25 septembre 2007

Chaque heure a son visage

Medjé Vézina, Chaque heure a son visage, Montréal, Le Totem, 1934, 159 pages.

Autour des années 1930, trois femmes vont marquer la littérature canadienne-française : Simone Routhier, Jovette Bernier et Éva Sénéchal. Medjé Vézina va les éclipser toutes les trois en 1934 avec Chaque heure a son visage.

Ce qu’on retient d’abord à la lecture de ces poèmes, c’est l’état d’empêchement dans lequel se trouve le poète, empêchement qui engendre un farouche besoin de libération : « Je veux briser la forme étroite de ma vie / Où mon âme s’attriste inassouvie. »

Le renoncement, l’abnégation de soi, le mensonge, la négation du désir, trop peu pour elle. Pas question non plus de s’abimer dans une douleur, dans une souffrance stérile, de poétiser sa douleur comme tant d’autres l’ont fait « Douleur, moi je te hais! » Il en résulte une tension incessante entre l’âme, farcie de principes moraux, et le corps tout à ses désirs. « Je ne sais plus les mots qu’il faut dire à ma chair, / À mes bras dénoués comme un branchage vert; / Je sens mon cœur voler vers ce qui le réclame : / Il n’est plus qu’un désir, une audace, une flamme. »

Rien n’est plus beau que l’amour consenti, qu’elle voit partout dans la nature. Plusieurs poèmes célèbrent sur le mode sensuel la beauté du monde : « Ah! La ronde de joie où la feuille chavire! / Emmêlement d’odeurs, de frissons, de délire! / Un pétale fléchit, se renverse épuisé, / Petite bouche ayant reçu trop de baisers. » Plusieurs autres célèbrent l’amour humain, physique, sensuel, sexuel : « Viens, possède mon cœur, et ma chair, et mes yeux, / Et qu'à tes bras musclés mon délire s'enlace! / Notre baiser sera plus effroyable et doux / Que l'approche amoureuse et brutale de l'homme. / J'ai ce désir affreux de m'emmêler à vous, / O Vent! Ton nom palpite et ma bouche te nomme; / Qu'exigez-vous de moi, ô mon multiple amant? / Je veux crier sur toi ma passion sauvage. »

Bien sûr, cette liberté de ton, surtout pour une femme, en 1934, ne va pas de soi, ce dont témoignent d’autres poèmes dans lesquels on trouve une certaine forme de culpabilité. Mais le plus souvent, Vézina s’arrange plutôt bien avec les regrets et les remords ; on ne sait plus si c'est une culpabilité vraiment ressentie ou le désir de s’affranchir de toute culpabilité qui prime : « Pour toi, j'ai dénié jusqu'au remords de l'âme / Qui pour prier n'a su que murmurer ton nom. / S'il me faut expier l'ivresse qu'on réclame, / Je ne trouverais pas dans mes yeux enchantés / Un pleur assez amer et riche d'épouvanté / Pour rançonner hélas, le prix des voluptés. » On sent le besoin de s’accuser mais non le ferme désir de ne plus recommencer. « Seigneur, si tu le veux, tu peux me repousser; / Je viens à toi, pareille au pèlerin lassé / Qui, fouillant l'horizon que trop d'ombre submerge, / Console sa fatigue à rêver de l'auberge. / Je resterai, si tu l'exiges, sur le seuil; / Car l'âme qui t'approche est en robe d'orgueil. »

En plus de ce ton très audacieux, il faut voir que Medjé Vézina a de véritables dons de poètes. Les trouvailles verbales sont nombreuses. Ainsi ce joli vers : « Le ciel crève d’été, toute la vie est blonde ». Ou encore celui-ci : « L’heure a tu le cri vert des oiseaux persifleurs ». Ou encore ce début de poème : « L'air est cuit de rayons. Midi d'un pas tranquille / A déserté le jour. En neigeuse presqu'île / Qu'une plage d'éther frange d'un azur cru, / Le nuage s'allonge. Une hirondelle a cru / Qu'on pourrait le toucher à force d'envolées ».

Quelques critiques de l’époque :
« II y a de beaux vers qui sont le cri du cœur, le plus souvent douloureux, dans les poèmes de Mlle Vézina. Les poèmes directement inspirés de la nature, dont elle a le goût, sont le fruit d'une délicate et minutieuse observation; mais les vers qui semblent contenir le plus de promesses sont ceux où s'exprime une sensibilité féminine, émouvante de sincérité. » Marie Le Franc

« Une pensée qui ne le cède en rien aux faibles audaces de nos poètes mâles et une exceptionnelle richesse de symboles, où circulent avec tant de spontanéité le sang chaud de l'émotion féminine, lorsque le poème est lyrique, et le rythme ingénu ou abrupt de la vie, lorsque les vers sont descriptifs, classent d'emblée Mlle Vézina au rang de nos meilleurs poètes. » Albert Pelletier

TENDRESSES DÉCLOSES
Mon âme, c'est fini d'étouffer vos tendresses,
D'égrener à vos pas de trop frêles chansons;
Fini de chanceler au chemin qui vous blesse.
J'étais l'épi fragile, et je suis la moisson.
Au rouet du passé j'ai dévidé mes peines,
Mes soupirs n'ont plus peur ni du jour ni des nuits;
Des rayons de plaisir vont couler dans mes veines,
Plus chauds que des oiseaux en boule dans leur nid.
Le silence à mes doigts pesait comme une amphore:
Voici qu'un vin de joie inonde mon cœur nu.
Je suis neuve, je suis une pâque, une aurore,
Je suis un grand délire, et puis je ne sais plus,
Non, je ne sais plus bien les paroles à dire!
Tout recouvre la voix timide de mon cœur.
J'ai si longtemps souffert et je dus tant sourire,
Folle d'orgueil et folle aussi de ma douleur.
Je souffrais! je croyais, mon Dieu, que c'était vivre,
Que c'était là ma part, et je ne tremblais pas.
Sans songer à dresser le cri sourd qui délivre,
J'ai de pleurs arrosé le pain de mon repas.
Qu'importe maintenant, si je ne dois plus taire
Le rêve qui luttait sous ma tempe le soir!
Tous les renoncements qui font haïr la terre
Vont crever dans mes mains comme des raisins noirs.
O très cher, je serai ton amante immortelle:
D'impérieux destins ont jumelé nos pas,
Et maintenant, tes mains peuvent comme des ailes
Se poser sur ma chair et délier mes bras. (p. 55-56)

2 commentaires:

Cladolphe a dit...

Bonjour, j'ai remarqué dans d'autres de tes résumés que tu mentionnais les ré-éditions des livres... mais pour ce livre tu ne le fais pas. Il a pourtant été ré-édité en 1999 et 2005 aux herbes Rouges et est encore disponible. Ce qui nous indique probablement sa grande qualité et son actualité.

Jean-Louis Lessard a dit...

Je l'ignorais. Merci.