8 septembre 2007

Jean Rivard, l'économiste

Antoine Gérin-Lajoie, Jean Rivard, économiste, Montréal, J. B. Rolland, 1876, 227 pages. (version revue et corrigée) (Jean Rivard, économiste est d’abord paru en 1864 dans Le Foyer canadien.)

(Il faut avoir lu Jean Rivard, le défricheur pour comprendre ce qui suit)

Le village prospère, différentes manufactures de type artisanal apparaissent, bref tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Jean Rivard vieillit, devient un notable incontournable de la place. Il favorise l'ouverture d'une école, se présente comme député et l'emporte. Les quatre derniers chapitres ne sont qu'un bilan de toutes ses réalisations et, dans une certaine mesure, un cours sur la façon de développer le Québec. La solution est on ne peut plus simple. Il suffit de favoriser l'agriculture et la petite industrie (voir l'extrait).

Ces deux romans sont très importants dans l’histoire de la littérature québécoise. Avant Maria Chapdelaine, on considérait que c’étaient nos meilleurs romans. Et même encore, il se trouva des critiques pour contester la suprématie du roman de Hémon! Les deux Jean Rivard eurent de multiples tirages. Disons que c’est encore lisible, même si c'est souvent pénible. En fait, Gérin-Lajoie est un auteur plutôt terne, trop réaliste, qui aborde la littérature comme on aborde un devoir scolaire. Son roman vise à « encourager notre jeunesse canadienne à se porter vers la carrière agricole, au lieu d’encombrer les professions d’avocat, de notaire, de médecin… » C’est presque mot à mot le discours de Chauveau dans son Charles Guérin. Le roman prend souvent l’allure d’un traité de colonisation. Voici le genre de judicieux conseils que Jean Rivard donne pour réussir sa vie :

Extrait
« Premier secret : un fonds de terre d'une excellente qualité. C'est là une condition de première importance; et, comme je vous le disais ce matin, les agents chargés de la vente des terres publiques ne devraient pas être autorisés à vendre des lots ingrats.
« Deuxième secret: une forte santé dont je rends grâces à Dieu. C'est encore là une condition indispensable du succès; mais il faut ajouter, aussi, comme je viens de le dire, que rien n'est plus propre à développer les forces physiques que l'exercice en plein air.
« Troisième secret : le travail. Je puis dire que pendant les premières années de ma vie de défricheur, j'ai travaillé presque sans relâche. Je m'étais dit en commençant : je possède un lot de terre fertile, je puis en tirer des richesses, je peux voir ce que pourra produire une industrie persévérante. Je fis de mon exploitation agricole, ma grande, ma principale affaire. […]
— Vous considérez donc le travail comme la première cause de votre succès?
— Je considère le travail comme la grande et principale cause de ma réussite. Mais ce n'est pas tout; je dois aussi beaucoup, depuis quelques années surtout, à mon système de culture, aux soins incessants que j'ai donnés à ma terre pour lui conserver sa fertilité primitive, — car le sol s'épuise assez vite, même dans les terres nouvellement défrichées, et il faut entretenir sans relâche sa fécondité par des engrais, des travaux d'assainissement ou d'irrigation […]
« Mais il est temps que j'en vienne à mon quatrième secret que je puis définir : surveillance attentive, ordre et économie.
« Je me lève de bon matin, d'un bout à l'autre de l'année. A part la saison des semailles et des récoltes, je puis alors, comme je vous l'ai dit, consacrer quelques moments à lire ou à écrire, après quoi je visite mes étables et autres bâtiments, je soigne moi-même mes animaux et vois à ce que tout soit dans un ordre parfait.[…]
« Durant toute la journée, je dirige les travaux de la ferme. Je surveille mes hommes, je m'applique à tirer de leur travail le meilleur parti possible, sans toutefois nuire à leur santé ou les dégoûter du métier. […]
« Cinquième secret: l'habitude que j'ai contractée de bonne heure de tenir un journal de mes opérations, et un registre de mes recettes et de mes dépenses.
« Cette habitude de raisonner et de calculer soigneusement toutes mes affaires m'a été du plus grand secours. Je puis dire aujourd'hui, avec la plus parfaite exactitude, ce que me coûte chaque arpent de terre en culture, et ce qu'il me rapporte. Je puis dire quelles espèces de grains ou de légumes conviennent le mieux aux différentes parties de ma propriété et me rapportent le plus de profits : je sais quelle espèce d'animaux je dois élever de préférence; je puis enfin me rendre compte des plus petits détails de mon exploitation. Je me suis créé ainsi pour mon propre usage, un système de comptabilité claire, sûre, méthodique, et qui m'offre d'un coup d'œil le résultat de toutes mes opérations. […] (p. 187-193)


Le roman, qui se veut didactique, développe une thèse : c'est particulièrement évident dans le deuxième tome. L’énumération de quelques titres de chapitre vous en convaincra : « Jean Rivard et l’éducation », « Détails d’intérieur – Bibliothèque de Jean Rivard », « Les secrets du succès », « Visite à M. le curé – Dissertation économique ». En fait, Gérin-Lajoie a créé tout un programme pour permettre aux Canadiens français de se développer comme individus et d’assurer leur survivance comme peuple. On peut lire les chapitres de son roman comme les étapes d’un projet de développement, presque un cours d’économie sociale. En gros, il faut développer toutes les facettes de l’individu (intellectuelle, disciplinaire, religieuse, physique, morale…) et, sur le plan collectif, commencer par s’emparer du sol et, par la suite, greffer quelques petites entreprises en marge de l’agriculture et de l’exploitation de la forêt. Mince programme qui sera répété ad nauseam par à peu près tous les auteurs du terroir et par les élites politiques qui voulaient contrer l’émigration aux États-Unis.

Lire le roman

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