29 août 2014

Ethel et le terroriste

Claude Jasmin, Ethel et le terroriste, Montréal, Déom, 1964, 145 pages.

Claude Jasmin s'est inspiré de l‘attentat felquiste au centre de recrutement de l'Armée canadienne, le 21 avril 1963, pour écrire Ethel et le terroriste.

Paul vient de faire sauter une bombe. Le Mouvement a organisé sa fuite à New York, avec Ethel, sa petite amie juive, qui a déjà également fait partie du groupe terroriste avant d’en être expulsée pour des raisons ethniques. « Aucun de ces brillants chefs n’avait eu la franchise de m’avouer que l’antisémitisme du peuple nuirait à la cause si on apprenait l’existence de cette femme dans la vie privée de l’un des dirigeants du parti. » Ce voyage sur la route enneigée qui doit les mener vers « New York, la bien-aimée, la tant rêvée » va durer douze heures.

À New York, Paul entre en contact avec les membres du Mouvement qui doivent orchestrer sa fuite vers Miami. On lui dit qu’il devra partir sans Ethel, ce qu’il refuse. Les amoureux se réfugient chez la tante d’Ethel quand ils découvrent qu’ils sont suivis. Paul apprend de son contact qu’il sera expulsé du Mouvement et même que sa vie est en danger. Un officier de la GRC (il les suit aussi) lui offre de le protéger s’il accepte de servir de taupe. Paul se sent coincé. Finalement, le leader new-yorkais du Mouvement lui propose une occasion de se racheter : il devra poser une bombe devant l'ambassade du Canada.

Dans la seconde partie du roman, Paul s'interroge sur la valeur de son geste, sur ses propres motivations mais aussi sur celles de ses compagnons d'armes. Il a l’impression que son action a perdu tout son sens dès qu’il a posé la bombe. Même s’il a pris une part active aux décisions du Mouvement, il semble que ce soit davantage un coup de tête qu'une conviction profonde qui l’a amené à devenir «porte-bombe». « J’avais des ordres. [...] C’est tout. Je ne voulais rien savoir. J’avais besoin d’un travail aveugle. Cela couvait en moi, tout au fond un besoin d’obéir! C’est ainsi. »

Plus globalement, il cherche à comprendre le sens de l'action terroriste. La colère semble le point d'ancrage chez tous les militants, une colère dont les causes ne sont pas toutes en lien avec la situation sociopolitique du Québec. S'y mêlent beaucoup de raisons personnelles et d'autres qui tiennent à de grands principes comme la justice, la recherche du bien. « Tu sais, cette guerre, la vraie. Cette bataille pour terrasser cette grande vache grasse, ce veau malade et paresseux qui est couché sur nous. Sur ton pays et sur le mien. Sur le peuple noir, sur le peuple de la Grèce, sur celui de la Turquie et sur celui de la Chine et de l'Ecosse. Une grosse bête. Le mal, Ethel, le vrai mal, le seul, c'est l'ignorance. Voilà une bonne raison de se battre. C'est là le vrai ennemi. Notre seul ennemi. L'ignorance. » On comprend aussi que l’action terroriste devient souvent un exutoire pour tous les enragés, cassés et cabochons : « On jouait à Tarzan, au surhomme. Nous refaisions, à vingt ans, à vingt-cinq ans, nos jeux d’enfants. Ceux des ruelles des quartiers pauvres. Et maintenant, enfin, nos jeux, nos acrobaties, servaient à quelque chose ; la cause.»

L'écriture vive et la narration simultanée nous plongent dans l’immédiat de l’action. Dans l'épisode new-yorkais, on s’approche parfois du roman d’espionnage, ce qui agrémente la lecture. Et contrairement à ce que laisse supposer le titre, les scènes amoureuses, souvent l’occasion d’envolées lyriques, sont plus fréquentes (et réussies ?) que les discussions idéologiques. Ethel et le terroriste se lit encore très bien aujourd’hui et son propos est toujours pertinent.

