5 avril 2010

Le Vierge incendié

Paul-Marie Lapointe, Le Vierge incendié, Montréal, Les éditions Mithra-Mythe, 1948, 106 feuillets. (Dessins de Pierre Gauvreau et photos de Maurice Perron) (Le texte a été repris en 1971 dans Le Réel absolu : mes citations proviennent de cette édition.)

Paul-Marie Lapointe n’a que 19 ans lorsqu’il publie Le Vierge incendié. Il vient de quitter le Lac-Saint-Jean pour poursuivre des études à Montréal. La genèse du recueil est connue. L’auteur l’a racontée à Jean Fisette et Michel Van Schendel dans une entrevue qu’on peut lire sur internet. Réalisant qu’il n’est pas à sa place à l'École des Beaux-arts, il commence à écrire. Il montre ses écrits à Robert Blair, les deux vont rencontrer Claude Gauvreau et c'est lui qui déblaie le terrain pour que l’œuvre soit publiée. Le livre est réalisé de façon artisanale : « C'est Pierre Gauvreau qui, avec moi, a travaillé là-dessus et surtout Maurice Perron. Maurice Perron, qui était avec le mouvement automatiste: un photographe exceptionnel. Maurice a même avancé l'argent; il était le seul à gagner des sous parmi nous. Pour ma part, je vivais avec les deux ou trois dollars par semaine que mes parents m'envoyaient. Alors, Maurice avait fourni 100 $ pour acheter le papier et louer la « Gestetner ». À l'époque, je vivais dans une chambre, rue Amherst, près du parc Lafontaine. J'y avais installé la « Gestetner » et on imprimait le soir, après les cours, Pierre Gauvreau, Maurice Perron et moi. Évidemment, au cours de cette période, j'ai été amené à rencontrer un peu plus souvent les autres automatistes. »

Bien entendu, on ne résume pas un tel livre. Au plus, on peut discerner quelques thèmes, donner une idée de la manière. C’est ce que je vais essayer de faire, en citant abondamment.

Le titre nous permet d’entrer dans le recueil. Le « vierge incendié », c’est un jeune homme qui entre dans la vie, qui jette par-dessus bord tabous et interdits pour jouir de sa nouvelle liberté. Il a quitté son Saint-Félicien natal et le séminaire de Chicoutimi pour vivre dans les quartiers mal famés de Montréal. On peut comprendre que le choc est brutal. Le titre de chacune des cinq parties du recueil est évocateur de l’inspiration souvent surréaliste de l’auteur : « Crânes scalpés », « Vos ventres lisses », « On dévaste mon cœur », « Il y a des rêves », « La Création du monde ». Le ton est le plus souvent paroxystique : Lapointe cherche l’adjectif percutant, l’image provocante. Le recueil compte 100 poèmes : certains sont en vers libres, d’autres en prose et un certain nombre, disposés dans en bloc (pas de saut à la ligne après un vers, texte justifié).

La révolte semble l’axe thématique auquel viennent se greffer tous les autres motifs du recueil : la religion, le corps, les animaux, la ville, le politique, la femme. Beaucoup de termes guerriers, d’images de violence traversent le recueil. Le poète donne et subit cette violence. Donnons quelques exemples empruntés aux premiers poèmes : « Ceux qui roulent dans les cabs / sont fusillés par les innovations »; « On ne peut dormir / quand on a la tête coupée. »; « Le pays est coupé / par une épée ». Beaucoup d’images fustigent un présent aliénant. Les figures du passé, la religion, certains comportements sociaux sont vertement attaqués : « la lourdeur d’hier », « les professions fondues dans la morve », « les églises de faux sentiments », « l’écroulement des cadavres », « ceux qui sont dans les rideaux des fausses monnaies », « les escrocs », « les médecins pestiférés », « les légistes emprisonnés ».

Ceci ne veut pas dire que l’amour ou la tendresse soient absents du recueil. L’auteur semble appeler de toutes ses forces un monde nouveau où la violence serait exclue : « ressuscités par une main de feu », « J’ai des maisons dans le demain », « Horizon neuf », « toute la richesse de l’amour multiple », « Je suis une main qui pense à des murs de fleurs », « L’horizon que je vois libéré / par l’amour et pour l’amour ». L’érotisme, l’amour et la fraternité, bien que soumis à la tension violence-douceur, semblent être les voies royales de la libération de l’individu.

