19 octobre 2014

Le miroir des jours

Albert Lozeau, Le miroir des jours, Montréal, Imprimerie du Devoir, 1912, 245 p.

Le Miroir des jours, à bien des égards, ressemble à L’Âme solitaire. Dans le poème liminaire, Lozeau  annonce le caractère intimiste de sa poésie : « Écoute de ton cœur monter la voix suprême ; / Ta musique est en lui, c’est là qu’est ton poème ». Le recueil compte 245 pages réparties en trois parties : La ville et les bois, Le cœur et les lèvres, L’âme et l’esprit.


LA VILLE ET LES BOIS
La nature est le thème de cette partie. On se demande même pourquoi la « ville » est mentionnée dans le sous-titre, elle qui n’existe que par la présence des arbres ou encore, le soir, dans la nuit qui la masque. Le thème est exploité de différentes façons. Parfois la nature existe en elle-même, dispensaire de beautés : « Ta beauté sereine à jamais me possède »; parfois le poète y cherche une compagne, une consolatrice; parfois elle devient métaphore du genre humain : «Tout l’espace est en moi, qui vibre clairement ; / Je l’ai bu du regard de moment en moment, / Et pourtant je ne suis qu’un atome en l’espace… ». L’arbre est le motif le plus récurrent, peu importe la saison : « L’arbre m’est un plaisir constant ». On connait tous « Érable rouge », son poème le plus souvent cité, mais il y en a beaucoup d’autres. La tombée du jour est un autre motif fréquent, cette fois-ci, davantage pour exprimer sa détresse. « Dans l’ombre vaste où rôde le vent frais / Le feuillage murmure en un bruit de marée; / L’espace est plein de lune et la nuit est sacrée. / Dormez comme ceux-là qui dorment pour jamais !»

Du printemps à l’hiver, Lozeau décrit les transformations de la nature : l’espoir du mois d’avril, la plénitude de l’été, la magnificence de l’automne, la tristesse de l’hiver. Peu importe la saison, la mort n’est jamais très loin. « Le charme dangereux de la mort est en toi, / Automne, on le respire en ton souffle, on le boit, / Tu fais le ciel couleur de cendre et de fumée, / Et ton ombre est si douce, ô saison bien-aimée ».

LE CŒUR ET LES LÈVRES
Cette partie est dédicacée à une femme : « Vos gestes, sur le papier blanc, Je m’en suis fait le plagiaire ; / J’ai copié servilement / Tous vos souvenirs, ma très chère. » Le sentiment amoureux y est développé en trois temps. Première étape, l’amour rêvé : « Car c’est un ineffable et familier plaisir / Pour le poète doux d’admirer en lui-même, / Pieusement, les yeux adorables qu’il aime, /Comme on contemple un ciel lointain, sans un désir. » Deuxième étape, l’amour partagé : « Quand elle met ses gants, je l’aide, et c’est très long… […] / Elle me tend ses mains ; j’hésite, je tâtonne : / Ses doigts sont délicats, fuselés, élégants ! / Je les baise à loisir, quand je lui mets ses gants ! » Viennent les inquiétudes : « Je vous regarde rire au fond de vos yeux clairs, / Et je me dis que leur lumière va s’éteindre ». Dernière étape, l’amour regretté : « J’aimais, quand vous m’aimiez. Maintenant, mon cœur vide / Regrette le plaisir si doux qui fut le sien ». Vient la désillusion amoureuse : « On aime trop souvent toutes sortes de choses, / On s’épuise le cœur de moment en moment ; / La lassitude vient de ces amours sans causes, / Et par petits morceaux le cœur meurt tristement… »