Extrait
Carte postale pour mon pays
Il y a des pigeons, ils se perchent sur l'armature de l'affiche lumineuse géante. Par ma fenêtre, je regarde cette drôle de lutte. Quelques cheminées lâchent des fumées grises, bleuâtres. Le pauvre paysage derrière la vitre est déformé. Dans ma tête parfois tout est déformé. Ainsi, pendant que nous roulons le long de Central Park et que les avenues nous montrent leurs grands blocs appartements comme des splendides et gros gâteaux de noces, je songe à mon pays. Mon pays livré comme charogne, il y a plus de cent ans, à une bande de loyalistes à grandes dents. Mon pays bourré de soutanes multicolores, de petits épiciers, de maigres scieurs de bois, quelques géants isolés, exceptions qui entretiennent nos légendes, qu'un grand gaillard à l'air d'un castor chante à tue-tête à la face de nos Collégiens boutonneux, de nos fonctionnaires cacochyme, de nos commis des coins de rue — il y a, au parlement, une bande de grosses morues, tous le nez au fond de gros fromages à taxes, taxes des "p'tits culs" épiciers et fonctionnaires, une armée de rongeurs, qui se font bénir tous les dimanches, qui paradent en déclamant des âneries qui font des promesses. Ils se font élire sans peine en trompant le peuple, en débauchant les cervelles de nos épiciers-fonctionnaires. En coulisses de ce théâtre de vermine, les soutanes et les loyalistes applaudissent. Une bande de jeunes gens lorgnent déjà du côté de cette pourriture.
C'était ainsi avant nos pétards, nos pauvres feux d'artifice. Ce sera ainsi longtemps. (p. 67-68)

18 août 2014

Contes anglais et autres

Jacques Ferron, Contes anglais et autres, Montréal, Éditions d'Orphée, 1964, 155 pages.

Depuis les années 1970, les contes de Ferron sont réunis en un seul volume. Et on a raison de le faire car les Contes anglais et autres n’ont rien qui les distingue des Contes du pays incertain publiés deux ans plus tôt. Certains, même, les précéderaient dans l’ordre de l’écriture.

La plupart sont réalistes (ce qui n’exclut pas l’invraisemblable). Les lieux sont nommés, on reconnait au passage le Maskinongé, la Gaspésie, Montréal, la Beauce… et on fait quelques incursions dans un Ontario fictif (Ulysse). Rien de très surnaturel donc, même si on rencontre des centaures, des licornes, des sirènes, des éléphants et de petits béliers qui se promènent sur le corps des femmes. Il y a bien un homme qui se transforme en rat blanc, mais encore là nous n'en sommes pas sûrs. Même la version du Petit chaperon rouge évacue le merveilleux.

Les Anglais, le plus souvent Ferron s’en moque cordialement, en passant, au détour d’une description. Tout au plus, il malmène quelques mots « Ouiquène, ounederfoule, ouèredeare » ou il feint l’étonnement devant certaines pratiques douteuses, par exemple quand il est question d’accouchement. « Mais l'accouchement se précipitait. […] La jeune dame avait besoin de nous, cela se voyait au toupet mouillé du bébé. Elle boudait encore néanmoins. Nous la laissâmes à sa bouderie et la délivrâmes sur le côté, sur le côté tournée un peu par en avant le visage toujours dans l'oreiller, ce qui revenait à dire par en arrière. Et cela se fit très bien. Quand tout fut fini, elle se retourna sur le dos et nous regarda avec de grands yeux limpides, comme si rien ne lui était arrivé. On mit l'enfant à ses côtés. Elle parut toute surprise: parce qu'elle l'avait eu, le dos tourné, elle croyait peut-être qu'il lui venait du ciel. C'est l'avantage de la posture anglaise. « Et l'inconvénient? » demandai-je à la sage-femme. «Le pauvre enfant devra se nommer William. » (William)

Certains contes ont été écrits aux lendemains de la seconde Guerre mondiale, telle cette Suite à Martine, très désabusée. N’oublions pas aussi qu’en tant que médecin, il fut souvent confronté à la mort : plutôt que de s’en attrister, il affiche une désinvolture souveraine comme s’il voulait se barder contre l’ennemi (Armaguédon).
  