L’érotisme, par lequel doit passer la libération, n'est pas accepté d'emblée : « il pleut des cœurs sur la rage des saintes rongées par le milieu du sexe il pleut des doigts sur les seins un laid rongeur de mamelles frôle sa plante de genoux dans l'aisselle du désir monté à la gorge reflet de lampadaire rouge qui regarde la cage avec une moue de joconde sourire aux mollets des arbres qui poussent des garces comme des lunes ». Contrairement à ce que laisse penser la citation précédente, la femme, fondue à la nature, est aussi douceur, apaisement : « Une fille, visage de fleur, balancement de parfum, capture le vent du soir, grandes ailes de vert, feuilles d'oiseau autour du corps, et tout le plumage de l'amour. Parterre du corps où râlent les masques, les barbes postiches, délires, fièvres, larmes. Tu mets la plante du pied sur l'eau calme du printemps, rêves de bouquets jusqu'à la mer; jambe lisse, ventre rond des pêches, vigne des seins, et le cou, le visage d'une lampe à brûler l'encens, noyée des nuits entrelacées de lichens et d'algues, marée de voies lactées où boire les mains jointes. »

Rien n’est simple, parce que le poète arrive difficilement à se libérer de ses vieux schèmes de pensée, de l’environnement moral dans lequel il a baigné; on perçoit son malaise : « Une mère, corps battu des saintetés salvatrices, liera, des doigts fébriles, une myrtille à des ronces, sur les tertres de terreau. Vous écouterez, mes frères, l’enseignement paternel de ma damnation grasse. » Ou encore : « le remords du luxe aboli / me torture de griffes rouges ». Ou encore dans un paradigme plus religieux : « seuls les gens qui marchent sur leur tête peuvent se permettre de parler avec leur sexe je me permets de vous désirer chair rose des statuettes d’enfants-jésus ai-je les bras en croix pour souffrir la fourche des enfers ». La fuite pourrait peut-être le débarrasser de ses remords : « Il ne faut pas oublier / qu’on oublie de partir quand on est parti. » Pourtant, il en vient à l’idée que seuls un cheminement personnel et l’avènement d’un monde nouveau peuvent dynamiser sa vie. Je cite quelques vers qu’on retrouve dans la dernière partie du recueil : « toutes les routes sont ouvertes les troupeaux de buffles embauchés pour la conquête »; « la plante des pieds sur la tête du scrupule je suis le vierge au serpent »; « tant de murs d’en arrière à démolir / à reconstruire demain »; « Un monde se repentirait / de n’avoir point tué / d’avoir laissé paître des lâches / dans le café des veines tordues »; « Mais qu’on emboîte le pas de l’idée neuve »; « J’ai des frères à l’infini / j’ai des sœurs à l’infini / et je suis mon père et ma mère ».

Il est difficile de comprendre qu'un jeune Canadien français de 19 ans ait pu écrire un tel livre, compte tenu de son éducation et du contexte social de la fin des années 1940. On n’y retrouve pas la vision torturée des Garneau, Hébert, Lasnier et même Grandbois. Le recueil, dans la foulée de Refus global, préfigure la grande libération des années 1960. Ne serait-ce pour cela, il faudrait l’admirer.

Certes, il y a beaucoup de mots, une véritable orgie de mots. Il y a beaucoup de poèmes qui répètent la même idée. En même temps, l’auteur fait montre d’une imagination verbale admirable. Il a une vision claire de lui-même et de son environnement social. Ses positions sont audacieuses, iconoclastes. Plus encore, il réussit à rester debout malgré l’immense pression morale qui écrasait les artistes de son époque. Il est dommage que l’œuvre, passée sous silence, n'ait été redécouverte qu’en 1972. Peut-être que la littérature des années 50, si morne, en eût été changée.


Paul-Marie Lapointe et Le Vierge incendié sur le net
Écouter une entrevue donnée à Michel Roy.
Écouter Axel Maugey sur Canal académie.
L’introduction de Pierre Nepveu pour l’édition Typo.


Voir aussi
Choix de poèmes Arbres
Le Vierge incendié (suite)

1 avril 2010

Rivages de l’homme

Alain Grandbois, Rivages de l’homme, Québec, s.n., 1948, 96 pages.


Comme les titres des recueils Les Îles de la nuit et Rivages de l’homme le suggèrent, il y a chez Alain Grandbois le grand voyageur une « fascination de l’ancrage », selon la belle expression de Jacques Brault. L’ancrage ultime, bien entendu, c’est la mort. En exergue de son recueil, Grandbois a placé cette phrase de Tolstoï : « Si un homme a appris à penser, peu importe à quoi il pense, il pense toujours au fond à sa propre mort. »

Les critiques ont tous repris l’image romantique d’un Grandbois, poète voyageur, ayant fui la petitesse de notre grande noirceur. (Grandbois déclare qu’il aurait écrit les mêmes poèmes s’il était resté à Québec ou à Montréal. Radio Canada) Même si le thème du voyage est présent dans ses récits et sa poésie, il me semble que la grande pérégrination de Grandbois est beaucoup plus temporelle. N’oublions pas qu’il a dépassé la quarantaine quand il publie ses recueils. L’espace s’est dissous dans le temps. La vie fastueuse sur la Côte d’Azur, ses nombreux voyages, ses relations amoureuses n’appartiennent plus qu’au souvenir. Ce ne sont que figures du passé.