L’ÂME ET L’ESPRIT
Lozeau décrit le travail du poète et la difficile relation aux mots : « Les mots souffrent, ayant aussi leurs passions. / Ils tremblent de colère, ils pleurent de détresse ». Après avoir honoré quelques confrères (Ronsard, Musset, Verlaine, Fréchette…), il regrette pourtant l’insuffisance des mots : « Ceux qui veulent capter, comme un oiseau céleste, / Le rêve pour l’enclore en un vers immortel, / Après l’effort, ceux-là savent ce qu’il en reste, / Et mâchent un dégoût plus amer que le fiel ! » Lozeau ne se fait pas d’illusion sur la nature humaine : « L’homme est fourbe, orgueilleux, imparfait, misérable ; / Sur son fumier, le rêve éclot comme une fleur ». La poésie (le rêve, la beauté) apparait comme un mode de survie : « Garde un beau rêve sous ton front, garde une étoile ». Les derniers poèmes sont ceux d’un poète qui cherche des consolations au-delà de la poésie : « Possession de soi, plénitude de l’être, / Recueillement profond et sommeil du désir… / Douceur d’avoir sa part du ciel à la fenêtre, / Et de ne pas rêver qu’ailleurs est le plaisir ! » Mais la véritable consolation lui vient de sa croyance religieuse : « Seigneur, malgré le mai dont souffre l’être humain, / Malgré les trahisons, les mensonges, les haines, / Merci des jours présents et des heures prochaines ! / Accordez-moi de vous bénir encor demain. »

Comment jugerions-nous Lozeau s’il avait su faire un tri plus rigoureux dans ses poèmes? La question me tarabiscote, car il est indéniable que nous sommes en présence d’un poète qui ressort du lot. Tout en simplicité, sans métaphores percutantes, très musicaux, ses vers sonnent juste à l’oreille contemporaine si on oublie les « azur », « opale »… Et malgré ce que fut sa vie, il évite les grands atermoiements et la sentimentalité facile.

L’heure calme
Les tics-tacs hâtifs des pendules
Se répondent dans la maison
Tranquille, où par la vitre entre le crépuscule,
Naissant, là-bas, à l’horizon.

Le silence s’aggrave d’ombre,
L’intimité s’approfondit
De tout le charme triste et doux que la pénombre
Avec mystère répandit.

C’est l’heure où le sang bat aux tempes
Plus lent, où le rêve descend,
Où volontiers l’on tarde à rallumer les lampes
Dans le soir peu à peu croissant ;

L’heure de solitude calme,
Où quelque dieu tendre aux humains
Semble nous éventer le cœur avec sa palme
Fraîche, en ses invisibles mains ;

Tandis que meurt le crépuscule
Noyé de soir à l’horizon,
Que les tics-tacs hâtifs des sonores pendules

S’interpellent dans la maison…

20 septembre 2014

Journal d'Henriette Dessaulles


Fadette, Journal d'Henriette Dessaulles, Montréal,HMH, 1971, 325 pages. (Préface de Pierre Dansereau, Introduction de Louise Saint-Jacques Deschênes)

Avec raison, lecteurs et critiques disent beaucoup de bien du Journal d'Henriette Dessaulles. Pour qui recherche un plaisir de lecture, je dirais même que ce journal est l'une des œuvres les plus attrayantes de notre XIXe siècle. La raison en est bien simple : la modernité de l'écriture. C'est vif, fin, direct, parfois poétique, sans jamais de fausses notes. On est loin de la grandiloquence des romantiques à la Fréchette et même du concreto-pratique à la Gérin-Lajoie. 

Rappelons que le journal a dormi presque cent ans dans les tiroirs et que la présente édition est la première. Il a été écrit entre 1874 et 1881 par une toute jeune fille née en 1860, ce qui donne une idée de sa précocité. Henriette Dessaulles est petite-fille de Seigneur, filleule de Louis-Joseph Papineau et fille de Casimir Dessaulles, notable et maire de Saint Hyacinthe. On comprend qu'elle vit dans un milieu riche, protégé, éduqué (Elle lit surtout en anglais : Dickens, Tennyson). La question qui nous brûle les lèvres : aurait-elle pu publier ce journal de son vivant? Sans doute, non. On peut même penser qu'il n'aurait pu l'être avant les années 60, tant l'impertinence de la jeune fille aurait dérangé.

