22 septembre 2007

Mon deuil en rouge

Jovette Bernier, Mon deuil en rouge, Montréal, Serge Brousseau, 1945, 90 pages.

Jovette-Alice Bernier avait déjà publié Roulades (1924), Comme l'Oiseau (1926), Tout n'est pas dit (1929) et Les Masques déchirés (1932) quand, 13 ans plus tard, paraît Mon deuil en rouge. Notons toutefois que certains poèmes datés en situent l’écriture entre 1934 et 1937.

Le thème principal en est l’amour, mais un amour brisé, qui laisse de pénibles cicatrices. « Peine dure et têtue à l’assaut / D’un mépris, d’une honte ou d’un plus haut calvaire ». L’auteure n’en a que pour les relations amoureuses destructrices. « Les hommes t’ont brûlé les yeux de leur désir ». Les relations se sont succédé, toutes pareilles, sans avenir. « Tout est vain. / Chaque fois que je mets cette robe fragile, / Le Souvenir m’apporte un bouquet de jasmin, / Votre cœur, la lune et vos mains. » La suite ne fut qu’une piteuse mascarade où l’auteure, pour cacher sa misère, tenta tant bien que mal de donner le change, de faire illusion : « Mais tu voudrais prouver ton audace de vivre / Quand passe la parade et qu’éclatent les cuivres, / Et tu n’as même pas fait claquer tes talons. »

Bernier, dans la dernière partie de son recueil, va quand même élargir un peu la thématique. L’amour demeure au cœur du recueil, mais de façon moins anecdotique (voir l’extrait). Le tout débouche sur une réflexion complètement désabusée – pour ne pas dire morbide - sur l’existence. « Tout est vain », tout est souffrance. « Nous sommes tous des condamnés. »

Quelques poèmes ressortent du lot. Dans « Mon deuil en rouge », le poème éponyme, Bernier utilise le motif du « rouge » pour traduire les différentes facettes de la passion douloureuse. Dans « J’ai une amie », elle met en scène une jeune fille qui n’est autre qu’elle-même, avant l’amour. « Ma joie », comme son titre l’indique, tranche nettement sur l’ensemble du recueil. Enfin, dans « Lettre à un monsieur », le dernier poème du recueil, apparaît enfin l’humour qui dédramatise le tout : « J’ai pensé m’ouvrir les veines / Me pendre, me noyer / Ou bien m’empoisonner… » J’ajouterais aussi, comme élément intéressant, tous ces poèmes où le « tu », l’alloculatire, n’est autre que l’auteure elle-même. ***

PLEUREUSES
Mon Dieu, vous ne permettrez pas
Qu'après le râle et le suaire
Et nos cœurs murés sous la terre,
L'Amour soit encore là !

Vous ne permettrez pas que cette chose arrive,
Vous qui avez tout vu aller à la dérive
Des aventures qu'on osa.

Que l'on soit dans ton ciel d'éternelles dormeuses
Aux cœurs flambés et refroidis.
Souffle les cauchemars, les rêves, les veilleuses,
Et rabat sur nos yeux éteints l'opaque oubli.
Que l'on dorme !
Ah ! que l'on dorme enfin de ce sommeil énorme,
Profondément creusé dans ton éternité.
Borde-nous de pitié,
Et que nul souvenir du monde audacieux
Ne vienne rallumer les astres de nos yeux.

Qu'il n'y ait plus d'amants, de serments, ni d'envies,
Ni de tragédiens qui jouent la comédie.
Mais si vous permettez que cette chose arrive,
Et qu'un soir, — en allant vers vous, —
Nous retrouvions l'Amour, debout sur l'autre Rive.
Où donc nous reposerons-nous ?

Nous mourons de cela
Cet Amour acharné comme une vendetta. (p. 79-80)

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