La mort de sa mère (en 1944) semble avoir beaucoup influencé la thématique du recueil : « On pleure sa mère / Qui était une belle jeune femme rieuse / Il y avait les grands ormes ombreux de l'allée / Les parterres frais de dix heures / Et soudain ce silence parfait ». Cette mère fut une des îles (ou l’un des rivages) toujours fuyantes dans sa quête du bonheur : « Je la cherchais je l'atteignais / J'allais la saisir elle disparaissait / Elle jouait dans l’ombre de son ombre ». Ou encore : « Je la cherchais encore au dernier feu / Du premier astre éteint / Je soulevais une à une / Les couches brûlées des millénaires / Je m'enfonçais au fond des âges / Les plus fatalement reculés ».

Même si toute quête du passé semble inutile, Grandbois n’en continue pas moins de chercher « ses morts » : « Ils sont pleins de sourires / Ils voient à travers moi / Je vois à travers eux. // Je les porte ils me portent / Ils me font plus fraternels / Que tous mes vivants ». Cette communication « fraternelle » avec ses morts ne fait que souligner son présent désespéré : « Mais c’est vain / O beaux fantômes blancs / O sourds fantômes vainqueurs ». Même rappelé à la mémoire, ce passé ne peut plus le nourrir. Ainsi en est-il des amours anciennes : « Elles sont peut-être / Sous une terre rongeuse / Avec leurs ongles secrets violets / À creuser de sourds couloirs / Nous appelant épelant / Chacune des lettres de votre nom // Mais vos phalanges disjointes / O belles mortes adorées / Ne peuvent rien / Contre le plomb de nos mains ». Ce passé est définitivement perdu : « Îles frontées de rubis / Îles belles perdues / O lumineux sarcophages / Vos purs doigts repliés / Me trouvent insaisissable ».

On l’aura compris, il n’y a aucune nostalgie dans cette attitude ; le passé, il le porte en lui, sans doute il y reconnaît des moments heureux, mais il sait aussi qu’il contient les stigmates de sa propre mort : « Le temps tombe de la terre / Mes fleuves clairs me fuient / La mer est couverte de noyés ». Coincé entre « ses morts » et sa mort, le poète n’espère du présent qu’un sursis : « Ma mort je la repousse jusqu'à demain / Je la repousse et je la refuse et je la nie / Dans la plus haute clameur / Avec les grands gestes inutiles / De l'écroulement de mon monde ». Il n’est pas sûr qu’un sursis lui sera accordé : « Et soudain l'âge bondit sur moi comme une panthère noire ». Il n’y a pas mille façons de se libérer de l’emprise de la mort, il suffit de l’accepter : « Je lui tendrai demain / Mais demain seulement / Demain / Mes mains pleines / D’une extraordinaire douceur ». Ou encore : « Je peux parler librement / Car je possède ma mort ». Rien ni personne ni le passé ni même l’amour ne peuvent le sauver : « Taisons-nous oublions tout / Noyons les mots magiques / Préparons nos tendres cendres / Pour le grand silence inexorable ».

Le dernier poème, celui qui a donné son titre au recueil, mérite qu’on s’y arrête. On y trouve un bilan et une prière. Grandbois jette un regard sans complaisance (ou trop sévère?) sur sa vie : il avoue avoir cédé à la facilité (Qui ne jaillisse pas du miracle / Qui pour une seule fois / Surgisse de la sourde terre); il reconnaît l’inanité de l’amour (Des femmes trop tôt négligées / Nourrissant la revendication / D’un autre bonheur illusoire) et l’inutilité du voyage (Sans les ruses pathétiques / Sans ce poison des routes / depuis longtemps parcourues). Sa prière est moins claire : la métaphore de la « colonne », à cause de sa verticalité, suppose un voyage d’un autre ordre, sans doute spirituel : « Si pour une seule fois / S’élevait cette colonne libératrice / Comme un immense geyser de feu / Trouant notre nuit foudroyée ». Le dernier mot du recueil, c’est « Dieu ».

Ce recueil, moins célèbre que Les Îles de la nuit, demeure quand même une œuvre de très grande qualité. Les poètes Jean-Guy Pilon, Paul-Marie Lapointe et surtout Fernand Ouellette vont être fortement influencés par Grandbois. Les thématiques du temps et de la mort me semblent traitées avec profondeur et originalité. La poésie de Grandbois a peut-être un peu vieilli (le haut lyrisme, le ton incantatoire, l’usage des adjectifs, la posture romantique), mais n’en demeure pas moins une référence dans l’histoire de la littérature québécoise.

