31 mars 2021

Des mots, des vers

Jules Tremblay, Des mots, des vers, Montréal, Beauchemin, 1911, 228 pages (Préface d’Alphonse Beauregard)

Beauregard insiste beaucoup dans sa préface sur le caractère parnassien de sa poésie, notant que le « je » du poète est presque absent. Il rappelle aussi que, pour Tremblay (1879-1927), nous « n’avons pas de littérature nationale parce qu’il nous manque une langue propre ».

Le recueil, dédié à son père (Rémi Tremblay) et à ses amis de L’École littéraire, est très aéré si bien qu’il pourrait tenir dans 100 pages.

Alphonse Beauregard a sans doute raison de dire que la poésie de Tremblay est parfois parnassienne, par exemple dans cette strophe que Paul Morin aurait pu faire sienne : « Graveur, prends ton échoppe et découpe en relief / Agate, sardonyx, camée ou féverole. / Couronne le guerrier de myrte ou d'azerole, / Orne, du morion ou du heaume, son chef ». (L’artiste) Pourtant le quatrain ci-dessus est loin d’être l’exemple parfait de la manière Tremblay. Il est vrai que, contrairement aux Romantiques, il traite la plupart des sujets avec beaucoup de retenue. Il évoque l’amour (Voir l’extrait) et la nature sans l’investir de son « moi » : « Debout sur la roche primaire, / Le mont orgueilleux agglomère / Schistes, granits, pierres, métaux. / Il dresse, en vastes piédestaux. / Ses contreforts inaccessibles. » (Le mont)

Il lui arrive quand même de se dévoiler un peu. Il y a un poète plus léger qui s’amuse avec ses enfants : « Un œuf de Pâque, obèse, aveuglant de couleurs, / S'épanouit gaîment au centre de la table. / Il pose, il fait valoir sa mine respectable / Sur le coussin mollet enjolivé de fleurs. » (Naïveté) Et un poète philosophe qui s’interroge sur la place de l’homme dans l’univers, ce qui le rapproche de Beauregard : « Le rythme sans repos des innombrables mondes / Traverse l'infini du profond firmament. / Planète, nébuleuse, étoile, aveuglément / Roulent dans l'inconnu des orbes et des ondes. » (Lumen)

Cependant, quand il parle des « miséreux de Noël », il s’en tient à des « généralités » et le ton ne donne pas dans le mélodrame : « Dans la lutte que rien n'abrège, / Il n'est plus de répit pour eux. / Jamais leur enfer ne s'allège : / C'est la horde des miséreux. » (La ballade des miséreux). Enfin, son patriotisme est plus critique qu’émotif : « La politique, alors, n'était pas un recul / Entraînant le pays au gouffre / Où la déloyauté féconde le calcul / Et brise toute âme qui souffre. » (Le passé)

Bref se tient devant nous un poète pudique, qui a une très grande maitrise de la langue française, et dont l’approche est plutôt intellectuelle, ce qui le différencie de tous les terroiristes et romantiques de l’époque.

En savoir plus sur Jules Tremblay

 
LA CHANSON DE MIA

Mia, le soir est calme, et la voix de la mer
Nous invite à chasser tout souvenir amer.
La vague, doucement, sur la rocheuse arête,
Ainsi qu'une caresse amoureuse, s'arrête.

Mia, l'azur s'étoile, et votre front rêveur
S'élève vers le ciel dans sa chaude ferveur.
Vos yeux brillent, Mia, d'une flamme secrète,
Comme au timide aveu d'une ivresse discrète.

Mia, la nuit est noire, et je vous aime bien.
Et l’amour est pour moi l'inestimable bien.
D'un regard de pitié faites luire dans l'ombre
Un peu de joie au cœur où la croyance sombre.