Dans l'introduction, Louise Saint-Jacques Deschênes nous avertit que certaines coupures ont été effectuées et que certains cahiers semblent perdus. Peu importe, on suit fort bien le parcours d'Henriette. L'intrigue, à l'image des contes de fée, est simple. Henriette est orpheline depuis l'âge de quatre ans. Son père s'est remarié et Henriette sent que sa belle-mère ne l'aime pas. À 14 ans elle tombe amoureuse de son voisin de cinq ans son aîné : Maurice St-Jacques. Celui-ci le lui rend bien. La belle-mère d'Henriette le devine et fait tout en son pouvoir pour l'empêcher de le fréquenter. Bien sûr, il y a l'âge et les convenances sociales, mais il y a aussi des raisons liées au statut social : le père de Maurice est un marchand. Jamais la jeune fille ne renoncera à son amour, quitte à affronter sa belle-mère, ses amies, les religieuses et son vieux confesseur.

Le livre est intéressant parce qu'il nous montre de l'intérieur l'éducation d'une jeune fille bourgeoise au XIXe siècle (rien à voir avec le Fréchette de Mémoires intimes). On lit ses hésitations en raison du silence qui entoure les relations amoureuses, on suit le difficile combat intérieur qu'elle doit mener contre les principes moraux qu'on lui inculque, on comprend la solitude dans laquelle l’isole son esprit critique. On voit que ses amies immédiates ont un peu les mêmes problèmes, même celles qui jouent le jeu des conventions. On saisit toute la différence entre l'éducation des jeunes filles et celle des garçons.

« Je ne sais qu'une chose, c'est que j'ai en moi un grand mystère qui s'appelle moi, que je n'y comprends plus rien et que je barbouillerais vainement tes dernières pages blanches pour y écrire ce que je pense et ce que je sens. Tu es une de mes mauvaises habitudes, cher cahier discret, aurais-je l'énergie de te mettre de côté, tolérera-t-on ta présence dans ce beau couvent où je passerai l'année prisonnière ? Oh ! petite moi tu seras reluquée, surveillée, gardée, couvée. On voudra t'emmouler, te pétrir, te perfectionner. On te prendra tout de toi : ton temps, ta volonté, tes goûts, on cherchera à voler tes impressions, à diriger tes affections, à assouplir ton caractère. À quoi tout cela aboutira-t-il ? Que retireras-tu de cette année difficile ? Hélas, si on réussit, tu ne seras plus toi, et si on échoue, tu seras la plus malheureuse des petites filles, parce que tu seras la plus persécutée ! » p. 126

Par dessus tout, c'est l'esprit d'Henriette Dessaulles, sa précocité et son intelligence qui nous séduisent. Et on apprécie son côté «qui-ne-s'en-laisse-pas-imposer». Non seulement elle remet  en cause les convenances que lui impose son milieu bourgeois, mais aussi les mascarades dont s'accompagnent les rites religieux. Elle ne craint pas de critiquer les religieuses et les prêtres :

« Pourquoi défend-t-on la valse ? On dit que c'est mal... quel mal peut-il se fabriquer pendant qu'on rythme les pas ? Personnellement, j'aurais de la répugnance à avoir si près de moi, certains hommes que je déteste rien qu'à les voir me regarder. Mais ça c'est une déplaisance, ce n'est pas le mal dont nos curés parlent avec un si beau tapage. Alors ? Je renonce à comprendre et je valse comme je mangerais des chocolats et le Pape viendrait me dire que je fais mal qu'il ne me convaincrait pas, ben sûr ! » p. 307

Elle ose même questionner la bonté de Dieu quand sa petite sœur meurt dans d'atroces souffrances ou qu'un de ses amis dans la fleur de l'âge est emporté :

« Notre ami est parti ce matin et demain ce sera notre tour. Je suis triste, singulièrement triste et inquiète. Je ne m'habitue pas à l'idée qu'un être fort et jeune doive renoncer à tout avant d'avoir joui de rien et qu'il ira, Dieu sait où, après avoir été si malheureux. Dieu s'occupe-t-il réellement de chacun de nous ? Je ne le crois pas. Nous sommes des atomes, des parcelles d'un grand Tout qu'Il dirige et gouverne d'après un plan que Lui seul connaît. Mais ce grand Dieu ne s'occupe pas de la poussière que nous faisons en remuant pour arriver ou partir. Et pourtant, serait-ce juste ainsi ? Nous vivons sans l'avoir voulu, nous mourrons sans le vouloir . . . et nous disons que nous sommes libres. Pauvres misères que nous sommes ! » p. 123

Henriette Dessaulles sur Internet

Sur Laurentiana



6 septembre 2014

Les floraisons matutinales

Nérée Beauchemin, Les floraisons matutinales, Trois-Rivières, Victor Ayotte éditeur, 1897, 214 pages.