Même s’il débusque la grosse bêtise à l’occasion, il préfère la bizarrerie. Ce sont les Canadiens français, surtout ceux des campagnes, qui animent ses intrigues rocambolesques. On y retrouve beaucoup de docteurs, de curés, de paysans, de marins, de nonnes, de robineux et quelques prostituées. Il est bien évident que le bon docteur cherche avant tout à faire rire. Il grossit les traits, malmène les tenants du savoir, crée des situations loufoques, tel ce bouddhiste enrôlé dans l’armée dont on ne sait que faire sinon le convertir (Il ne faut jamais se tromper de porte). Il utilise les ressorts traditionnels de la comédie : la mésentente entre les parents et les enfants (La Perruche, Le vieux Payen, Le bouquet de noce), le motif du mari trompé (Bêtes et mari, La laine et le crin),  les relations ambiguës entre le curé et sa ménagère (La Corde et la Génisse), les sous-entendus sexuels… « Je l'emmène à Montréal voir un médecin. Le médecin dit que c'est une honorée, une maladie à son honneur, dont il me guérit si bien, si vite que je me retrouve sans éléphant à cheval sur une licorne, galopant de retour vers le beau comté de Maskinongé. »

Et souvent l’humour tient uniquement au style et au ton : « À la fin de la soirée il n'y avait plus de coin, tout le monde était rond »; « La démesure des oreilles prédispose au veuvage »; « La belle mort est la fleur de la vieillesse »; « Les poules accoururent, le bec au bout des yeux, bêtes comme la faim. »

Le recueil s’est mérité le prix du gouverneur général.

Extrait 
Autrefois je n'étais pas un robineux, j'étais quelqu'un de plus honorable, j'étais un vagabond, non pas celui qui épeure les femmes et à qui elles donnent un cent pour éloigner le mauvais sort, mais le vagabond connu de toute la province, qu'on accueille avec joie, qu'on retient même car il apporte dans son sac la sagesse et la fantaisie. Aussi longtemps que durait la saison douce, je parcourais les routes.

Le soir venu, je m'arrêtais dans quelque maison, où à la veillée, je suscitais devant les yeux de mes hôtes un monde qui n'avait pas de réalité, mais par lequel on pouvait entendre celui que l'ombre avait absorbé. Le lendemain, reprenant la route, j'avais l'impression de ne pas être passé en vain et de laisser derrière moi plus de cohérence que devant, un jour plus clair, des fermes aux lignes mieux dessinées, des visages plus humains. Non, je n'étais pas un mendiant, je ne quémandais rien et ce que je recevais ne pouvait être comparé à ce que j'avais donné. J'étais un gueux, mais j'étais aussi une sorte de grand seigneur errant par le monde afin de lui redonner un peu d'allure, un peu de style. (LE ROBINEUX dans Suite à Martine, p. 48-49)

Lire un résumé des contes : André Durand, Le comptoir littéraire

Jacques Ferron sur Laurentiana
Le Dodu
Le Licou
Contes du pays incertain
Cotnoir
L'Ogre
Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie

8 août 2014

Le Cabochon

André Major, Le Cabochon, Montréal, Parti pris, 1969, 195 pages (1re édition : 1964) (Avertissement de l’auteur)

Le roman nous plonge dans le milieu ouvrier de Montréal au début des années soixante. La famille Plamondon compte quatre enfants. Le père vient de perdre son emploi quand débute l'action. Antoine, le fils ainé,  fréquente un collège classique, une fille de la bourgeoisie et un dandy qui étudie avec lui. Son univers, qui le mettait au-dessus des siens, dans son esprit du moins, s'écroule quand il doit abandonner le collège pour une école de quartier tenue par les Frères du Sacré-Cœur.