À vos lèvres, Mia, l'espoir est suspendu.
Dites un tendre mot, trop longtemps attendu ;
Et mon âme, oubliant le doute qui l'effare
Entonnera pour toi l'idéale fanfare

29 mars 2021

Les épis de blé

Joseph Harvey, Les épis de blé, Les fleurs de sillon, Imprimerie Le Soleil, Québec, 1923, 142 pages. (Avertissement et photo de l’auteur en frontispice)

Il est facile d’imaginer la vive inquiétude que suscitait la publication d’un recueil de poésie par un jeune ouvrier agricole à peine scolarisé au début des années 20. On comprend mieux pourquoi le paratexte qui précède les poèmes est aussi important. Harvey (1898-1973) joue à fond la carte de l’humilité, encore plus que ses contemporains s’il est possible. Après un « Avertissement », on lit une lettre à sa mentor (Georgina Lefaivre) et deux textes de celle-ci pour légitimer la publication de ses poèmes. Parlant de lui à la troisième personne : « Il espère que l’intention honorable, qui a motivé ces essais, lui fera pardonner, aux yeux des lettrés, d’avoir, pour charmer ses heures de solitude, quelquefois troqué la charrue du colon pour le luth du poète. » En lisant son recueil, pourvu de nombreuses dédicaces et de quelques références, on devine que l’auteur a beaucoup plus de culture que ce qu’il le laisse entendre et, disons-le, son recueil n’a rien à envier à ceux de ses contemporains. Si Harvey vous intéresse, commencez par lire sa bio sur le site du Musée virtuel francophone de la Saskatchewan.

Joseph Harvey
Comme la page de couverture en fait état, le livre comprend en quelque sorte deux recueils : Les épis de blé et Les fleurs de sillon. Il y a même, entre les deux, un intermède de sept poèmes intitulé Humour. Les poèmes dans la première partie sont dits des « épis » et dans la dernière, des « fleurettes ».

La plupart des 62 « épis » du premier livre donnent davantage dans la poésie intimiste que dans le terroir malgré leur appellation. « Je suis un poète sauvage, / Ignorant, qui souventes fois / Rêve, la nuit sur le rivage / d’un lac, le jour, au fond des bois. » Si dans un poème il s’adresse à sa charrue (!), il y a bien d’autres personnes qui sont interpellés dont ses parents, des jeunes filles. Harvey, au moment de publier ce livre, vit à Ormaux (Saskatchewan), un petit bled perdu dans l’Ouest canadien. Quelques poèmes sont teintés de la nostalgie du pays perdu, du petit coin qui l’a vu naître (Causapscal), de la culture québécoise et plus largement de l’enfance. Finalement, un sentiment de tristesse se dégage de ce premier livre : « …quand la mélancolie errante nous emporte / au milieu des buissons jaunis » Ou encore : « Revivons ce soir notre enfance, / Ce temps de force et d’innocence ».

L’intermède « Humour » fait tout au plus sourire. Harvey nous parle de son rapport à l’écriture : humilité, dérision, passion sont les trois mots qui émergent : « … Je ne suis pas de ces rimeurs maudits, / Pédants et ténébreux qui semblent se complaire / À jongler des tours neufs, plats, inédits ».

Les fleurs de sillons regroupent 18 « fleurettes », des poèmes sentimentaux. Y alternent les déclarations d’amour et les déconvenues amoureuses. Je cite : « À seize ans je couchai dans le froid de la tombe / Mon premier amour aux yeux bleus! »; « Je l’aimais comme on prie une sainte ». Je cite cette fleurette dédiée à « mademoiselle Claire M. » : « Si Dieu créa le premier homme / D’un souffle de sa bouche, en somme, / Il me charme de supposer, / Qu’il fit la femme d’un baiser! »

Comme extrait, je propose un court « épi », rédigé à la suite du décès subit de sa mère :

26 mars 2021

Mélanges poétiques (Lavoie)

Edouard Lavoie, Mélanges poétiques, Québec, Impr. L’action sociale, 1922, 174 p. (Courte introduction de l’auteur et deux dessins d’Eugène Hamel)

Qui était Edouard Lavoie (1883-1954)? Toute une page et beaucoup de photos lui sont consacrées sur le site Généalogie du Québec. Il était ingénieur civil dans la région du Saguenay et il a 39 ans quand il publie ses Mélanges poétiques.

 « Si je me décide à présenter ce recueil de poésies au lecteur, je le fais sans aucune prétention. Mon seul désir est de verser dans l’âme de celui qui lira ces pages, un peu du délicieux parfum de poésie qui se dégage de la grande et belle nature qui nous entoure, et qui fait du Canada, par ses sites enchanteurs et son aspect pittoresque incomparable, un des plus attrayants pays du monde. » (introduction)

 Tout est prévisible, le recueil ne renie en rien les thèmes et les canons de l’époque. Le recueil est divisé en deux parties : dans la première les poèmes d’inspiration profane; dans la seconde, ceux d’inspiration chrétienne.