RIVAGES DE L'HOMME
Longues trop longues ténèbres voraces
Voûtes exagérément profondes
O cercles trop parfaits
Qu'une seule colonne
Nous soit enfin donnée
Qui ne jaillisse pas du miracle
Qui pour une seule fois
Surgisse de la sourde terre
De la mer et du ciel
Et de deux belles mains fortes
D'homme de fièvre trop franche
De son long voyage insolite
À travers l'incantation du temps

Parmi son pitoyable périple
Parmi les mirages de sa vie
Parmi les grottes prochaines de sa mort
Cette frêle colonne d'allégresse
Polie par des mains pures
Sans brûler de ses fautes
Sans retour sur le passé
Qu'elle lui soit enfin donnée

Les cris n'importent pas
Ni le secours du poing
Contre le rouet du deuil
Ni le regard angoissé
Des femmes trop tôt négligées
Nourrissant la revendication
D'un autre bonheur illusoire
O corps délivrés sans traces

Mais si pour une seule fois
Sans le fléchissement du geste
Sans les ruses pathétiques
Sans ce poison des routes
Depuis longtemps parcourues
Sans la glace des villes noires
Qui n'en finissent jamais plus
Sous la pluie le vent
Balayant les rivages de l'homme

Dans le ravage le naufrage de sa nuit
Dans ce trop vif battement de son artère
Dans la forêt de son éternité
Si pour une seule fois
S'élevait cette colonne libératrice
Comme un immense geyser de feu
Trouant notre nuit foudroyée

Nous exigerions cependant encore
Avec la plus véhémente maladresse
Avec nos bouches marquées d'anonymat
Le dur œil juste de Dieu

Alain Grandbois sur Laurentiana

Avant le chaos
Les Îles de la nuit
« Les mille abeilles »
Rivages de l’homme

Né à Québec

27 mars 2010

Ma vie tragique

Isabelle Legris, Ma vie tragique. Poèmes de la douleur et du sang, Montréal, Éditions du Mausolée, 1947, 158 p.


Isabelle Legris n’a que 19 ans quand elle publie Ma vie tragique. Comme certains critiques l’ont noté, il est un peu curieux de trouver à la fois une dédicace à sa mère et l’annonce de ses « Carnets d’amante » comme « œuvre en préparation » au début du recueil.

Ma vie tragique compte quatre parties. La première, qui ne porte pas de titre, contient neuf poèmes, tous en italique. Dès le premier poème, « Les Fronts aveugles », on découvre l’audace de la poète, son esthétique quelque peu surréaliste. La mort est très présente : « Nous n’avons jamais vu les heures de ces années transcendantes / se mirer dans l’apparat du linceul et soumettre au tombeau / la trame des trajectoires du temps / et soumettre au tombeau l’écho de la mort ». Legris répète comme un leitmotiv « Nous n’avons jamais vu… » Il me semble que ce sentiment d’exclusion est assez symptomatique d’un malaise, souvent décrit dans les années de la grande noirceur : la vie en retrait du monde, l’inadaptation du poète. Ainsi va le début du « Chant de l’angoisse » : « les journées de demain seront lourdes et atroces / le ciel sans clémence / et la terre imparfaite ». Chez Legris, ce malaise semble lié au désir coupable, la chair devant débattre avec le feu : « mais leurs chairs pénétreront la couleur des soleils / et leurs chairs entreront dans le feu sonore // et le combat de la chair restera vain ». Seule la mort peut offrir un plaisir déculpabilisé : « on verra la mort / on la verra de près / on l’aimera d’un vaste amour // elle qui doit répandre l’allégresse des voluptés éternelles ».

On retrouve un peu la même thématique dans « Poèmes pathétiques », c’est-à-dire la passion coupable, les fantasmes, la sexualité violente. Le soleil ne se contente plus d’être le surmoi culpabilisant; il devient le bourreau qui immole sa victime : « le soleil luit pour moi / et devant mes yeux / mais sa morsure est un dard / qui m’empoisonne et me tue / … / qui s’emporte et déchire / dans sa rage animale / se rue sur sa proie / et la saisit ensanglantée. » Ce fantasme, comme toute la sexualité, est associé à l’avilissement : « ma bouche en voulant murmurer / les mots de l’espérance / a rencontré dans l’ombre / la boue et la fange misérables ». D’où vient cette culpabilité dégradante? Le poème « Délire » est assez explicite : « parce qu'il est venu / tardivement / pour jouer sur mes yeux / la chanson de l'inceste // parce qu'il était mon frère / immensément / comme glissent dans le soir / des jours mous / et sans crépuscules // mais moi je marchais / semblable à la pécheresse / de la Bible / avec ma robe de soie / ouverte sur ma poitrine en feu / pour recevoir la caresse / de celui qui ne venait pas ».

Dans « Symphonie de la douleur », la troisième partie, chaque poème est associé à une tonalité musicale et à une couleur; par exemple, le premier poème s’intitule « Poème en do mineur (bleu) ». L’imaginaire, lui, n’a pas changé. Dans « Poème en ré majeur (blanc) », elle imagine des Vierges qui se dévêtent et s’adonnent au jeu de l’amour. Ailleurs elle écrit de façon très audacieuse : « j’ai trop aimé l’orgie / des saisons enflammées / et le désordre affreux / dans lequel trainaient / les jours de juillet / harassé et luisant / comme une eau d’huile grasse / cachant des péchés noirs ». Et cela non plus, on ne l’a pas lu souvent dans la littérature québécoise d’avant les années 1960 : « j’ai laissé mes grands rêves / dans la caverne humide / où rampaient les serpents / dans la glue de leur bave ».

