3 avril 2026

Les seins gorgés

Gemma Tremblay, Les seins gorgés, Montréal, Éditions du songe, 1969, 93 p.

Pour ce qui est de l’écriture, ce recueil n’est guère différent des deux autres que j’ai blogués : le style est très chargé, les métaphores se bousculent. Il me semble, cependant, que Gemma Tremblay va beaucoup plus loin dans l’approfondissement de son cheminement intérieur.

Entre chair et l’arbre
Cette partie, très ancrée dans le « je », témoigne d’un grand désordre intérieur. Elle perçoit autour d’elle beaucoup d’instabilité, elle essaie de sortir de sa « forêt remplie de loups-garous ».

Musiques statiques
La poète cherche une échappatoire, surtout du coté des arts, sans toutefois réussir à calmer son âme en détresse. « J’ai dans la gorge / l’âcre odeur des espoirs qui brûlent ». Tout au plus, la « musique, enfin, couvre [s]on cri ».

Prismes déviés
Difficile à lire. On assiste plus ou moins à l’effondrement psychologique d’une femme qui ne trouve plus de consolation nulle part.  « Qu'on fouille mes décombres / je ne suis plus maître de mes pensées / je vis ma vie attachée aux liens de la folie / revenir de mes voyages intérieurs / à chaque jour de plus en plus suicidée / le feu prend dans ma cervelle » .

La part de l’absolu
On a l’impression qu’elle a déposé les armes, qu’elle ne croit plus à rien, ce qui inclut religion, pays et poésie.  « Prodige de révolte sur la vie / je rassemble le désastre de mon corps / dans la patience des marchés au désert / derniers délires d’outre tarie ».

Pour une analyse de son œuvre : Une poète pour la Métis

Il y a comme un trop-plein dans cette poésie qui la rend difficile à lire. L’autrice elle-même en est consciente. En même temps, si on est le moindrement sensible, on ne peut se contenter d’un regard intellectuel sur ces poèmes pleins de souffrances.

ROND-POINT DES ARTS

Tu retiens ton souffle parc bruyant
parmi tes racines quadrillées
en immense marécage souterrain
les feuilles des poèmes
boivent la sève des branches ombrageuses
je capte ton message Carré Saint-Louis
entre poètes pigeons volants

Farniente d’Italie
zal polonais ou pause québécoise
où sont-ils peintres et chevalets
théâtre en plein air chansonniers
orchestre du dimanche vaudeville
marché du livre où éventrer les tomes
à prix réduits
où êtes-vous artistes créateurs
quand la cité attend
rond-point des arts sur pilotis

Carré Saint-Louis
de la fontaine au monument
depuis quinze ans je vous cherche
du va-et-vient de mes allées de troubadour
depuis quinze ans c'est tout cela que j'entrevois
et que j'entends et qui pour moi
n'existe pas

Carré Saint-Louis
je sais nommer chaque arbre au tronc blessé
semblable à mon âme dépareillée
 je tourne et je reviens parmi les pas
de Nelligan

j'harmonise au son des clés la voix du vent
que tour à tour vient modifier la griffe
carnivore des saisons

Gemma Tremblay sur Laurentiana
Cuivres et violons marins
Cratères sous la neige

27 mars 2026

Cratères sous la neige

Gemma Tremblay, Cratères sous la neige, Montréal, Déom, 1966, 53 p. (Coll. Poésie canadienne no 14)

C’est toute une flambée qu’allume Gemma Tremblay dans ce recueil. Les vers se précipitent, s’entrechoquent, se pulvérisent. Tous liens logiques écartés, il ne reste que des suites de mots, des appositions, des énumérations composées d’éléments disparates, des métaphores percutantes, des phrases qui n’en sont pas. Et le sens? Une recherche avide de sens, un grand trou qu’il faudrait combler, de grands malaises en soi et tout autour.