Il se lie d'amitié avec un garçon d'épicerie et sa sœur Lise. Les deux sont impliqués dans leur communauté, ils animent les jeunes qui fréquentent les Loisirs. Antoine se joint à eux, mais  son engagement ne dure pas. Ayant échoué ses mathématiques, il décide d'abandonner l'école. Il trouve un travail dans une boulangerie. Les journées sont longues et la paie bien maigre. Quand ses parents lui réclament une pension, il se trouve une petite chambre sur la rue Ontario. Lise, sa nouvelle amoureuse, le convainc de s'inscrire aux cours du soir. N'acceptant pas de se faire traiter à la dure, il s'absente de son travail à la boulangerie et se fait mettre à la porte.

Trop orgueilleux pour rentrer à la maison, il quitte Montréal en faisant de l'autostop. Il veut voir comment vivent les gens à la campagne. L'aventure dans le Nord (près de Saint-Lin) tourne vite au désastre. Il ne trouve pas d'emploi et se meurt de faim. Un policier le ramène chez ses parents. Son père, avec qui il a toujours été à couteaux tirés, fait un pas vers lui. Les deux se parlent enfin. Il lui trouve même un emploi à la voirie avec lui. Antoine en est heureux même s’il sait que tout cela est provisoire : il veut retourner à l’école, étudier en sciences sociales et écrire.

C'est un roman d'initiation comme on dit : les rêves d'un jeune adulte viennent buter contre les rouages de la société. Quant à moi, le plus intéressant n'est pas là. Major traite un thème sur lequel il va revenir dans ses œuvres ultérieures. Dans les années 60, plusieurs jeunes, profitant de la démocratisation de l'éducation, quittent leur milieu ouvrier ou paysan pour devenir des professionnels. Ce faisant, ils laissent derrière eux des parents contents de leur promotion mais parfois frustrés d'être laissés en arrière, comme c'est le cas dans Le Cabochon. Antoine finit par se réconcilier avec son milieu, lui qui en avait honte quand il fréquentait son collège. En travaillant à la boulangerie, il comprend mieux l'humiliation que vit son père au quotidien, mais aussi face  à sa famille quand il est en chômage. Il réalise qu'il y a une lutte politique à mener contre l'injustice sociale. Et son père finit par respecter son fils cabochon. Le roman n'est pas parfait, on y trouve certains raccourcis étonnants, ne serait-ce l'évolution rapide d'Antoine et du père, mais il annonce l'œuvre solide que produira Major par la suite.

Extrait
C'est le soir, et il écrit. Une lettre d'adieu ... « Ma chère Lise [...] Tu te demanderas sans doute quel démon me possède et me pousse à agir comme un insensé; c'est normal, étant donné que pour toi vivre c'est s'adapter à la société. Et que pour moi c'est tout le contraire : je crois, et cette conviction est de plus en plus profonde, que pour s'affirmer et développer son aptitude à la liberté, il est nécessaire de se soustraire aux impératifs et conventions de la société et même de leur opposer un refus absolu. Comment t'expliquer ? Regarde autour de toi : notre misère sociale, notre misère morale, nos chefs… Rien que de la médiocrité. Pas d'hommes libres dans notre pays. Nous n'avons pas d'Histoire, mais une suite de défaites. Menacés et affaiblis, nous n'avons même pas la volonté de résister, la volonté de devenir des hommes. Serons-nous toujours des domestiques mesquins et satisfaits? Ce sont-là, Lise, des questions vitales, et j'aimerais que tu en tiennes compte. Parce que ça te concerne, toi aussi. Tu vas me dire que tu m'aimes, et que je devrais t'aimer simplement, sans histoires, avec mon cœur, en oubliant ce qui se passe autour de moi. M'occuper des Loisirs avec toi, selon toi, ce serait une manière d'échapper à l'égoïsme; mais justement, ces Loisirs, c'est peut-être une manière de ne pas voir plus loin que la paroisse. Amuser les jeunes quand notre pays n'a même pas les moyens de leur fournir du travail. Quand le gouvernement de notre pays ne nous appartient même pas ...