 La maison de son enfance, le manoir de Tilly, le paysage des Laurentides (il est né à Baie-Saint-Paul), la pêche, la nature (les saisons, les fleurs, le rossignol), les moments de réjouissance (Noël, le jour de l’An), la guerre (3 poèmes) et l’amour (2 romances) composent la première partie.

 La lampe du sanctuaire, le monument au Sacré-Cœur, la croix du chemin, le clocher du village, sa mère et un enfant décédés, sa sœur missionnaire en Chine sont les thèmes de la seconde partie.

 Il est toujours étonnant de constater qu’une personne, au milieu de sa vie, ait le désir de rendre publics des poèmes qui dorment dans ses tiroirs probablement depuis longtemps. Qu’est-ce qui pouvait motiver un homme d’affaires à publier ses poèmes? Que pouvait-il retirer d’une telle entreprise? 

L'adieu du soldat canadien à sa fiancée

Je pars, ma bien-aimée, oh! laisse-moi cueillir,
Dans un tendre baiser, cette larme qui brille
À ton regard humide, en me voyant partir.
Cette perle du cœur, ma chère, ma gentille,
Est plus précieuse que le plus pur saphir.
Donne-la-moi, je pars, et là-bas, dans les Flandres,
J'aurai bien du courage avec ce souvenir ;
Quand, face à l'Allemand, il me faudra détendre
Notre chère patrie, à l'ombre des drapeaux
Unis de l'Angleterre et de la belle France.
Là-bas, ma bien-aimée, je dirai aux oiseaux,
À la brise qui passe et franchit la distance,
D'emporter au-delà de l'immense océan
Des paroles d'amour qui sècheront tes larmes;
D'emporter mes pensées et le doux battement
De mon cœur éloigné et privé de tes charmes.



24 mars 2021

Coups d’ailes

Jean Bruchési, Coups d’ailes, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1922, 162 p. (Illustrations de Jean-Baptiste Lagacé)

Jean Bruchesi (1901-1979) n’avait que 21 ans lorsqu’il a publié ce recueil dédié à ses parents.

Le poème liminaire, « Ballade des petits oiseaux » donne le ton : le recueil se présente sous le signe de la légèreté, d’où la métaphore de l’oiseau.

Dans la première partie, Envolée, sont rassemblés plusieurs petits événements qui appartiennent au passé de l’auteur, le plus souvent joyeux, mais parfois tristes : la mort de la mère, la lettre d’un ami cher, la mort d’un petit oiseau domestique, une retenue en classe, les premiers pas d’un enfant, la première neige, un conflit d’amoureux sans portée. 

Dans la seconde partie, « En plein ciel », on a l’impression de faire un saut dans le temps. L’oiseau s’est envolé, le jeune adulte s’affirme : sa philosophie pourrait se résumer en trois mots :   chanter, croire, aimer. Tout est prétexte pour célébrer les beautés de la vie bien qu’il soit conscient que la « lutte sera dure » : ses vingt ans, Noël, le printemps, les îles-de-la-Madeleine, la prière du soir sont sources de poèmes.

Dans la dernière partie, Retour, Bruchési est moins personnel. Sa poésie donne davantage dans le courant « vieilles choses, vieilles gens » : la France, l’école de rang, son manuel d’histoire du Canada, le clocher, la croix de chemin, le quêteux, les îles-de-la-Madeleine, Paspébiac, le paysan, le semeur.

Le recueil se termine par une adresse au lecteur : l’auteur réaffirme son parti-pris du bonheur, malgré les douleurs et les déconvenues : « Moi je n’ai fait que rire / Et chanter, voyez-vous. / Dans l’air que je respire / Tous les parfums sont doux. »

 

CHANTER, CROIRE, AIMER

Je veux chanter au clair soleil de mon bonheur, 

D’une voix toute pure ;

Il en est trop dont le chant est empoisonneur. 

Moins suave, le mien est certes sans souillure.

 

Chanter pour réveiller ceux qui sont endormis. 

Sans croire à l’espérance ;

Chanter avec amour, chanter pour mes amis : 

C’est être apôtre et c’est affirmer ma croyance.

 

Et je veux croire aussi : l’homme est bien à genoux.