Le titre évoque l'éveil, la plénitude et la fraîcheur, et sans doute aussi la beauté et une certaine conception ancienne de la poésie. « Matutinal » est vieux et littéraire. Il y a chez Nérée Beauchemin un souci esthétique, en ce sens que ses poèmes, plutôt longs, sont très travaillés. Il varie la longueur du vers, mais aussi les thèmes, le rythme et le ton. Cependant, bien malin qui pourrait y discerner un quelconque plan.

Le recueil débute par des poèmes religieux assez lourds aux oreilles d’aujourd’hui? Qui a encore le goût de lire de longs poèmes sur Léon XIII, sur la crèche ou le rite du viatique?  Heureusement, le recueil n’est pas que religion bien que la pensée religieuse demeure toujours en arrière-plan. Beauchemin était médecin, ce qui peut expliquer que plusieurs poèmes abordent le thème de la mort, dont deux assez pathétiques sur la mort d’un enfant (« Chrysanthème » et « Grand deuil »). Aux termes de pénibles questionnements,  l’assurance que tous ces morts ont accédé à une vie meilleure lui sert de consolation. « L'éloge des défunts n'est pas dans les chants tristes / Des poètes ; il est dans un pieux regret. »

Le principal motif du recueil n’est pas le patriotisme – comme on l’affirme parfois – mais la nature. Il y a beaucoup d’oiseaux et de fleurs et la plupart du temps – il emploie le verbe rossignoliser – l’usage qu’il en fait est crédible. Je m’explique : les oiseaux sont bien les nôtres et les fleurs fleurissent selon la bonne saison, ce qui n’est pas toujours le cas dans la poésie de l’époque. Les poèmes sont longs, descriptifs ou lyriques, et souvent se terminent par un court message sur le mode romantique ou symbolique. Rien de très original, la plupart du temps c’est le passage du temps qu’il lit dans les variations de la nature.

On a droit à des poésies sentimentales, plus intimistes, sans grands épanchements toutefois. Par exemple, dans « A la claire fontaine », une belle se meurt d'ennui en attendant son amoureux, parti sur un coup de tête à la guerre, alors qu'elle lui faisait des misères. Il écrit aussi un poème à celle qu’il aime : « Dans ta mémoire immortelle, / Comme dans le reposoir / D’une divine chapelle, / Pour celui qui t’est fidèle, / Garde l’espoir et l’amour. »

Quelques poèmes sont dédiés à ses amis poètes : Crémazie, Fréchette, Robert Walsh.

Beaucoup sont en quelque sorte des saynètes. L’une des plus réussies évoque les promenades en traineau. «  Aux heures de la promenade, / Sur les places, de trois à cinq, / De l’esplanade à l’esplanade, / Du skating rink au skating rink ». (Les clochettes)

On lit même un épithalame (le mot est de Beauchemin) plutôt amusant : « Quand on s'aime, on se marie : / La vie à deux, c'est si doux. / Mon cher, aime ta chérie : / Bon coeur jamais ne varie. / Cher tendre couple, aimez-vous. »

Enfin, il y a quelques poèmes patriotiques, qui célèbrent Papineau (l’orateur), les exploits D’Iberville à la Baie d’Hudson et tous les patriotes de 1837. Tout en admirant ses ancêtres, Beauchemin semble bien content que ce temps soit révolu : « Gloires passées, le temps de la lutte est passée. / Le grand combat est clos, la bataille est finie, / Et les lutteurs d'hier vivent en harmonie. / Honte à ceux dont les cris de rage osent encor / Troubler ce sympathique et généreux accord. » La reine Victoria a même droit a quelques vers laudatifs. « Le peuple est maître, c'est assez. Victoria, / Aux esprits assagis que son sceptre nivelle, / Impose le respect d'une charte nouvelle, / Et fait planer sur tous l'égale autorité / De sa très douce et très sereine majesté. »

Hantise

Je rêve les rythmes, les phrases
Qui montent dans un vol de feu,
À travers le ciel des extases,
Vers le beau, vers le vrai, vers Dieu.