Comme dans le recueil précédent, avec plus de consistance, elle lie ses propres malaises au thème du pays. Elle témoigne du besoin de s’ancrer dans ce pays, ce pays qui ne se laisse pas facilement approcher.  

QUAND JE SUIS LOIN

Loin du pays s'irritent mes amours
lacs pavoisés de fleurs vivaces
j'écris avec le goudron des rampes de fer forgé

Manicouagans
tous les matins l'annonce d'un nouveau chantier
mugissement des eaux dans ma tête
tes victimes sont mes plus beaux ornements
bronze totems

le Saint-Laurent ma plus belle musique
Loin du pays s'irritent mes amours
lacs pavoisés de fleurs vivaces
j'écris avec le goudron des rampes de fer forgé
Manicouagans

Au creux de la terre j'entends battre mon coeur
pays je ne peux plus demeurer dans ton lit sauvage
ta beauté m'enivre

vous qui voulez renaître ce printemps
à hauteur des fronteaux

entre les maillons dorés du soleil de sa vierge moisson
parlez au sol avec la voix des siècles colonisés

Je monte dans ma course nordique
jusqu'au Mont Royal

respirer les flammèches d'anciens volcans
dans les gigues pourprées des indiens
aux larges rumeurs océaniques

Je ne peux plus te voir grandir pays
sans effarement ni douleur
j'entends les démolitions d'entre les marteaux
les clous joyeux gratte-ciel de vertige
ma voix prend forme de l'avenir pressuré

Pouvoir ne plus t'aimer
sans la drave des bouleaux dans tes robes bleu sombre
la morsure des forêts
voici mes bras de lionceau pour t'étreindre
tu peux pleurer Québec dans tes forêts d'éclosion
tes ramages amoureux

tu peux chanter à même mon sang qui flambe
sur les musiques obsédées
j'ai des cratères dans la gorge des vies entières
prêtes à peupler les fourrés d'étincelles
qui crèvent de fierté muette

Ma poésie redescend navrée d'inquisition
il n'est que lumière sur les chemins prophétiques
qu'enluminure sur le fleuve



20 mars 2026

Cuivres et violons marins

Gemma Tremblay, Cuivres et violons marins, Montréal, L’Hexagone, 1965, 61 p.

Quand elle publie Cuivres et violons marins à L’Hexagone, Gemma Tremblay (1929-1974) a déjà trois recueils de poésie à son actif, dont deux chez Beauchemin (Rhapsodie auburn, 1960 et L’Aube d’ocre, 1961) et un aux éditions Jean Grassin en France (Séquences du poème,1964).

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la poésie de Gemma Tremblay ne donne pas dans la dentelle. Le plus souvent, l’autrice y exprime ses états d’âme dans un style très ampoulé. Ainsi dès le premier poème :

J'ai un cœur de gitane
rempli de musiques agressives
dans un pays vêtu d'oripeaux flambants
de dieux d'emprunts
j'éclaire l'été de mes tièdes chandeleurs
je ramone mes cheminées de routines
au-dessus de klaxons de ruptures
en lamelles d'échos pulvérisés

On dirait une parole longtemps retenue qui se presse sur la page, qui bouscule la logique, une parole martelée à coups de métaphores bruyantes, sinon explosives. « J'éteins des volcans dans mon front / des cratères s'éveillent se rendorment / ma ville s'éclaire du feu de mes yeux ».

« J’ai dans les yeux des graviers de révolte » On cherche à comprendre l’origine de cette colère, mais rien n’est assez consistant dans le recueil pour pointer du doigt une cause. À travers ce brouhaha que semble être sa vie (ou sa conscience), surgissent des moments de paix et le style du coup s’allège : « J'accumule ma paix / parmi les êtres qui surgissent / fermer la porte à la nuit / décocher la haine au son du cor / je vous dirai demain le temps qu'il fait / le jour à naître est proche ».

Comme plusieurs auteurs de son époque, elle associe ses malaises à ceux du pays (mais le rapprochement vient tardivement et on y croit plus ou moins) : « Mon pays navigue / descend la drave des forêts dans mes veines / fleuve mêlé à mes larmes / mon pays passe dans ma voix ».

