6 septembre 2014

Les Floraisons matutinales

Nérée Beauchemin, Les Floraisons matutinales, Trois-Rivières, Victor Ayotte éditeur, 1897, 214 pages.

Le titre évoque l'éveil, la plénitude et la fraîcheur, et sans doute aussi la beauté et une certaine conception ancienne de la poésie. « Matutinal » est vieux et littéraire. Il y a chez Nérée Beauchemin un souci esthétique, en ce sens que ses poèmes, plutôt longs, sont très travaillés. Il varie la longueur du vers, mais aussi les thèmes, le rythme et le ton. Cependant, bien malin qui pourrait y discerner un quelconque plan.

Le recueil débute par des poèmes religieux assez lourds aux oreilles d’aujourd’hui? Qui a encore le goût de lire de longs poèmes sur Léon XIII, sur la crèche ou le rite du viatique?  Heureusement, le recueil n’est pas que religion bien que la pensée religieuse demeure toujours en arrière-plan. Beauchemin était médecin, ce qui peut expliquer que plusieurs poèmes abordent le thème de la mort, dont deux assez pathétiques sur la mort d’un enfant (« Chrysanthème » et « Grand deuil »). Aux termes de pénibles questionnements,  l’assurance que tous ces morts ont accédé à une vie meilleure lui sert de consolation. « L'éloge des défunts n'est pas dans les chants tristes / Des poètes ; il est dans un pieux regret. »

Le principal motif du recueil n’est pas le patriotisme – comme on l’affirme parfois – mais la nature. Il y a beaucoup d’oiseaux et de fleurs et la plupart du temps – il emploie le verbe rossignoliser – l’usage qu’il en fait est crédible. Je m’explique : les oiseaux sont bien les nôtres et les fleurs fleurissent selon la bonne saison, ce qui n’est pas toujours le cas dans la poésie de l’époque. Les poèmes sont longs, descriptifs ou lyriques, et souvent se terminent par un court message sur le mode romantique ou symbolique. Rien de très original, la plupart du temps c’est le passage du temps qu’il lit dans les variations de la nature.

On a droit à des poésies sentimentales, plus intimistes, sans grands épanchements toutefois. Par exemple, dans « A la claire fontaine », une belle se meurt d'ennui en attendant son amoureux, parti sur un coup de tête à la guerre, alors qu'elle lui faisait des misères. Il écrit aussi un poème à celle qu’il aime : « Dans ta mémoire immortelle, / Comme dans le reposoir / D’une divine chapelle, / Pour celui qui t’est fidèle, / Garde l’espoir et l’amour. »

Quelques poèmes sont dédiés à ses amis poètes : Crémazie, Fréchette, Robert Walsh.

Beaucoup sont en quelque sorte des saynètes. L’une des plus réussies évoque les promenades en traineau. «  Aux heures de la promenade, / Sur les places, de trois à cinq, / De l’esplanade à l’esplanade, / Du skating rink au skating rink ». (Les clochettes)

On lit même un épithalame (le mot est de Beauchemin) plutôt amusant : « Quand on s'aime, on se marie : / La vie à deux, c'est si doux. / Mon cher, aime ta chérie : / Bon coeur jamais ne varie. / Cher tendre couple, aimez-vous. »

Enfin, il y a quelques poèmes patriotiques, qui célèbrent Papineau (l’orateur), les exploits D’Iberville à la Baie d’Hudson et tous les patriotes de 1837. Tout en admirant ses ancêtres, Beauchemin semble bien content que ce temps soit révolu : « Gloires passées, le temps de la lutte est passée. / Le grand combat est clos, la bataille est finie, / Et les lutteurs d'hier vivent en harmonie. / Honte à ceux dont les cris de rage osent encor / Troubler ce sympathique et généreux accord. » La reine Victoria a même droit a quelques vers laudatifs. « Le peuple est maître, c'est assez. Victoria, / Aux esprits assagis que son sceptre nivelle, / Impose le respect d'une charte nouvelle, / Et fait planer sur tous l'égale autorité / De sa très douce et très sereine majesté. »

Hantise

Je rêve les rythmes, les phrases
Qui montent dans un vol de feu,
À travers le ciel des extases,
Vers le beau, vers le vrai, vers Dieu.

Mon oreille éperdue essaie
De saisir l’infini concert :
Le son précis, la note vraie,
Fuit, revient, et fuit, et se perd.

J’aspire au lyrisme extatique,
Et sur les lyres aux sept clés
Je cherche à rendre le cantique
Des psaltérions étoilés.

J’invoque l’ange et le prophète,
Les esprits au vol large et sûr :
Le musicien, le poète,
Les chœurs de l’idéal azur.

Ô désespérante hantise !
Ô charme du rythme obsesseur !
Quelle est la voix qui s’harmonise
Avec ta céleste douceur.

Claviers aux multiples octaves,
Où donc les aurai-je entendus
Les rires clairs et les pleurs graves
De vos lointains accords perdus ?

Hélas ! j’ai beau scander mes mètres
Sur le grand mode ionien :
J’ai beau prier les dieux, les maîtres
De l’art nouveau, de l’art ancien :

J’ai beau pleurer, j’ai beau me plaindre,
Oh ! non, jamais je ne pourrai,
Je ne pourrai jamais atteindre
Aux divines splendeurs du vrai. (P. 83-85)

Du même auteur : Patrie intime

Lire le recueil à la BEQ





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