« Comprends-tu ma colère ? Comprends-tu que je n'aspire pas, moi, à une bonne petite vie tranquille, comme celle que tu me proposes. Si je n'étais pas attaché à toi, je n'aurais pas pris la peine de t'écrire; mais je tiens à toi et je voudrais que tu m'acceptes comme je suis, avec ma tête de caboche. Je ne demande qu'à comprendre les gens qui vivent avec moi. J'ai vécu deux mois avec des employés de boulangerie; j'ai découvert quelque chose que je raconterai un jour ou l'autre, car j'ai la ferme intention d'écrire. Tu vois, ça se précise, je commence à savoir ce que je veux. [...] 
Antoine
(p. 155-156)

25 juillet 2014

La Ville inhumaine

Laurent Girouard, La Ville inhumaine, Montréal, Parti pris, 1964, 189 pages.

Essai, roman, poésie, un peu tout cela, et encore plus. Écriture libre et surréalisme. Postmodernisme avant la lettre. Différents usages de la typographie. Plusieurs foyers de narration. Chronologie malmenée. Mise en abyme. Récit classique et monologue intérieur. Comme vous le devinez, ce livre n'est pas de lecture facile, surtout dans la première partie.

L'anti-héros de l'histoire, c'est Émile Drolet, une journalier retourné aux études sur le tard, devenu journaliste. Il est dans la soixantaine et il fait le bilan de sa vie tout en exprimant certaines idées plus ou moins en lien avec ce qu'il raconte : « Pourquoi écrire cette histoire ? et toutes ces feuilles blanches devant moi ... Je sais ... sans but artistique (ou politique) on ne biaise pas. C'est l'essentiel qui me harcèle. J'essaie pour moi seul ... de retrouver ces souvenirs cruciaux. Je ne pense même pas à tous ceux qui se sont recueillis avant moi pour cette même quête prométhéenne. Émile Drolet, l'ai-je connu ? ... même en imagination . . . Ai-je habité son corps ? »

Sa mère était prostituée, alors son père... Il a eu cinq amoureuses mais une seule a compté : Jeanne Gerdois. Cette femme s'est servie de lui pour se faire un enfant : François. Il connaîtra à peine cet enfant. Il a vécu une idylle avec sa tante veuve alors qu'il reprenait ses études classiques après avoir travaillé en usine. Pour le reste, l'histoire n'étant  pas chronologique, on le voit à différents moments de son existence : lors d'une retraite que les étudiants finissants faisaient à l'époque; avec ses amis, Thério et Marchand lors de soirées; lors d'une réunion de ses amis gauchistes;  à l'intérieur d'une cellule révolutionnaire qui pose des bombes (mais est-ce bien lui?). Et j'oubliais, on assiste à son suicide au début du récit et aux préparatifs de ce suicide surtout vers la fin du roman.

La ville inhumaine, c'est un roman très idéologique, ceci entendu aussi bien au plan philosophique que politique. Émile Drolet se présente comme un anarchiste. Il croit que le chaos est le grand maître de l'univers, que les lois de la probabilité déterminent les rapports de force et que la prise du pouvoir par le prolétariat, c'est de l'angélisme. Il n'y a pas de fin à la lutte qui doit être menée. Aussi c'est sans grandes illusions qu'il endosse la cause nationale et le marxisme. Il redoute autant les intellectuels que les politiciens et il n'est pas tendre à l'endroit des écrivains et du milieu littéraire. Je ne sais trop s'il faut mettre sur le compte de l'existentialisme ou de la misanthropie son attitude détachée face à ses contemporains.

Il y a plusieurs passages dans le livre où l'auteur s'interroge sur l'écriture, plus spécifiquement sur le livre qu'il est en train d'écrire. On assiste même à une scène plutôt comique entre lui et son éditeur. Il est conscient que son livre est fragmenté, confus. Pour tout dire, c'est un roman qu'il faudrait relire, pas tant pour ce qu'on peut en tirer que pour s'assurer qu'on a bien (ou tout) compris.