Gemma Tremblay (1924-1974), originaire de Saint-Moïse, étudie dans plusieurs institutions religieuses avant de devenir professeure de musique et organiste. Installée à Montréal en 1950, elle occupe des postes administratifs et collabore à de nombreux périodiques. Entre 1960 et 1972, elle publie neuf recueils de poésie, recevant notamment le prix Du Maurier (1964) et le prix du Club des Poètes (1972). Elle a eu droit à une rétrospective chez L’Hexagone en 1989. Elle décède à Montréal en 1974.

L’œuvre de Gemma Tremblay
Rhapsodie auburn, Montréal, Beauchemin, 1960.
L'aube d'ocre, Montréal, Beauchemin, 1961.
Séquences du poème, Paris, Grassin, 1964.
Cuivres et violons marins, Montréal, l'Hexagone, 1965.
Poèmes d'identité, Paris, Grassin, 1965.
Cratères sous la neige, Montréal, Déom, 1966.
Les feux intermittents, Paris, Grassin, 1968.
Les seins gorgés, Montréal, Editions du Songe, 1969.
Soufles du midi, Paris, Grassin, 1972.
Rétrospectives (1960-1972), Montréal, L’Hexagone, 1989.

13 mars 2026

Rouge et bleu

Pamphile Lemay, Rouge et Bleu, Québec, C. Chauveau, 1891, 288 pages.

Le recueil contient trois pièces : Sous les bois, En livrée, Rouge et bleu. J’ignore si elles ont déjà été jouées. Ce sont des comédies sans prétention, du vaudeville, du théâtre de boulevard, non dépourvus de charmes pour autant qu’on baisse la garde.

Sous les bois. Comédie en un acte. La scène se passe au Petit-Canada, près de Saint-Paul, Minnesota. Le décor : bois, mousse, fleurs et eaux. M. et Mme Montour font un pique-nique en pleine forêt. Madame se baigne, Monsieur écrit un poème pendant que leurs deux filles vont cueillir des fleurs. Survient un chasseur; monsieur va pêcher avec lui.  Tout le monde de nouveau réuni, on discute de Québec, de ses attraits. Le chasseur finit par se faire connaître : il est le fils qui les a quittés il y a 12 ans.

En livrée est une comédie en deux actes (je ne l’ai pas lue).

Rouge et bleu est une comédie en trois actes. Une veuve se présente chez un notaire parce qu’elle vient de découvrir que le bien qu’elle possède a été acquis malhonnêtement par un aïeul. Ce notaire, un veuf, a une fille et une nièce qui porte le même nom : Éva Flamel. Les deux sont amoureuses de jeunes hommes qui portent le même nom : René Mural. Le notaire, un bleu teint, veut se lancer en politique et est aidé par René Mural agent. L’autre René Mural est un avocat, un rouge tout aussi teint. Il se trouve que la veuve est sa mère et celui dont on a jadis usurpé la richesse est un aïeul du notaire.

Compte tenu des noms, beaucoup de quiproquos surgissent. Finalement, le notaire épouse la veuve, sa fille épouse l’avocat et l’agent épouse la nièce. Bref des mariages entre Rouges et Bleus.

Lemay se moque des politiciens, de leur esprit de chapelle, de leur implication naïve dans des politiques qu’ils connaissent mal. Heureusement qu’il y a des femmes, semble-t-il nous dire.

6 mars 2026

L’affaire Sougraine

Pamphile Lemay, L’affaire Sougraine, Québec, C. Darveau, 1884, 458 pages.

Lemay s’inspire d’une affaire judiciaire de son époque, dont voici les faits. En 1882, à Notre-Dame-de-Montauban, une jeune fille de 16 ans s'enfuit avec un Abénaquis âgé d'une cinquantaine d'années, marié et père de famille. Les parents de l'adolescente donnent l'alerte, et les noms des fugitifs (Elmire Audet et Louis Sougraine) sont publiés dans les journaux. Entre-temps, le cadavre de la femme de Louis Sougraine est retrouvé.

