J'sus toute beurrée... J'en ai par-dessus la croupière et j'cré ben que j'en ai jusques dans la fossette du cou.
La lune s'était voilée de dégoût. A voir ainsi sa femme toute maculée, Narcisse se désespérait. Il lui dit :
- Tu peux pas rester dans c't'état-là. I faut aller à la rivière pour faire partir toute c'te saloperie-là.
Et Marie Calumet, affaiblie par la somme de travail qu'elle venait d'exécuter, se leva en geignant et s'appuya sur le bras de son mari.
Le couple marcha un arpent, puis disparut dans la lisière de forêt et fut sur la grève. Tous deux avaient plusieurs fois retourné la tête pour s'assurer que personne ne les observait. Personne.
Passant à,travers un nuage de suie, la large assiette safranée, qui se balançait dans l'indigo du ciel, apparut dans toute sa splendeur, cristallisant les caresses de la vague sur les galets de la rive.
Narcisse demanda :
- Ousqu'on va se met' Marie. Car tu sais, faut pas s'faire attraper ?
- J'men vas m'laver toute seule. Tu t'imagines pas qu' tu vas...
- C'est à creire. Pisqu'on est marié. J'peux ben... Tiens ! à l'ombre des bouleaux, icitte ; i a pas un créquien pour nous dénicher...
- Ah ! non ! par exemple......... t'es pas pour faire le cochon, hein !....
- Mais écoute don, Marie, pisque t'es ma femme et que j'sus ton mari, j'ai ben l'droit de...
- Encore si j'étais propre, j'dis pas...
- Ben oué. ... mais c'est justement à cause que t'es pas propre que...
Bref, Marie Calumet se laissa séduire, et Narcisse commença sa délicate opération.
Premier sacrifice de sa vie matrimoniale, l'homme engagé du curé mit sa belle chemise en pièces pour en faire des torchons.
Sa femme s'allongea sur le sable en tournant le dos aux étoiles, qui semblaient se faire des clins d'yeux.
La froidure automnale baisotait brutalement les chairs pouacres de la mariée.
- I fait fret ! fit-elle remarquer en claquant des dents.
Cette plainte alla droit au cœur de Narcisse.
Et il frotta, il frotta jusqu'à ce que la peau eut repris son éclat d'avant les noces.
Toute sa chemise y passa.
Et lorsque Marie Calumet se fut relevée, honteuse comme après la première faute :
- Allons nous coucher, dit Narcisse, en l'embrassant gloutonnement.


Rodolphe Girard sur Laurentiana