Mon oreille éperdue essaie
De saisir l’infini concert :
Le son précis, la note vraie,
Fuit, revient, et fuit, et se perd.

J’aspire au lyrisme extatique,
Et sur les lyres aux sept clés
Je cherche à rendre le cantique
Des psaltérions étoilés.

J’invoque l’ange et le prophète,
Les esprits au vol large et sûr :
Le musicien, le poète,
Les chœurs de l’idéal azur.

Ô désespérante hantise !
Ô charme du rythme obsesseur !
Quelle est la voix qui s’harmonise
Avec ta céleste douceur.

Claviers aux multiples octaves,
Où donc les aurai-je entendus
Les rires clairs et les pleurs graves
De vos lointains accords perdus ?

Hélas ! j’ai beau scander mes mètres
Sur le grand mode ionien :
J’ai beau prier les dieux, les maîtres
De l’art nouveau, de l’art ancien :

J’ai beau pleurer, j’ai beau me plaindre,
Oh ! non, jamais je ne pourrai,
Je ne pourrai jamais atteindre
Aux divines splendeurs du vrai. (P. 83-85)

Du même auteur : Patrie intime

Lire le recueil à la BEQ





29 août 2014

Ethel et le terroriste

Claude Jasmin, Ethel et le terroriste, Montréal, Déom, 1964, 145 pages.

Claude Jasmin s'est inspiré de l‘attentat felquiste au centre de recrutement de l'Armée canadienne, le 21 avril 1963, pour écrire Ethel et le terroriste.

Paul vient de faire sauter une bombe. Le Mouvement a organisé sa fuite à New York, avec Ethel, sa petite amie juive, qui a déjà également fait partie du groupe terroriste avant d’en être expulsée pour des raisons ethniques. « Aucun de ces brillants chefs n’avait eu la franchise de m’avouer que l’antisémitisme du peuple nuirait à la cause si on apprenait l’existence de cette femme dans la vie privée de l’un des dirigeants du parti. » Ce voyage sur la route enneigée qui doit les mener vers « New York, la bien-aimée, la tant rêvée » va durer douze heures.

À New York, Paul entre en contact avec les membres du Mouvement qui doivent orchestrer sa fuite vers Miami. On lui dit qu’il devra partir sans Ethel, ce qu’il refuse. Les amoureux se réfugient chez la tante d’Ethel quand ils découvrent qu’ils sont suivis. Paul apprend de son contact qu’il sera expulsé du Mouvement et même que sa vie est en danger. Un officier de la GRC (il les suit aussi) lui offre de le protéger s’il accepte de servir de taupe. Paul se sent coincé. Finalement, le leader new-yorkais du Mouvement lui propose une occasion de se racheter : il devra poser une bombe devant l'ambassade du Canada.

Dans la seconde partie du roman, Paul s'interroge sur la valeur de son geste, sur ses propres motivations mais aussi sur celles de ses compagnons d'armes. Il a l’impression que son action a perdu tout son sens dès qu’il a posé la bombe. Même s’il a pris une part active aux décisions du Mouvement, il semble que ce soit davantage un coup de tête qu'une conviction profonde qui l’a amené à devenir «porte-bombe». « J’avais des ordres. [...] C’est tout. Je ne voulais rien savoir. J’avais besoin d’un travail aveugle. Cela couvait en moi, tout au fond un besoin d’obéir! C’est ainsi. »

Plus globalement, il cherche à comprendre le sens de l'action terroriste. La colère semble le point d'ancrage chez tous les militants, une colère dont les causes ne sont pas toutes en lien avec la situation sociopolitique du Québec. S'y mêlent beaucoup de raisons personnelles et d'autres qui tiennent à de grands principes comme la justice, la recherche du bien. « Tu sais, cette guerre, la vraie. Cette bataille pour terrasser cette grande vache grasse, ce veau malade et paresseux qui est couché sur nous. Sur ton pays et sur le mien. Sur le peuple noir, sur le peuple de la Grèce, sur celui de la Turquie et sur celui de la Chine et de l'Ecosse. Une grosse bête. Le mal, Ethel, le vrai mal, le seul, c'est l'ignorance. Voilà une bonne raison de se battre. C'est là le vrai ennemi. Notre seul ennemi. L'ignorance. » On comprend aussi que l’action terroriste devient souvent un exutoire pour tous les enragés, cassés et cabochons : « On jouait à Tarzan, au surhomme. Nous refaisions, à vingt ans, à vingt-cinq ans, nos jeux d’enfants. Ceux des ruelles des quartiers pauvres. Et maintenant, enfin, nos jeux, nos acrobaties, servaient à quelque chose ; la cause.»