Extrait

J'avais quelqu'un à tuer. Je l'ai cherché parmi mes semblables, mes frères. Ils m'ont ignoré et j'ai compris mon erreur. J'ai cherché un pays, craignant renier celui qu'on voulait m'imposer. Et j'ai compris qu'on ne lutte pas contre le sperme.
Comme Caïn, le matin de la délivrance, je me suis levé pour aiguiser mes pierres. Il fallait que je tue, ma haine ceinturait mes entrailles. Sur le jour naissant s'étendaient les soleils de mon pays. La chaleur humide m'entraînait au-delà du délire. J'avais grand soif.
Je chantais la vengeance dans ma solitude de bête de proie.
J'avais quelqu'un à tuer pour vivre demain. Je vivais en un état primitif, en marche vers la conscience. Puis les robots ont fait front. Non ... ils étaient là de tout temps, bien avant le néant. Je les distinguais à l'horizon dans leur marche de poussière. C'était mon pays en assaut vers moi, enfant nouveau dans ce monde de ferraille.
Qui m'aurait prévenu de tant de cruauté ? Il me serait profitable de savoir si la nécessité de tuer m'est venue avant cette vision. Pourquoi ai-je préféré me détruire moi-même ? Cela est dû en une certaine mesure à mon impuissance. Je m'illusionne souvent. Je crois à certains moments d'optimisme que l'écrasement du vieil homme facilitera la vie future. Même dans la mort je me hisse au-dessus de votre indifférence. Derrière vous, derrière mon cadavre, miroitent les oasis de mon enfance. Au-delà de la bêtise, de l'hypocrisie, s'étend la vallée promise.
J'avais quelqu'un à oublier. Je tâche d'enterrer tous les mythes, toutes les folies, tout l'absurde de mes frères, d'envelopper dans le linceul de mon pays et son histoire et son insignifiance. Lorsque j'aurai bien enfoui tout cela sous la neige et le sable je pourrai marcher à la conquête de la connaissance.
Je méprise vos sourires complices. Je méprise votre silence sur la Grande Mort. Je laisse à vos enfants le soin de vous haïr, de vous maudire. (p. 166-167)

19 juillet 2014

Le Cassé

Jacques Renaud, Le Cassé, Montréal, Parti pris, 1964, 126 pages. (Présentation d'André Major et introduction de l'auteur)

En plus du Cassé, le recueil contient huit autres courts textes :  …and on earth peace; Dialogue des serveuses; Dialogue des gerçures; Dialogue de la serveuse et du client souffrant d'un mal de tête; Dialogue de l'intellectuel nationaliste et de la serveuse; Le clou; Un coup mort, tu t'en sacres; La rencontre.

Ce roman crée tout un esclandre dans le petit monde littéraire lorsqu'il parait en 1964. Entre autres, il déclenche un long débat sur l'utilisation du joual. En le relisant - et ayant relu plusieurs œuvres qui l'ont précédé - je devine assez bien que le choc ne s'est pas limité à une histoire de langue. Le point de départ du Cassé, c'est une histoire digne d'Allô police, comme ne manque pas de le souligner le narrateur par le biais de son personnage principal. 

Le cassé, c'est Ti-Jean. Il vit de ses maigres prestations d'assurance chômage. Il couche avec Philomène, une fille-mère, aussi cassée que lui. Un ex de Philomène, pour se venger d'eux, dit à Ti-Jean qu'elle fréquente Bouboule, un petit dealer. En fait, elle va  chercher de la drogue pour une amie lesbienne. Fou de rage, Ti-Jean décide de les tuer tous les deux. Il repère Bouboule dans un restaurant, surpris de constater que Philomène n'est pas avec lui.  Au sortir du restaurant, il le suit et le tue à coups de tournevis dans la bouche. « Bouboule gargouille comme un tuyau de lavabo qui se vide... mais en plus gras... en moins sonore... En plus lent... Du cauchemar. Ti-Jean est allé chercher une grosse pierre qui traînait avec d'autres, dans le fond de la cour... Bouboule a perdu la tête... C'est pus rapiéçable. » Il retrouve Philomène au lit avec la copine lesbienne. Il la malmène et s'enfuit. 