La dernière partie, qui s’intitule « Chants du cœur », laisse présager une atmosphère moins glauque, mais on retrouve encore les mêmes motifs, comme celui de l’amour coupable associé à la mort : « je voudrais me jeter / dans le brasier sinistre / me perdre et m’anéantir / mourir d’une seule mort de sang / dans l’ivresse du feu / mourir comme finit le tourment / dans le seul cœur de Dieu ». Malgré le sentiment d’abjection, le désir survit comme en témoigne l’avant-dernier poème du recueil « J’ai trop attendu l’heure » : « j’ai trop attendu l’heure / où sa chair serait mêlée à la mienne / où l’amour et le chant / seraient devenus / la source de nos deux ardeurs / où le sang de son corps / aurait coulé sur moi / pour me réchauffer toute / et m’abreuver de force »

Cette œuvre a été sortie de l’anonymat ces dernières années, surtout par la rétrospective des éditions de l’Hexagone. L’histoire littéraire s’est-elle trompée? Oui, selon moi. Legris, qui n’a pas le fini littéraire des Garneau, Grandbois et Hébert, porte quand même une voix originale dans le Québec des années 1940. Quelle audace! Elle parle ouvertement de sexualité, souvent sans culpabilité excessive. Et personne ne peut nier ses dons de poète!

Toutefois, on tombera d’accord pour dire que son recueil n’est pas assez travaillé. Surtout dans la première partie, Legris recherche l’image forte, la formule qui fera mouche dans l’esprit de son lecteur, sacrifiant souvent la cohérence du propos. Et parfois on note certaines maladresses, comme cette formulation dans le premier poème : « la réalité des nids détruits par la destruction »; ou encore tout cette strophe : nous n’avons jamais entendu l’horloge des temples / sonore dans le matin / et les temples venir vers nous / dans le matin / comme la longitude des itinéraires / défendus par l’aurore. » On pourrait aussi questionner la composition du recueil. En fait, il faudrait couper, ce que l’auteure aurait fait, il semblerait, dans une version remaniée de ses poèmes publiée en 1979 et intitulée Le Sceau de l'ellipse.


TORCHÈRE
je ne suis pas coupable
d'avoir à pleines gorgées
épuisé
l'eau de la source du soir
dans ma bouche

l'eau qui jaillissait du roc
puis coulait sur la terre
pour former de la boue
avec ce sable

je ne suis pas coupable
des rochers de la source
où s'introduit la pluie
de la nuit

d'avoir pris dans mes mains
pendant les heures de pluie
son front de meurtrier
plus noir et plus tragique
que l'orage dans les bois

d'avoir touché son front
flagellé
par le jade des eaux visqueuses
comme on paraît s'éloigner
des rivières de l'été

je ne suis pas coupable
de l'homme inassouvi
avalé par ma bouche
de l'homme insatisfait
sans lumière
à couleur de baiser et de braises

je ne suis pas coupable
de ma folie abrupte
et de mes yeux évanouis
devant cet homme blanc
qui cache mon sein triste
et que j'aimais jadis
comme un enfant des langes

le monde et l'homme
je les ai bus alors
comme des dieux pourpres
sanglants

je les ai bus comme des vins vulgaires
jusqu'à la substance même de mes os

puis les ai vomis
sur leur tête ils ont reçu mon sang
fétide

sur leur front bâtard
de pendus
ils ont reçu le venin eux
avec leurs mensonges

mais de ce sang horrible
sorti de mon sein
à la place du lait
je ne suis pas coupable

Lire l’article de Jessica Bélanger.

24 mars 2010

Escales

Rina Lasnier, Escales, Trois-Rivières, s.n., 1950, 149 pages.

Le recueil compte sept parties sans titre, plus quatre poèmes isolés : « Escales », « Ève », « Psyché » et « Les cailloux blancs ». La valeur du recueil tient en grande partie à ces quatre poèmes.

La poésie de Rina Lasnier n’est pas facile : elle contient une profusion de symboles et beaucoup de références bibliques, emprunte plein de méandres d’où le sens émerge à petit pas. Plus encore, pour le lecteur moderne, la tension qui anime la poète (l’amour mystique versus l’amour humain) nous semble tellement irréelle! Le fil conducteur qui doit relier le tout est, il me semble, souvent effacé derrière des digressions qui ont bien peu à voir avec l’essentiel. À force de brouiller les pistes, la poète finit par brouiller le sens de son recueil.


On comprend, dès le poème « Escales », que l’une des escales dont parle Lasnier, c’est celle qui consiste à quitter le monde de l’idéal pour habiter celui des vivants : « J’ai oublié la hauteur et ses gradins nus, / L’élargissement de ses voies sans affût / Pour éprouver le poids de vos amours brèves ». Ce tiraillement entre le ciel et la terre est le principal motif d’Escales : « Il a voulu renaître / Très loin de la lumière. / Il a voulu goûter l’amour / Obscur où n’entre pas le jour. » Qui dit « escale » dit arrêt passager. Il faut donc commencer par poser le pied, ce qui semble difficile pour Lasnier. Rejoindre le réel, c’est rejoindre l’amour : « Nous cherchions notre amour dans la gloire du jour / Et nous avons touché la nuit des astres séparés. » L’amour ne dure que le temps de l’escale : « Alouette! Alouette! Avons-nous le temps d’aimer / Et dans le miel des blés de combler nos amours? » Ou encore : « Garde ton ombre tournée vers ton cœur / Toi qui sais le vrai goût de la douleur; / Détruis le chemin des étoiles en cours, / Car j’ai pour voyage irréel… l’amour. » Ne serait-il pas préférable de retourner dans l’univers de l’irréel (le spirituel, l’intellectuel, l’imaginaire…)? « Remontons vers l’entre-jour des ciels à venir, / O cher Compagnon de la première blessure, / Joignons nos âmes dans la nudité de mourir / Et de n’être à l’amour qu’une fuite pure! »

À peu près au centre du recueil se trouve un long poème intitulé « Ève ». Je cite quelques vers qui vont donner une idée de la nouvelle attitude du poète face à la vie : « J’ai détruit la légende et la durable enfance » ; « J’ai changé l’air en un fardeau fiévreux / Où tout respire et partage ma mort »; « O beauté! Me voici pour toujours absente / De la perfection et de l’exemple! »; « J’ai refusé l’accord et le témoignage, / Que j’aille donc enfanter sur la pierre du pâturage! » Cette Ève a donc quitté son univers de la perfection et s’est engagée dans le monde des humains, et ce choix l’angoisse : « Mon Dieu! J’ai peur de ce premier départ humain ». Vivre dans le réel, c’est accepter sa vulnérabilité, la souffrance et la mort : « O grand dieu tonnant d’amour et de haine, / Ne broie point cette écorce virginale ». Ce séjour terrestre, peut-être suffit-il de le vivre intensément pour retrouver les hauteurs qu’on vient d’abandonner : « Je ne suis pas de cette fin agenouillée / Ni du faux feu des automnes ornementals, / Mais de ce défi et de cette cime foudroyée, / de cette mort au bout d’une épée de flamme. »

Dans l’avant-dernier poème du recueil, on assiste à une représentation du mythe de Psyché. Dans ce long poème, Lasnier donne la voix à plusieurs figurants. Voici la trame : en trouvant l’amour, Psyché a trouvé son équilibre : « Je ne suis plus Psyché debout dans l’absence de moi-même ». Pourtant cet amour ne peut la satisfaire complètement : « Eros, ta main sur moi ne cesse de me former un corps / Et ton souffle sur moi ne cesse de le détruire ». Psyché voudrait connaître l’amant qui la visite toutes les nuits. La Nuit, personnage de la fable, l’invite à la prudence : « Dors en moi comme la feuille dans sa croissance ». La Lampe, au contraire, la pousse à sortir de sa torpeur : « C’est assez de cette reddition dans l’absence de ta blancheur, / C’est assez de ce rapt silencieux au souffle du baiser! » Le désir de connaissance est si fort (comme chez Ève) que Psyché est prête à renoncer à l’amour d’Éros : « Mais je détruirai ce scandale et cette contradiction / De l’ombre s’appropriant la splendeur et la vision. / Par l’ivresse lucide de l’œil, je retrouverai l’éblouissement. » Éros l’ayant abandonnée, elle reconnaît sa faute et pleure sur son sort : « J’ai détruit ton amour pour fixer ta beauté.» Et encore : « Que ma pensée cesse de m’imposer ma douleur, / Et que je me disperse dans l’espace comme la couleur. » Pourtant, elle assume sa déchéance : « Ah! Couvre-moi de ta pitié comme d’une lèpre / Pour me laisser l’amère préférence de mon abjection, / Mais dans le sillage blanc et l’allée de l’absence / Que je sente encore le frémissement de l’aile immense, / Et dans mon sang, la course immobile du dieu. » Le poème se clôt par un appel lancé à son amant : « Je cherche dans la spirale et le vortex de la montée / La foudroyante paix de tes ailes renversées… ». Psyché va retrouver l’amour. Cet amour, c’est celui d’un dieu.