L'écriture vive et la narration simultanée nous plongent dans l’immédiat de l’action. Dans l'épisode new-yorkais, on s’approche parfois du roman d’espionnage, ce qui agrémente la lecture. Et contrairement à ce que laisse supposer le titre, les scènes amoureuses, souvent l’occasion d’envolées lyriques, sont plus fréquentes (et réussies ?) que les discussions idéologiques. Ethel et le terroriste se lit encore très bien aujourd’hui et son propos est toujours pertinent.

Extrait
Carte postale pour mon pays
Il y a des pigeons, ils se perchent sur l'armature de l'affiche lumineuse géante. Par ma fenêtre, je regarde cette drôle de lutte. Quelques cheminées lâchent des fumées grises, bleuâtres. Le pauvre paysage derrière la vitre est déformé. Dans ma tête parfois tout est déformé. Ainsi, pendant que nous roulons le long de Central Park et que les avenues nous montrent leurs grands blocs appartements comme des splendides et gros gâteaux de noces, je songe à mon pays. Mon pays livré comme charogne, il y a plus de cent ans, à une bande de loyalistes à grandes dents. Mon pays bourré de soutanes multicolores, de petits épiciers, de maigres scieurs de bois, quelques géants isolés, exceptions qui entretiennent nos légendes, qu'un grand gaillard à l'air d'un castor chante à tue-tête à la face de nos Collégiens boutonneux, de nos fonctionnaires cacochyme, de nos commis des coins de rue — il y a, au parlement, une bande de grosses morues, tous le nez au fond de gros fromages à taxes, taxes des "p'tits culs" épiciers et fonctionnaires, une armée de rongeurs, qui se font bénir tous les dimanches, qui paradent en déclamant des âneries qui font des promesses. Ils se font élire sans peine en trompant le peuple, en débauchant les cervelles de nos épiciers-fonctionnaires. En coulisses de ce théâtre de vermine, les soutanes et les loyalistes applaudissent. Une bande de jeunes gens lorgnent déjà du côté de cette pourriture.
C'était ainsi avant nos pétards, nos pauvres feux d'artifice. Ce sera ainsi longtemps. (p. 67-68)

18 août 2014

Contes anglais et autres

Jacques Ferron, Contes anglais et autres, Montréal, Éditions d'Orphée, 1964, 155 pages.

Depuis les années 1970, les contes de Ferron sont réunis en un seul volume. Et on a raison de le faire car les Contes anglais et autres n’ont rien qui les distingue des Contes du pays incertain publiés deux ans plus tôt. Certains, même, les précéderaient dans l’ordre de l’écriture.

La plupart sont réalistes (ce qui n’exclut pas l’invraisemblable). Les lieux sont nommés, on reconnait au passage le Maskinongé, la Gaspésie, Montréal, la Beauce… et on fait quelques incursions dans un Ontario fictif (Ulysse). Rien de très surnaturel donc, même si on rencontre des centaures, des licornes, des sirènes, des éléphants et de petits béliers qui se promènent sur le corps des femmes. Il y a bien un homme qui se transforme en rat blanc, mais encore là nous n'en sommes pas sûrs. Même la version du Petit chaperon rouge évacue le merveilleux.