Lemay développe l’action du fait divers dans une autre temporalité et en d’autres lieux.

Prologue

Au pied des Rocheuses, Longue Chevelure, un métis sioux catholique, sauve un Abénaquis (Sougraine) et une jeune fille canadienne (Elmire, enceinte) qu’un feu d’herbe menace. Les deux amants ont fui le Québec, Sougraine craignant d’être accusé du meurtre de sa femme.

Longue Chevelure, malheureux chez les Sioux et n’approuvant pas la conduite de Sougraine, confie la jeune fille enceinte, ainsi que sa propre femme et leur enfant, à un groupe de Canadiens français qui retournent au Québec, après avoir participé à la ruée vers l’or. Il compte les rejoindre plus tard. Le projet tourne mal : sa femme est assassinée et il croit qu’il en a été ainsi de sa petite fille.

23 ans plus tard : mêmes personnages sous d’autres noms

Les D’Aucheron, un couple qui mène grande vie sans en avoir les moyens, veulent marier leur fille adoptive (Léontine) à un jeune politicien. Le père a besoin de ce dernier pour ses affaires. Un notaire, dans la trentaine, est aussi amoureux de Léontine et, comme les D’Aucheron sont ses débiteurs, il essaie de les forcer à la lui donner. Mais elle est amoureuse de Rodolphe Houde, un jeune médecin. Voilà pour le carré amoureux.

Presque tous les personnages évoluent, en toute conscience ou non, sous un nom d’emprunt et le roman consiste à dévoiler leur vraie identité au fil de l’histoire. Il se trouve que Mme D’Aucheron est Elmire Audet, la jeune fille qui avait fui dans l’ouest avec Sougraine. Sougraine est de retour à Québec sous un nom d’emprunt : Langue muette. Le jeune politicien est leur fils. Léontine est la fille de Longue Chevelure, celle que tout le monde — et même lui — croyait morte. Et le jeune notaire est le fils du premier mariage de Sougraine. Un hasard n’attendant pas l’autre, ils se retrouvent tous dans un bal chez les D’Aucheron.

Le fil narratif, c’est l’histoire d’amour de Léontine et de ses trois prétendants. Mais le récit met aussi en scène le milieu bourgeois de Québec, un milieu fondé sur de fausses représentations, sur le cynisme des pseudo-riches face aux pauvres, même si des personnages viennent tempérer la critique virulente de Lemay.

« Voilà comment va le monde : Pendant que les uns gaspillent dans de vains plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un morceau de pain ; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent, les autres pleurent et grelottent près d'un foyer sans chaleur. Il est bon d'être témoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de révolte germerait dans les cœurs, la haine soufflerait sur le monde, l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment favorable venu, toute l'armée des misérables se précipiterait sur les classes aisées. Ce serait le partage du butin après la bataille du luxe et de la vanité contre l'indigence incrédule ou impie. Cette bataille et ce partage épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la libre pensée continuent leur œuvre diabolique. » (P. 159-160)

Le milieu politique n’échappe pas non plus à l’œil malicieux de l’auteur qui était bibliothécaire au Parlement. En plus des discours creux en périodes d’élection, ça sent le favoritisme et la malversation à plein nez.

Le roman se lit encore bien, si on accepte les multiples invraisemblances, les retournements de situation faciles, les explications souvent moralisatrices.  Le style est plus vif que dans les autres écrits de l’auteur.

Pamphile Lemay sur Laurentiana

Picounoc le maudit
Le Pèlerin de Sainte-Anne
Les Vengeances
Les Gouttelettes
Fables
Contes vrais

27 février 2026

Les heures

Fernand Ouellette, Les heures, Montréal-Seyssel, L’Hexagone-Champ Vallon, 1987, 118 pages.

Dans Les Heures, Ouellette tente de comprendre ce qu’est la mort et le processus qui y mène. Il trace à la fois le cheminement de son père qui va mourir et celui des accompagnateurs, ses enfants en l’occurrence.
Le recueil est divisé en cinq parties dans lesquelles on décèle surtout une progression de la pensée qui creuse la réflexion par petites touches et reprises.
On a donc deux points de vue, celui du père relayé par le poète (et le plus souvent imaginé) et celui des enfants (un nous) qui l’accompagnent, même quand le contact a cessé.
Au départ, il y a le verdict, terrible, quand on ne s’y attend pas :
La condamnation lui a déchiré le cerveau. / Quelles paroles en lui terrifiantes ! / Combien de mois ? / Combien de jours ? / Immédiatement, sans répit, être jeté en exil hors de sa vie. / Palper la panique
Tous les ancrages de la vie s’effilochent :
Il devait tout désancrer, / soulever le terreau / des images / les plus subtiles / ou les plus infamantes.
De longs moments, / c'était la stagnation, / le marais où les mots / en vain se remuaient.
D'autres paysages se formaient / qui le rendaient / de plus en plus étranger / à ses désirs...
Il lui fallait repousser le monde même / pour se rassembler quelque peu.
Peu à peu s'écroulaient / les derniers remparts du corps.
Il lui fallait / tout enfouir / avec les derniers / instants du corps. / Tout abandonner à la dépouille.
Le processus d’acceptation est long, marqué de dénis, de retours en arrière :
L'agonie semblait longue / pour un corps / si totalement abandonné. / Rien n'était encore / tout à fait aboli. / Sans doute formait-il / en lui-même des figures ? / Ou même essayait-il / une autre verticalité ?
Lentement une coupure s’opère avec l’entourage. Le silence du mourant impose le silence :
Nos regards ricochaient maintenant / sur des paupières lisses et closes. / Le silence esquivait tout.
La mort implique une rupture et une disparition.
Puis le dernier souffle s'était dissous dans l'invisible. / Avalanche brutale du vide. / N'irradiait plus, au pourtour du visage, que l'aura / de la claire miséricorde. / La déchirure éternelle était accomplie. / Il ne maintenait déjà plus ce qu'il avait été.
Pour marquer l’étape qui suit la mort, Ouellette emploie plusieurs figures, celles du voyage, de l’« errance », d’une « mutation »
Les rivages s'écartaient. / Si nul ne le rêvait comment pourrait-il s'étoiler? / L'homme a peu de racines dans le bleu qui monte. / Son errance reste secrète.
L’errance peut aussi devenir un nouvel horizon pour qui est croyant, mais l’atteinte de ce nouvel état ne va pas de soi. Que sait-on du voyage de celui qui est mort?
Son être déjà se rassemblait sur l'autre rive. / Ici le corps avait cessé d'attendre et d'offrir.
Et si la lumière, / disions-nous, / avait fait un trajet, / une poussée sous l'apparence, / qui n'eût été noire /que pour nous ?
Lentement / il glissait vers l'orbite / des lumières / indélébiles. / C'était convoquer / la radiance, / se livrer / à l'ondoiement lointain / des chants. / Il avait commencé / à pérégriner / dans la spirale / sans fin / qu'empruntent les anges.
Le plus difficile pour les proches, c’est d’accompagner le mourant « sans lui voler sa mort ». Le vivant ressent aussi la cassure, l’échappée irréductible du mourant vers un autre monde. Qu’il le veuille ou non, une barrière infranchissable s’établit entre le monde des vivants et celui des morts.
Une enceinte nouvelle, / infranchissable, / l'avait soudain retranché / à notre veille. / Il y avait tout autour / comme l'embrasement / d'un vide / qui voulait s'éterniser. / L'effleurer même était une profanation.
Et la détresse en nous / grinçait avec des appels /d'ouverture. / Tout nous disloquait.
Cette mort est aussi un miroir pour le sujet, une projection de sa propre mort.
L'esprit, en nous, / n'était plus qu'une taupière / affaissée. / L'enfance, c'était à l'infini. / L'avenir était scellé. / Entre les deux, /une conscience renversée, / comme foudroyée / par la puissance / de son propre chaos.
On aurait voulu glisser / entre les mailles     / d'une mort / qui nous piégeait. / L'âme encore avide, / liée au corps, / se défie de l'âme / qui convie / son espace natal.
Les heures est un de nos grands recueils de poésie. Écrit en un mois! Une relecture pour moi, probablement pas la dernière.
 

20 février 2026

Dans le sombre

Fernand Ouellette, Dans le sombre, Montréal, L’Hexagone, 1967, 90 pages.

Je comprends assez bien la surprise qu’ont dû vivre les amateur.trice.s de poésie en 1967 à la lecture de « Dans le sombre ». Les recueils précédents de Ouellette ne laissaient en rien présager une telle audace.

Le thème principal, c’est celui des relations sexuelles dans un couple. Il est impossible de lire ce recueil sans y voir des relents de l’éducation janséniste de l’époque. 

Les quatre parties du recueil sont coiffées de chiffres romains et de deux ou trois épigraphes qui ramènent souvent loin dans le temps.

À première vue, la différence entre les parties ne saute pas aux yeux. Le poète, dans une entrevue accordée à André Major présente ainsi son recueil : « Un thème donc : l'amour au sens plein et entier du mot, vu de quatre façons différentes, car dans les première et deuxième parties, c'est le sado-masochisme qui domine, la troisième partie est lumineuse, et la quatrième est consacrée au couple en tant qu'unité et à l'amour. »

 « Mon livre est une réaction contre Eluard, poète de la contemplation du corps humain. La relation entre un homme et une femme est angoissée, tendue, qui ne se détend que dans les rapports amoureux. Je crois que la contemplation pure ne correspond pas à l'existence. » (Le Devoir, 6 janvier 1968)

Il est difficile d’affirmer, comme Ouellette, que la tension dans un couple ne se « détend » que dans les rapports sexuels.  Je cite au complet le poème « Son de sang »: « Contre son ventre le ciel même se figeait / telle une brume morte qui ne peut s'épandre. // Bleuissait sa vulve en s'évaporant, / pigeon noir de pensée triste. // Genoux dans la glaise, corps en fusion, / furieusement j'informais ma femme avide / dans toute sa vastitude fraîche. » L’acte sexuel donne plutôt l’impression d’un anéantissement que d’un accomplissement, comme si la passion atrophiait les amoureux.  

Dans la première strophe de « Parce que femelle », l’acte sexuel entraîne une souffrance, un déséquilibre de son être, comme s’il n’acceptait pas la perte de contrôle et l’abandon qu’il exige : « De défaillance en défaillance en toi me désagrège / plus acéré que ta nudité, dissipant ma musique et sa magie, toujours / plus tenaillé par l’inapaisable. / Et cette soif de l'entaille que tu n'as pu guérir / de la courbe que tu n'as pas conçue. »

Dans la deuxième partie, il est encore plus clair que la sexualité est déstabilisante : il en vient à craindre de perdre son âme : « Ne suis-je plus qu’une bête, / tellement clandestine, / qui a reçu la pointe de mort au bas de l’âme? » (Débauche) « Il arrive que l’ardeur me suce l’âme // Quel enfer dans sa vulve alors inépuisable / jusqu’au désert. » (L’enfer) Le corps de la femme aimée est à la fois refuge mais aussi menace, puisqu’il entraîne une perte de contrôle de ses pulsions violentes, ce qui lui révèle une part de lui-même qu’il aimerait mieux ne pas voir.  On n’est pas si loin de la version religieuse qui faisait du corps de la femme un objet de péché (voir le poème en extrait).