On comprend aisément que ce petit roman (en fait une novella) ait fait beaucoup de bruit. On n'avait jamais lu un livre d'une telle violence. Même si l'intrigue tourne autour d'une histoire d'amour (qui n'est surtout pas de l'amour), on comprend vite que toute relation humaine est pourrie par la pauvreté sociale des personnages. La colère de Ti-Jean s'exprime moins contre les institutions que dans les relations humaines, entre autres dans la violence faite aux femmes.  La ville de Montréal est un personnage omniprésent, peut-être même le plus consistant du roman. La ville est sale, bruyante, les insectes pullulent, la violence et la corruption font la loi. «Fesser! Frapper! L'air sent la violence à plein nez. Le gaz carbonique et le mensonge.»

Sur le plan littéraire et peut-être culturel, Renaud a ouvert la porte à bien des audaces. Le langage est cru, vulgaire. Les vieux, les femmes, les enfants, tous passent au collimateur. On est loin de notre époque ou même la violence et les préjugés sont esthétisés. 

Avec Renaud, on entre de plain-pied dans la contreculture. La poésie voisine le sordide, l'œuvre s'autodétruit à mesure qu'elle s'écrit, ce que l'auteur ne manque pas de signaler : « Mais Ti-Jean est pas le genre à raconter sa vie à tout le monde. Le narrateur devrait se mêler de ses affaires. C’est ce qu’il va faire. Il est écrivain. »

Il annonce Tremblay, mais aussi Aquin, Ducharme, VLB, Carrier...et bien d'autres qui vont user, chacun à leur façon, de cette liberté de ton.  Le Cassé ouvre une porte, ce qui n'en fait pas pour autant un roman à la hauteur de Prochain épisode, de L'Avalée des avalés ou d'Une saison dans la vie d'Emmanuel, romans qui vont paraître en 1965-1966. 

Extrait

Cette chambre lui a coûté cinq piasses.

Une chambre ? 

C'est plutôt une espèce de grand placard. La porte : un pan de plywood assez large mais trop bas pour bou-cher entièrement l'entrée. Au-dessus de la porte chambranlante, un espace d'environ trois pieds de hauteur et d'un pied et demi de largeur permet à n'importe qui — pas besoin d'être acrobate — de passer du couloir à la chambre et de la chambre au couloir sans même avoir besoin d'ouvrir ou de défoncer la porte. 

Rien que cinq piasses par semaine. Ti-Jean comprend. 

C'est pas chauffé. On est à la fin d'août. Il y a encore des nuits et des jours chauds. Mais ce soir il pleut et le temps est frais. C'est à cause de ça que Ti-Jean s'est aperçu que c'était pas chauffé. 

Aucun drap sur le lit. Aucune couverture non plus. La literie n'est pas fournie. Le matelas taché de grandes flaques brunes et jaunâtres. Des trous de cigarettes dans cette chair bleu-déteint. Une coquerelle sort l'un des trous comme une grosse bébite d'un trou de balle dans le ventre luisant d'un chien abattu. Lourde et saoule coquerelle. Repue. Le matelas : un cadavre.

Il n'y a pas un concierge à Montréal qui va se fendre le cul en quatre pour fournir une chambre à cinq piasses. Ti-Jean le sait bien. Les cassés sont trop sales pour des draps blancs. 

La fenêtre : une porte-persienne à deux battants qui donne sur un balcon. Le balcon donne sur l'avenue du Parc ou bien sur le cimetière si on saute à pieds joints dessus car le bois de ce balcon de troisième étage est pourri. (p. 17-18)