Quoi que l’on puisse dire,

Croire qu’un Dieu, d’En-Haut, pose les yeux sur nous

Et que la Vierge met dans le ciel, son sourire ...

 

Enfin, je veux aimer tandis que j’ai vingt ans, 

Aimer avec franchise ;

Car on dit que le cœur se ferme avec le temps, 

Ainsi qu’un grand lys d’or sous une froide brise.




22 mars 2021

Crépuscules

Antonio Desjardins, Crépuscules, Hull, Progrès de Hull, 1924, 187 pages. 

Antonio Desjardins est né en 1894 dans une famille bourgeoise et cultivée de Hull. Il a même poursuivi des études à la Sorbonne. Étrangement, pour gagner sa vie, il a travaillé dans l’épicerie de son frère, ce qui lui permettait d’écrire. Notre poète-épicier n’a publié qu’un livre, Crépuscules… en 1924.

Le livre est dédié à celle « dont l’âme lui fut si chère ». Comme structure, il reprend la traditionnelle division des saisons : Heures d’été, Heures d’automne, Heure d’hiver et Heures de printemps. À la fin de chacune des parties, il ajoute un long poème.

Les Heures d’été sont teintées de mélancolie, de tristesse et de regrets. Les beautés de la nature font ressurgir d’anciennes blessures : « Une grive a pleuré sur sa branche puis s’est tu… / Mais sa douleur, / Mais sa douleur, / Inconsolée… » Dans les Heures d’automne, de courts poèmes impressionnistes, très musicaux, alternent avec des poèmes plus sombres qui reprennent la thématique de la première partie. « Ô ma vieille souffrance / Qui revient / Me sourire / En silence… » On retrouve la même souffrance dans les Heures d’hiver, mais le ton est plus dramatique : « Mon âme a mal jusqu’au martyr… / Est-ce sa vie qui va finir… / Mon sang se fige dans la souffrance / D’une éternelle désespérance ».  Les Heures du printemps ne réussissent pas à atténuer l’ancienne peine : « Tragique comme un cri d’automne agonisant, / Où mon cœur s’épuisa, mon cœur d’adolescent… / Elle est toute en mon sang, sanglotante infinie, / Cette mélancolie, cette mélancolie… »

Les quatre longs poèmes

Dans Au fleuve Saint-Laurent, Desjardins célèbre aussi bien l’origine du pays que celle de la vie. Dans La lettre, on croit comprendre que celle-ci annonce la mort d’un soldat. Les objets s’animent pour dire tour à tour la tristesse qui les accable. Sur un verger la lune luit est un chant choral où la nature partage avec les amants la tristesse de leur séparation. « Elle a beaucoup aimé, elle a beaucoup souffert… /…/ Car le dieu de son cœur un soir s’en est allé, / Loin d’elle dans la mort ». Médiation philosophique met en scène trois personnages : la voix, l’âme et la volonté. Ils discutent des tenants et aboutissants de l’expérience humaine (de la créativité) qui s’expriment dans le langage.  « Il se sait possesseur de ces fluides magiques, / Éternels ... les mots … / Il les tire de ses fibres les plus sacrées, les plus émues... / Les lancent tels de grands ciseaux rêveurs, / Au fond des gouffres de ces océans de vies, / Où les vagues de tous les mondes, / Éteints, vivants, à naître, / Roulent incessamment, sans s’arrêter, à jamais, / Leurs chants d’amour, d’adoration, leurs chants d’éternité … »

Crépuscules… est un livre assez complexe qui mériterait plus qu’une trentaine de lignes. Il est vrai que ce recueil ne ressemble à rien de ce qui s’est écrit dans les années 1920. Desjardins a plus d’une manière de composer des poèmes : très traditionnels, modernes, très longs,  courts, de quelques syllabes ou de 12 pieds, musicaux, impressionnistes, symbolistes, théâtraux. Son recueil a été ignoré à l’époque.

Sur Antonio Desjardins

CE MÊME ÉTANG PLUS TARD

En la nuit blanche
De l’eau qui meurt,
Une branche
Joue sa couleur…

Et s’épanche
Sa douceur,
En fine fleur
De bleu qui penche.

Au fil du soir,
Les camées pâles de ses jeux d'ombres,
Où l’on croit voir,

Une tête s’effacer et dont les yeux seraient
Les doux fantômes
D’un grand regret…