Le recueil se termine par « Les cailloux blancs », un quatrain qui est lui-même évocation d’un nouveau départ, donc de nouvelles escales : « Nous retrouverons l’orient aux cailloux des étoiles. »

Rina Lasnier - Photo : Chatelaine

Quelques critiques
« Le recueil suivant, Escales, son plus riche aussi, et son plus personnel, est l’œuvre du retour à la mesure humaine, dans le secret désenchantement d’un rêve trop pur et trop haut. » (Gilles Marcotte, 1955)

« Plaintes d’un cœur qui a préféré renoncer à l’amour humain plutôt que de s’y souiller » (Samuel Baillargeon)

« Le recueil ESCALES vaut surtout par trois grands poèmes : Escales, Ève, Psyché. Tous les trois gravitent autour de la même idée : la nécessité de s’arracher à l’extase, de quitter la « cage de cristal », de s’élever dans le souffle ascendant de la souffrance quotidienne, fut-ce au risque de se brûler les ailes comme Icare ou, au contraire, d’errer dans les humbles terres de l’amour. » (Bessette, Geslin et Parent)

« La permanence des oppositions constatées au cours de notre étude — bien que le repérage de celles-ci soit loin d'être exhaustif par rapport à l'ensemble du recueil — permet peut-être de tracer quelques jalons dans une perspective plus synthétique de la lecture d'Escales. L'instabilité, la métamorphose, la mobilité qui caractérisent maints thèmes et images et qui rendent difficiles la saisie d'une continuité de la pensée, pourraient de prime abord être perçues comme des particularités baroques inhérentes aux premières étapes de l'œuvre. Mais non : elles s'inscrivent dans Ia nature même de l'univers imaginaire de Rina Lasnier puisqu'elles perdurent dans les œuvres postérieures. » (Paul Chanel-Malenfant)

« Quel est donc l'obstacle intérieur qui sépare à ce point Rina Lasnier d'elle-même qu'il lui faille appeler de tous ses vœux une plongée au sein du réel et parmi les hommes? Sur le plan individuel, on ne peut que soupçonner une préférence spontanée pour la vie contemplative, la paix, la solitude peut-être. Collectivement, il serait inexact de dire que les autres poètes de sa génération, et notamment Anne Hébert, Saint-Denys Garneau, Alain Grandbois, partagent ce goût. Ce que l'on peut par contre affirmer d'eux tous, c'est que (pour des raisons que de nombreux critiques ont depuis dévoilées, par des méthodes convergentes) l'habitation du réel, pour eux, fait problème. Chez Rina Lasnier, on constate à la fois un brûlant amour du donné et une volonté de distance par rapport à lui, qui sans doute repose sur l'indéracinable dualisme de l'esprit et de la matière, culpabilisant quiconque s'attache au monde. » (Éva Kushner)


Découvrez les manuscrits de la poète à la BANQ

21 mars 2010

Rue Deschambault

Gabrielle Roy, Rue Deschambault, Montréal, Beauchemin, 1967, 260 pages (1re édition : 1955)


Quand Gabrielle Roy publie Rue Deschambault, elle est déjà une auteure célèbre. Elle avait écrit Bonheur d'occasion (1945), La Petite Poule d'eau (1950) et Alexandre Chenevert (1954). Son œuvre manitobaine était amorcée.

Voici un recueil de nouvelles qui a une grande unité. Toutes les histoires ont la même narratrice, Christine, une toute jeune fille, toutes portent sur elle et sa famille, et elles sont présentées de façon chronologique. Le tout compose un merveilleux tableau de famille. Le cycle manitobain se poursuivra dans La Route d'Altamont (1966), Un jardin au bout du monde (1975), Ces enfants de ma vie (1977), De quoi t'ennuies-tu, Évelyne? (1982) et La Détresse et l'Enchantement (1984).

Les deux nègres
La famille de Christine entretient des liens très étroits avec ses voisins, les Guilbert. Quand la mère de Christine, pour régler les fins de mois, décide de prendre en pension un « Noir », elle est bientôt imitée par madame Guilbert.

Petite misère
« Petite Misère », c’est le surnom que son père lui avait donné. Un jour, celui-ci la réprimande et elle se réfugie dans sa chambre. Personne, et même sa mère au souper, ne réussit à la faire descendre. Pour l’amadouer, son père lui confectionne une tarte à la rhubarbe.

Mon chapeau rose
Christine passe ses vacances à la campagne. Elle ne quitte pas un chapeau rose que sa mère lui a acheté. Chez sa tante, elle s’ennuie, fait une fugue et passe l’après-midi avec deux personnes âgées.

Pour empêcher un mariage
Christine et sa mère se rendent en Saskatchewan pour empêcher Georgianna, la plus vieille des filles, de se marier. Rien n’y fait. Christine s’interroge sur l’amour et le mariage.

Un bout de ruban jaune
Odette, sa sœur de 20 ans, profite de ses derniers moments de liberté avant d’entrer chez les sœurs. Elle se défait de tous ses biens; Christine lorgne un ruban jaune.

Ma coqueluche
Immobilisée par la maladie, Christine passe tout un été dans un hamac à rêvasser.

Le Titanic
C’est l’orgueil qui aurait été la cause du naufrage du Titanic. Christine s’interroge sur la volonté des hommes et celle de Dieu.

Les déserteuses
Sa mère, une nomade dans l’âme, envers et contre tous, entreprend un voyage au Québec avec elle. Elles revoient des anciens parents et une amie d’enfance.

Le puits de Dunrea
Son père, fonctionnaire, travaille auprès des immigrants. Il a un faible pour la communauté des Ruthènes. Quand un grand feu se déclare, il doit se réfugier dans un puits.

Alicia

Sa sœur Alicia, celle à laquelle elle est le plus attachée, perd peu à peu la raison, à la suite d’une fièvre.

Ma tante Thérésina Veilleux
Tante Thérésina souffre d’asthme chronique. Son oncle Majorique et elle rêvent d’aller vivre en Californie. Ils y parviendront après de multiples déménagements d’un bout à l’autre du Canada.

L'Italienne
Des Italiens viennent s’établir près de chez eux. Leur vie en est quelque peu changée tant ceux-ci mettent de l’exubérance dans tous leurs gestes.

Wilhelm
Wilhelm, un immigrant hollandais, âme sensible, devient le premier amoureux de Christine.

Les bijoux
Pendant une période, rien ne fascinait plus Christine que les bijoux, les parures… En écoutant sa mère, elle comprend que cette attitude contribue à inférioriser les femmes.

La voix des étangs
Le soir, dans le grenier, en écoutant le bruit de l’étang, elle découvre qu’elle veut devenir écrivain.

La tempête
En pleine tempête hivernale, avec ses cousins et cousines, elle entreprend un voyage de 12 milles.

Le jour et la nuit
Contrairement à sa mère, tôt levée, son père, déjà vieux, vit la nuit : il voudrait tant que ses enfants l’accompagnent et allègent sa solitude.

Gagner ma vie
Ses études achèvent. Sa mère la convainc de devenir institutrice. Son premier poste, elle l’obtient à Cardinal, petit village qui a mauvaise réputation.

Ce recueil demeure l’une des œuvres les plus fortes de Gabrielle Roy. À part Monique Proulx, je ne vois personne qui aurait fait aussi bien qu’elle dans le genre de la nouvelle. Comme Évelyne le dit dans De quoi t’ennuies-tu Évelyne?, « ce qui fai[t] une bonne histoire, propre à saisir le cœur, [c’est] malgré tout la vérité: vérité des personnages, vérité des lieux, vérité des événements». Et elle aurait pu ajouter : « vérité des sentiments ». C'est ce que Gabrielle Roy n'a jamais cessé de faire.


Extrait
J'allais encore souvent dans mon grenier, même quand je fus une élève studieuse, même quand je fus un peu plus âgée et au bord de ce qu'on appelle la jeunesse. Qu'allais-je faire là-haut ? J'avais seize ans, peut-être, le soir où j'y montai comme pour me chercher moi-même. Que serais-je plus tard ? ... Que ferais-je de ma vie ? ... Oui, voilà les questions que je commençais à me poser.
Sans doute pensais-je que le temps était venu de prendre des décisions au sujet de mon avenir, au sujet de cette inconnue de moi-même que je serais un jour.
Et voici que ce soir-là, comme je me penchais par la petite fenêtre du grenier et vers le cri des étangs proches, m'apparurent, si l'on peut dire qu'ils apparaissent, ces immenses pays sombres que le temps ouvre devant nous. Oui, tel était le pays qui s'ouvrait devant moi, immense, rien qu'à moi et cependant tout entier à découvrir.
Les grenouilles avaient enflé leurs voix jusqu'à en faire, ce soir-là, un cri de détresse, un cri triomphal aussi... comme s'il annonçait un départ. J'ai vu alors, non pas ce que je deviendrais plus tard, mais qu'il me fallait me mettre en route pour le devenir. Il me semblait que j'étais à la fois dans le grenier et, tout au loin, dans la solitude de l'avenir; et que, de là-bas, si loin engagée, je me montrais à moi-même le chemin, je m'appelais et me disais: « Oui, viens, c'est par ici qu'il faut passer... »
Ainsi, j'ai eu l'idée d'écrire. Quoi et pourquoi, je n'en savais rien. J'écrirais. C'était comme un amour soudain qui, d'un coup, enchaîne un cœur; c'était vraiment un fait aussi simple, aussi naïf que l'amour. N'ayant rien encore à dire... je voulais avoir quelque chose à dire...
M'y suis-je essayée sur-le-champ ? A cet ordre baroque, ai-je tout de suite obéi ? Un doux vent de printemps remuait mes cheveux, les mille voix des grenouilles emplissaient la nuit, et je voulais écrire comme on sent le besoin d'aimer, d'être aimé. C'était vague encore, bienfaisant, un peu triste aussi.


Gabrielle Roy sur Laurentiana

Bonheur d’occasion
La Petite Poule d’eau
Alexandre Chenevert
Rue Deschambault