Dans la troisième partie, plus lumineuse, la tension s’apaise sans disparaître totalement : on est beaucoup moins dans la sexualité et davantage dans l’amour et la tendresse : « Femme elle se mêlait nue aux fougères / ses poils accueillaient bien les papillons, Sous elle, j’étais son humus son nourricier obscur, / le musicien de ses nervures » (Communication) Une certaine ambivalence subsiste toutefois : « Ta douceur est atroce dessous la soie / tellement chaude en couvrant le sang / et si bellement végétale et discrète. » (Tortola viuda)

Dans la dernière section, la tension diminue encore. Il s’attarde davantage à son couple qu’à son moi, à ses ardeurs, à ses malaises. Il prend une meilleure mesure de l’apport de la sexualité dans son équilibre et son désir de vivre. (L’ivresse) De façon plus large, il reconnaît que cette femme, qui l’accompagne dans la vie, contribue à l’unité de son être. Je cite la dernière strophe du recueil : « Ni Dieu ni la mer ni ma vie / ne m’arrachent du néant où je m’effrite, / quand je suis coupé de ton être, / quand je ne suis plus un » (Le couple)

Ainsi, le recueil apparaît comme la quête d’un homme qui trouve son équilibre dans une relation amoureuse, qui le torture et l’émancipe, un peu comme Miron (et d’autres) avec la femme-pays.

L’écriture de Ouellette, très dense, n’est pas toujours limpide, ce qui n’est pas un défaut. Il fallait une dose de courage, en 1967, pour parler de sa sexualité de façon aussi ouverte. 

 

CAUCHEMAR (extrait)

Pour mieux filer en la femme fluide
je suis prodige.
Mais ses poils sont des anémones, des tentacules
qui poussent au délire désastreux.
Sa peau de pétales fraîchement velus
met à vif sur la pierre du sacrifice.

Je hurle au fond de la suppliciante
en bête grillée par le fer.

Lorsque je remonte de la dame très rose
et très barbare, par quel méandre,
tout silence je suis,
sang toujours,
plus désir.

12 février 2026

Le soleil sous la mort

Fernand Ouellette, Le soleil sous la mort, Montréal, L’Hexagone, 1965, 67 pages.

Je n’avais pas mis le nez dans un recueil de Ouellette depuis 16 ans. J’ai lu Le soleil sous la mort, puis je suis allé relire mes textes sur ses deux recueils des années 50 : Ces anges de sang et  Séquences de l’aile.

J’écrivais en 2010 : « La poésie de Fernand Ouellette est peu circonstancielle, presque conceptuelle. Plus encore que Grandbois, Ouellette se tient loin de toute représentation du réel, de tous développements anecdotiques. »

Ce recueil, tout aussi intellectuel, est davantage lié à son époque. La première partie « en lumière » reprend la thématique des « poètes du pays ». « O ma race saignant sous la déchirure, / saignant la sève comme un acide, / La neige avait mal en nous ». On plonge dans le passé des Canadiens français, campés dans un candide immobilisme : « Et nous avancions dans le blanc, / et nous vivions la vie, / et nous aimions ». L’éveil passe par l’occupation du territoire : « Aujourd’hui nous sortons nus d’un bain de mémoire / pour habiter blancs la matrice végétale et / vaste ». Ouellette utilise le symbole de l’ascension pour marquer leur reprise en main : « la verticale a germé dans l’argile / … / Puis le fleuve se tint debout »; « Et le verbe s’élève / avec des versants de verdure »; « Et se lèvent des images grandes ouvertes / jusqu’à l’herbe et l’amour ». Et encore : « Le soleil se hisse à l’homme ».

Paradoxalement, si le soleil rejoint l’homme sur le territoire québécois, il s’en éloigne lorsque le regard (ou l’intellect) observe la planète. « L’éternité se détache / de l’homme ». Comme Paul-Marie Lapointe, dans Pour les âmes, Ouellette exprime ses craintes concernant l’avenir de l’humanité. Dans certains poèmes, on se retrouve au lendemain d’une attaque atomique. Le soleil a cédé sa place aux cendres : « Mais la mort / ensablant / le cerveau / écoute le dernier rêve du vivant. » L’amour, toujours l’amour, apparaît comme le seul baume possible : « Debout! Race de l’amour, / La paix est vivante! »

« L’amour solaire » est le titre de la troisième partie. Par le biais des motifs du soleil et de la lune, du sombre et de l’ensoleillement, du froid et de la chaleur, le poète propose l’amour pour conjurer la mort : « Le mal de la mort peu à peu s’apaise. // Éclosion de corps-pétale / et de pays solaires. / Invasion de l’œil sur le monde. »

« Naissance de la paix » qui vient clore le recueil est dédié à ses parents. Ouellette témoigne du pouvoir de la foi, de l’Amour : « Si proche / si lointaine paraît la planète / pendant que le Christ s’enracine. // LA PAIX OUVRE SES PAUPIERES / ET LONGTEMPS FIXE LA MORT ». 

ÉTINCELLE

À veiller la vie au jour du cœur,
jaillit l’étincelle, la fulgurante,
qui s’attaque à l’angoisse, au secret
     du sang.

Sans rupture ni déchirure
tout le blanc passe
                             par le sombre des membres.

Et libres sont les blessures.

Le mal de la mort peu à peu s’apaise.

Éclosion de corps-pétales
et de pays solaires.

Invasion de l’oeil sur le monde.

Qu’ils respirent
                       les vieux ensevelis
qui reviennent parmi les naissants.

Et la terre,
comme elle se donne à l’espace!

6 février 2026

Éternelles saisons

Georges Dor, Éternelles saisons, s.l., chez l’auteur, s.d. [vers 1955], n.p. (exemplaire no 92 dédicacé à André Paillette)

De toute évidence le recueil est de confection artisanale, dactylographié plutôt qu’imprimé, format 8 ½ x 11, seulement recto, broché.

La première partie « Amour » contient six poèmes qui évoquent les aléas d’un jeune homme amoureux : espoir, rencontre, regrets, émerveillement, richesse.

LES VOLEUSES

La volée de mes mains
Tout autour de ta taille

Le repos de mes mains
Sur tes hanches à peine

La montée de mes mains
Vers tes épaules neuves

L’arrivée de mes mains
Sur ton visage de nymphe

Et ce tremblement de mes doigts
Qui déforme ta figure

Comme un mirage dans l’eau.

Ce retour de mes mains
Tremblantes de souvenir.

Cette chose qu’on garde
Dans le creux de ses mains.

Les cinq poèmes de la deuxième partie, intitulée « Jeunesse », sont marqués par la désillusion, comme s’il avait été constamment trompé ou qu’il n’avait pas su lire le monde autour de lui.

Les dix poèmes de la troisième partie, intitulée « Toujours », ne parlent que de solitude, douleur, malheur et fuite avec, en contrepartie, le désir de se battre.

Dans les huit poèmes de « Jamais », la descente dans la désillusion s’accentue. On est en face d’un être dépressif qui semble avoir abandonné :

NOS ÂMES

Mon existence est ennuyeuse
Comme un interminable chemin sans détours.

Comme un songe lassé
D’être un songe.

J’ai vécu le triste mensonge
L’affreux et pieux mensonge
Des rires qui fusent pour rien
Des larmes qui coulent en vain
De vains flots de larmes vaines
Des baisers fratricides.

On s’aime et on se tue
L’âme.

Entre frères et sœurs
On s’entre-tue on s’entr’aime
On se cherche avec les mains
On se cherche avec les yeux
Mais on ne trouve rien
Que ces meurtres accomplis!

Où sont allées nos mains amoureuses ma mie?

Nous n’avons plus d’amour
Et nos mains sont ternies.

Georges Dor sur Laurentiana

Éternelles saisons
La mémoire innocente
Portes closes
Chante-pleure