Les Anglais, le plus souvent Ferron s’en moque cordialement, en passant, au détour d’une description. Tout au plus, il malmène quelques mots « Ouiquène, ounederfoule, ouèredeare » ou il feint l’étonnement devant certaines pratiques douteuses, par exemple quand il est question d’accouchement. « Mais l'accouchement se précipitait. […] La jeune dame avait besoin de nous, cela se voyait au toupet mouillé du bébé. Elle boudait encore néanmoins. Nous la laissâmes à sa bouderie et la délivrâmes sur le côté, sur le côté tournée un peu par en avant le visage toujours dans l'oreiller, ce qui revenait à dire par en arrière. Et cela se fit très bien. Quand tout fut fini, elle se retourna sur le dos et nous regarda avec de grands yeux limpides, comme si rien ne lui était arrivé. On mit l'enfant à ses côtés. Elle parut toute surprise: parce qu'elle l'avait eu, le dos tourné, elle croyait peut-être qu'il lui venait du ciel. C'est l'avantage de la posture anglaise. « Et l'inconvénient? » demandai-je à la sage-femme. «Le pauvre enfant devra se nommer William. » (William)

Certains contes ont été écrits aux lendemains de la seconde Guerre mondiale, telle cette Suite à Martine, très désabusée. N’oublions pas aussi qu’en tant que médecin, il fut souvent confronté à la mort : plutôt que de s’en attrister, il affiche une désinvolture souveraine comme s’il voulait se barder contre l’ennemi (Armaguédon).
  
Même s’il débusque la grosse bêtise à l’occasion, il préfère la bizarrerie. Ce sont les Canadiens français, surtout ceux des campagnes, qui animent ses intrigues rocambolesques. On y retrouve beaucoup de docteurs, de curés, de paysans, de marins, de nonnes, de robineux et quelques prostituées. Il est bien évident que le bon docteur cherche avant tout à faire rire. Il grossit les traits, malmène les tenants du savoir, crée des situations loufoques, tel ce bouddhiste enrôlé dans l’armée dont on ne sait que faire sinon le convertir (Il ne faut jamais se tromper de porte). Il utilise les ressorts traditionnels de la comédie : la mésentente entre les parents et les enfants (La Perruche, Le vieux Payen, Le bouquet de noce), le motif du mari trompé (Bêtes et mari, La laine et le crin),  les relations ambiguës entre le curé et sa ménagère (La Corde et la Génisse), les sous-entendus sexuels… « Je l'emmène à Montréal voir un médecin. Le médecin dit que c'est une honorée, une maladie à son honneur, dont il me guérit si bien, si vite que je me retrouve sans éléphant à cheval sur une licorne, galopant de retour vers le beau comté de Maskinongé. »

Et souvent l’humour tient uniquement au style et au ton : « À la fin de la soirée il n'y avait plus de coin, tout le monde était rond »; « La démesure des oreilles prédispose au veuvage »; « La belle mort est la fleur de la vieillesse »; « Les poules accoururent, le bec au bout des yeux, bêtes comme la faim. »

Le recueil s’est mérité le prix du gouverneur général.

Extrait 
Autrefois je n'étais pas un robineux, j'étais quelqu'un de plus honorable, j'étais un vagabond, non pas celui qui épeure les femmes et à qui elles donnent un cent pour éloigner le mauvais sort, mais le vagabond connu de toute la province, qu'on accueille avec joie, qu'on retient même car il apporte dans son sac la sagesse et la fantaisie. Aussi longtemps que durait la saison douce, je parcourais les routes.

Le soir venu, je m'arrêtais dans quelque maison, où à la veillée, je suscitais devant les yeux de mes hôtes un monde qui n'avait pas de réalité, mais par lequel on pouvait entendre celui que l'ombre avait absorbé. Le lendemain, reprenant la route, j'avais l'impression de ne pas être passé en vain et de laisser derrière moi plus de cohérence que devant, un jour plus clair, des fermes aux lignes mieux dessinées, des visages plus humains. Non, je n'étais pas un mendiant, je ne quémandais rien et ce que je recevais ne pouvait être comparé à ce que j'avais donné. J'étais un gueux, mais j'étais aussi une sorte de grand seigneur errant par le monde afin de lui redonner un peu d'allure, un peu de style. (LE ROBINEUX dans Suite à Martine, p. 48-49)

Lire un résumé des contes : André Durand, Le comptoir littéraire

Jacques Ferron sur Laurentiana
Le Dodu
Le Licou
Contes du pays incertain
Cotnoir
L'Ogre
Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie