30 mai 2011

Né à Québec

Alain Grandbois, Né à Québec, Paris, Albert Messein,  1933, 256 pages.

Livre d’historien? Récit de romancier? Difficile à dire tant la frontière entre les deux est mince. Quelle place Grandbois laisse-t-il à l’imagination? Il faudrait étudier ses sources, dont les documents laissés par les explorateurs du Mississipi, pour faire la part des choses, ce qui n’est pas l’objet de ce blogue. Le livre est suivi d’une bibliographie. Il cite le père Marquette dans le texte. Mais il y a ces descriptions poétiques des paysages qui ne peuvent venir que de sa plume. Chez Grandbois, le poète n’est jamais loin : mais contrairement à ce que certains critiques prétendent, et même si on note une attention particulière pour l’île et le rivage dans ses observations de l’espace, je trouve qu’on est encore loin de la poésie luxuriante du poète-voyageur.

Le récit est divisé en trois parties.

1re partie
Grandbois commence sa narration au début du XVIIe siècle avec le grand-père maternel de Jolliet : Adrien d’Abancourt, un compagnon de Champlain. Sa fille va épouser Jean Jolliet en 1639. Il ne se contente pas de cerner la vie du futur découvreur, il refait en partie pour le lecteur français l’histoire de la Nouvelle-France, à travers les ancêtres du futur explorateur. On revit donc les guerres avec les Iroquois, le génocide des Hurons, l’histoire de Dollard, les chicanes entre Mgr de Laval et les gouverneurs, l’arrivée de Talon, des régiments de soldats et  des filles du Roy… Jolliet, enfant, est très religieux. De toute évidence, ce protégé des Jésuites se destine à la prêtrise. À la fin de sa jeunesse, il part en France pour étudier la cartographie. Il hésite entre la religion et l’aventure, revient au pays, et opte pour celle-ci.

2e partie
Jolliet se voit confier une première mission. Il se rend dans la région des Grands-Lacs à la recherche de mines de cuivre, là où les Jésuites ont déjà établi la mission du Sault. Il en profite pour explorer la région, fréquente les Autochtones, dont certains qui prétendent avoir vu la « Grande eau » : le Mississipi. Il revient à Québec et prépare une nouvelle expédition, cette fois-ci vers le grand fleuve. Accompagné du Jésuite Marquette et de six coureurs des bois, il se lance dans l’inconnu. « Si la terre n’est pas créée, Dieu la fera jaillir pour toi du néant, afin de justifier ton audace. » (Isabelle de Castille à Colomb) Ils vont descendre le grand fleuve sans se rendre au golfe du Mexique : ils rencontrent quelques tribus d’autochtones assez particulières (les Illinois, les Missouris, les Akanseas), se font des amis et rebroussent chemin à dix jours de navigation du Golfe du Mexique. Pour eux, comme ils sont sûrs que le Mississipi s’y jette, leur mission est accomplie. Au retour, ils explorent une rivière tributaire, l’Illinois., traversent le lac Michigan. En revenant à Québec, Jolliet va perdre ses cartes, son journal de voyage et divers objets dans les rapides de Lachine. Il devra reconstituer le tout de mémoire.

3e partie
Jolliet aurait bien voulu retourner dans l’Illinois, mais Frontenac, l’ennemi des Jésuites, va l’en empêcher, favorisant plutôt Cavelier de La Salle. Jolliet va d’abord s’installer aux Îles Mingan, puis Frontenac va lui concéder l’île d’Anticosti. Entre-temps, toujours pour le compte du roi, il va se rendre à la Baie-James par terre via le Saguenay et la Péribonka pour essayer de comprendre l’importance du commerce anglais à la Baie d’Hudson. Il va aussi faire un autre voyage d’exploration au Labrador.

Grandbois raconte à plusieurs reprises la rencontre de l’explorateur et de l’Autochtone. Il me semble que de toutes ces descriptions, la rencontre avec les Illinois est la plus pittoresque. En voici un extrait.

Extrait
Au matin, on leur fit visiter le bourg. Jolliet compta plus de trois cents cabanes, claires et propres, exposées au midi. On lui nomma les villages voisins : Atontata, Paoutet, Moïngotiéna, et celte Maha que bordait une forêt de vieux chênes. Partout, sur son passage, des Indiens accourraient, qui lui tendaient au bout de leurs bras des écharpes de peau d'ours, des colliers de poils de bœuf, des cornes de bisons sculptées, des mocassins ouvragés. De peur que le Canadien ne fût importuné, un chef, le précédant, chassait les plus audacieux.
Il vit des femmes au visage mutilé. On lui expliqua qu'elles avaient été infidèles, et que la loi de la Nation voulait qu'elles fussent ainsi punies. Plus loin, de jeunes hommes  aux gestes mièvres s'avancèrent, souriants. On les appelait Ileouata. Ils avaient les yeux fardés et les ongles teints. Ils portaient des colliers de fleurs, balançaient leurs hanches et marchaient par couple, enlacés. La foule paraissait leur porter le plus profond respect. Le Canadien apprit qu'un génie particulier les habitait, qui les faisait différents des autres hommes. Ils méprisaient les caresses des femmes, mais ne se plaisaient et n'excellaient que dans des travaux féminins. Ils ne prenaient point part aux guerres, mais nul Conseil ne se tenait où ils ne fussent appelés à donner leurs avis, qui étaient toujours de la plus haute sagesse. Ils chantaient à la fin des festins... Jolliet sentit sur lui des regards lourds. Il songea soudain à Québec, à certains yeux étoilés. Une sorte d'allégresse le souleva...
On conduisit Jolliet à un petit port naturel dans une anse de la rivière. Une flottille de longs canots s'y trouvait. Certains étaient creusés dans le tronc d'arbres géants; d'autres, construits seIon les données les plus justes des lois de la navigation.   Quelques-uns   avaient  plus   de   soixante pieds de longueur.
Le Grand Capitaine garda ses hôtes cinq jours et tint à les accompagner jusqu'au fleuve. Six cents personnes leur faisaient cortège. Marquette, qui n'avait cessé d'évangéliser, dut promettre de revenir l'année suivante à Péouaréa et d'y fonder une mission.
Et le grand fleuve les reprit. (p. 183-184)                          

Alain Grandbois sur Laurentiana
Avant le chaos
Les Îles de la nuit
« Les mille abeilles »
Rivages de l’homme

Né à Québec

27 mai 2011

D’un océan à l’autre

Robert de Roquebrune, D’un océan à l’autre, Paris, Éditions du monde nouveau, 1924, 254 pages.

1870. La révolte gronde chez les Métis, ce qui n’empêche pas Augustin Ménard, un spécialiste des langues indiennes, de se rendre dans les prairies canadiennes pour parfaire ses connaissances. Dans son périple, en grande partie en traîneau à chiens, il est accompagné de Mgr Gandin qui retourne dans le Nord-ouest, de son neveu Jacques et de Thomas Scott, un agent du gouvernement. Ils rejoignent d’abord un poste de la compagnie de la Baie d’Hudson, tenu par une famille Guilbault, originaire du Québec. Ils y retrouvent le célèbre père Lacombe et Donald Smith, un actionnaire du Canadien Pacifique. Après quelques jours de repos, le groupe reprend la route vers Fort-Garry.

Louis Riel et les Métis se sont emparés du fort. Smith et quelques collaborateurs se rendent auprès de Riel pour soumettre les propositions du gouvernement. La mission échoue. Les Autochtones, menés par L’Ours, un Cri qui déteste les Blancs, veulent se joindre aux Métis. Scott veut s’emparer de Riel et de L’Ours et c’est nul autre qu’Augustin Ménard qui vient les avertir du complot qui se trame contre eux. Finalement, l’arrivée de Mgr Taché, évêque de saint-Boniface, va apaiser les Métis. Riel et les Métis pratiquent la religion avec beaucoup de ferveur. Ils acceptent l’annexion à la Confédération, à condition qu’on leur cède les titres sur certaines propriétés.

1885. Les voies ferrées s’arrêtent au pied des Montagnes Rocheuses. Les Guilbault et les Ménard possèdent maintenant des ranchs. La révolte des Métis est repartie de plus belle : les autorités fédérales n’ont pas tenu leurs promesses. L’Ours est toujours aussi belliqueux. Son fils a même volé deux chevaux à la ferme des Guilbault. Le père étant décédé, ce sont la mère et sa fille aînée, Aline, qui dirigent le ranch. Aline, qui a beaucoup de cran, décide de se rendre à Winnipeg pour récupérer ses chevaux. À sa surprise, L’Ours les lui rend sans discuter.  Émerveillé par sa chevelure blonde, il projette d’enlever la jeune fille  pour qu’elle préside à la fête du soleil. Plus encore  il veut qu’elle épouse son fils. Profitant de la nuit, il met en oeuvre son plan. La mère fait appel à la police montée qui n’y peut rien, trop préoccupée par les Métis. Parti à sa recherche avec son neveu Jacques, Augustin Ménard, lui qui a déjà sauvé la vie à L’Ours, réussit à la faire libérer. Les trois vont rejoindre le train pour rentrer chez eux. On apprend que Riel a été arrêté. Jacques Ménard épouse Aline Guilbault.

Le roman manque d’unité. L’action n’est pas assez resserrée autour de la rébellion des Métis. En fait, Roquebrune présente une vision trop superficielle du fait historique : on comprend mal les enjeux et on n’assiste pas au dénouement de la crise. Aucun des personnages principaux n’est impliqué directement dans la crise. Riel est à peine esquissé. Les autres personnages historiques (Lacombe, Taché et Smith) sont épisodiques. Les personnages principaux (les Ménard et les Guilbault) ne sont pour ainsi dire pas liés, ni physiquement ni émotivement, aux événements politiques. À l’avantage de l’auteur, disons qu’il décrit bien le milieu physique (la grande plaine, Fort-Garry, Saint-Boniface…) Les Autochtones sont démonisés et les Métis présentés sous un jour peu sympathique. On ne sent pas que l’auteur soit extrêmement sympathique à leur cause. L’épopée du rail lui inspire de plus belles pages que la révolte des Métis. « Le rail collait bien à cette terre de l’Ouest et nul ne pourrait l’en arracher. Le vent des prairies serait désormais déchiré par le sifflet strident des locomotives. Le Canada faisait un bond gigantesque et allait prendre possession de son domaine merveilleux de l’Atlantique au Pacifique. » Riel apparaît comme un illuminé. « Celui-ci tendit la main d'une manière presque aimable. Sa haute taille parut fléchir légèrement. Ses yeux au regard un peu vague se fixèrent sur M. Ménard avec insistance. Il y avait beaucoup d'intelligence dans ce regard mêlé à une sorte de rêverie continuelle. On eût dit que Riel n'avait pas une vision nette et qu'il considérait toutes choses à travers un voile de brume. Sa figure très belle accusait les traits de sa race. » Le roman se lit très bien.

Extrait
Réunis autour d'une grande table, Riel et les chefs métis délibéraient. Les figures imberbes étaient empreintes de gravité. Autour de la maison, la petite troupe que Riel avait recrutée parmi les mécontents de la Rivière Rouge, se tenait dans l'attente. Armés de carabines, ces hommes attendaient quelque chose. Quoi ? Ils ne le savaient pas 1res bien mais leur confiance en Riel était immense. Cette petite population métisse se sentait depuis quelques mois menacée d'un grand danger. Ce danger venait de l'Est, de ce Canada qui les avait annexés brutalement. Ni Indiens ni blancs, les métis sentaient confusément que leur situation était terrible. Ils n'appartenaient à aucune race, en somme, et cependant, ils voulaient vivre, et garder les terres où ils étaient nés.
Riel venait de recevoir de mauvaises nouvelles, le gouvernement canadien refusait de le reconnaître comme chef des métis. Les métis, cela n'était ni une race ni une nation. La Compagnie de la Baie d'Hudson avait cédé ses droits au gouvernement d'Ottawa et celui-ci entendait ne reconnaître aucune indépendance à cette vague population sortie des Indiennes et des coureurs des bois.
Le front chargé de soucis, Riel rêvait. Autour de lui, tous étaient silencieux. L'inquiétude et l'anxiété planaient sur cette assemblée d'hommes rudes et simples. Ils sentaient leur situation désespérée. Comment lutter contre des ennemis tels que ces hommes de l'Est! Ah! s'il s'était agi d'une guerre contre les Indiens de la Saskatchewan ou des régions du Nord, cela n'eût pas été compliqué. Que de fois, pour un vol de chevaux, pour un bison tué sur leurs terres, les métis s'étaient lancés à la poursuite d'une tribu nomade de Cris ou de Pieds-Noirs! Quelles randonnées à travers les prairies, que de beaux combats! Le sang indien coulait dans leurs veines et ils étaient aussi forts et aussi courageux que leurs adversaires. Mais devant les ennemis de l'Est ils se sentaient sans force et sans ruse et ils n'invoquaient que leurs droits. (p. 131-132)

23 mai 2011

Les Fiancés de St-Eustache

Adèle Bibaud, Les Fiancés de St-Eustache, s. l., s. n. 1910, 162 pages.

Lucienne Aubry, orpheline, est élevée durement par un oncle et une tante qui ne lui témoignent jamais la moindre tendresse. Son enfance est malheureuse jusqu’au moment où un jeune professeur, appelé pour enseigner l’anglais, la prend sous son aile. Il a six ans de plus qu’elle et se nomme Pierre Dugal. Le temps passe, elle vieillit et leur relation devient amoureuse. Lors d’une promenade sur le fleuve, Pierre, Lucienne et sa cousine font naufrage et cette dernière se noie. Pierre est condamné par la famille. Il perd son poste de professeur auprès des enfants de la famille. Lucienne, malade, doit se faire soigner et se retrouve chez le docteur Chénier à Saint-Eustache. À l’insu de ses tuteurs, elle revoit Pierre. Guérie, elle retourne chez ses parents adoptifs à Montréal. Lucienne et Pierre s’écrivent en attendant que Lucienne ait 21 ans et qu’elle puisse voler de ses propres ailes. Ce jour arrive finalement. Lucienne quitte son oncle et sa tante et vient s’installer à Saint-Eustache chez la mère de Pierre en attendant leur mariage. On est en 1837. Les troubles politiques secouent le pays. Le Dr Chénier dirige les patriotes de Saint-Eustache. Après la victoire à Saint-Denis, tous les espoirs sont permis. La défaite de Saint-Charles et le massacre de Saint-Eustache vont mettre un terme à la Rébellion. Le docteur Chénier et Pierre meurent dans la bataille. Quant à Lucienne, elle s’interpose entre un soldat anglais et un compatriote et est abattue. Ce jour-là, elle et Pierre devaient se marier.

Malgré de bons ingrédients de départ, ce roman cherche son genre entre le roman historique et le roman sentimental. J’aurais plutôt tendance à le classer dans la seconde catégorie. L’aspect historique n’intervient qu’à la toute fin. Il y a beaucoup de clichés, entre autres tous les stéréotypes de la jeune femme fragile qui ne peut vivre sans un homme qui la soutient. Il me semble que Bibaud aurait dû travailler davantage la composition. Au lieu d’ajouter de longues descriptions, mal intégrées à l’intrigue, elle aurait pu ficeler les transitions entre les chapitres, couper certaines intrigues secondaires qui ne vont nulle part, resserrer le tout autour de ses deux héros. À titre d’exemple, à la fin, plutôt que de nous présenter une scène d’adieu entre Pierre et Lucienne, elle nous raconte le moment où le docteur Chénier quitte sa femme et son enfant pour participer à la bataille. À certains endroits, on a l’impression que le roman s’interrompt, que les événements ne sont plus vécus par les personnages, mais expliqués par l’auteure. À son mérite, si ce n’était des fautes, je dirais que ce roman est bien écrit.  

Extrait
Une détonation formidable à l’instant retentit, la grande porte de chêne de l’église vole en éclats et les soldats envahissent le temple. Le combat recommence au-dedans. Deux mille hommes contre cent se ruent avec rage, une lutte sans merci, effrénée, barbare s'engage, on se prend corps à corps, on s'écrase aux fenêtres, aux portes : comme un flot mouvant les masses repoussent et se repoussent.
— Courage, crie Chénier aux siens. Et un moment devant les troupes anglaises, qui reculent on croit à la victoire.
-Victoire, victoire, mes enfants, continue-t-il, Dieu soit béni.
Mais soudain un cri d'horreur lui répond. Colborne, furieux de cette sublime résistance et craignant la défaite, a fait mettre le feu à l'église. O fatalité ! le héros courbe la tête en voyant monter, en spirales rougeâtres, les flammes du brasier qui lui enlèvent sa dernière espérance; cependant au milieu des éclairs, de là fumée, on veut encore défendre chèrement sa vie. Les Anglais effrayés ont quitté le temple, maïs ils le cernent. Plusieurs patriotes, voyant tout perdus s'élancent par les fenêtres, ils trouvent la mort en tombant. Il ne reste auprès de Chénier que Pierre et une poignée de braves se défendant en désespérés. Enfin voyant que tout est inutile Chénier leur dit:
— Mes amis, sautons par la fenêtre, du côté du couvent, par le cimetière nous essayerons à passer à travers l'ennemi.
On le suit.
— Sautez, dit-il à ses compagnons, je serai le dernier.
— Non pas, mon colonel, répond  Pierre Dugal, je reste après vous.
— Non,   mon   ami,   je   suis   votre   commandant, obéissez.   Si l'on  vous tue c'est moi qui dois vous venger.
Durant ce court dialogue les autres ont sauté, ils s'affaissent sous les balles des Anglais, Pierre s'élance à son tour, puis Chénier ; en tombant le docteur se brise la jambe ; néanmoins sur un seul genou, il se relève, tire et brise le crâne d'un officier aux prises avec Pierre; l'Anglais a son compte; mais un autre prend sa place et frappe le fiancé de Lucienne en pleine poitrine, tandis que Chénier atteint aussi au cœur s'affaisse sur le sol, par un suprême effort le héros soulève la tête et s'écrie en mourant :
- Vive la liberté !
Pierre criblé de balles expire au même instant. Les murs de l'église se tordent sous les flammes, et du plus haut sommet des clochers qui brûlent, l'airain en sanglots convulsifs tinte lugubrement le glas funèbre des martyrs qui un à un tombent en arrosant le sol de la patrie du plus pur de leur sang. Grains de sénevé devant faire naître plus tard une nation libre et florissante au cœur d'un beau pays. Le sacrifice fut grand, la cause était si noble. (p. 159-161)

Adèle Bibaud sur Laurentiana

20 mai 2011

Novembre 1775

Gérard Morisset, Novembre 1775, Québec, s. n., 1948, 109 pages (Illustrations hors texte de l’auteur)
 
On ne compte plus les livres de Gérard Morisset. Il n’a écrit qu’une œuvre littéraire, une longue nouvelle qu’il a lui-même admirablement illustrée.

On est en 1775 et l’armée d’Arnold est campée à Sainte-Marie de Beauce, donc tout près de Québec. Julien Fournier est étudiant lorsqu’il apprend que son père vient de mourir dans un accident de voiture. Il doit se rendre à L’Islet pour régler la succession. Il est arrêté lorsqu’il essaie de s’y rendre : on le soupçonne de vouloir se joindre aux Bostonnais. Il entretient une relation amoureuse avec Louise Loubier, une lointaine parente. En fait les deux sont le petit-fils et la petite-fille de François Loubier sans être cousins : Fournier a eu trois femmes et leur grand-mère n’était pas la même. Encore plus compliqué : le véritable père de Julien était son parrain. Passons. Quant à Louise, elle n’a pas connu ses parents et elle vit avec sa grand-mère d’adoption, une vieille détestable.

Julien va s’engager dans la milice qui défend la ville de Québec contre Arnold, va avoir le temps de mener quelques actions périlleuses, de se comporter en héros, avant de mourir. Louise ne se remariera jamais. Le dernier chapitre nous transporte en l’an 1805. Louise Loubier vient de mourir. Le notaire qui a géré la succession de François Loubier  essaie de démêler pour sa femme les liens compliqués qui unissaient Julien et Louise.

L’aspect généalogique est inutilement compliqué. L’aspect historique n’est qu’une toile de fond. On n’assiste pas aux actions militaires. La composition manque un peu de fini. Pour le reste, voilà un récit assez original, différent de ceux qu’on pouvait lire dans les années 40. C’est d’abord et avant tout une « histoire de famille », avec ses secrets, ses haines, ses manigances. C’est court comme récit, mais Morisset a créé de beaux personnages, surtout celui de Louise, un personnage bien incarné, comme on dit. Voici la scène où elle doit rejoindre Julien :  

« Elle essaie d'imaginer ce que sera l'arrivée de Julien. Machinalement, elle prononce tout bas des formules de salutation. « Chère Louise », ou « Mon amour », ou encore « Ma chérie ». Elle s'afflige de la pauvreté de son vocabulaire. D'autres formules se présentent à son esprit ; elle les repousse aussitôt, avec l'intransigeance d'une éphémère lucidité. Quoi ! Presque tous les amoureux, lorsqu'ils s'abordent, se contentent de ces formules banales, toujours les mêmes, et qui servent dans toutes les circonstances! Ce sont les mots de l'oncle Denys à la jeune veuve qu'il vient d'épouser à quarante ans ; il les prononce en bougonnant, avec un sourire vulgaire du coin de la bouche . . . Que fera Julien ? Louise désire quelque chose d'imprévu comme presque toutes leurs rencontres, d'audacieusement original comme leur rendez-vous de ce soir. En y réfléchissant, elle en arrive à souhaiter un seul mot, « Louise », que la voix de Julien prononcerait avec une tendresse infinie . . . Mais pourquoi des paroles ? Les gestes ne suffisent-ils pas ? Louise est assurée qu'elle serait éperdue d'amour si Julien la prenait violemment dans ses bras, sans un mot, et s'il l'embrassait avec passion, sans retenue, à perdre haleine . . . Cette vision de Julien surgissant des ténèbres comme le dieu même de l'amour et s'emparant d'elle comme d'une proie, silencieusement, farouchement, cette vision l'éblouit et l'envoûte. L'émotion la saisit à la gorge ; elle croise ses bras sur ses seins hérissés ; elle respire par saccades irrégulières . . . Après une sorte d'apaisement, la vision renaît, plus tendre et plus pressante que la première fois ; Louise en est bouleversée ; elle passe sa main moite sur son front en sueur ; elle est entêtée de l'odeur de son corps en fièvre ; elle soupire à la nuit scintillante . . . Une troisième fois, l'évocation revient comme un ouragan qui balaie tout ; ce n'est plus Julien qui fonce sur elle brutalement ; c'est l'un de ces êtres sauvages et merveilleux que l'instinct des Grecs a créés pour fouetter l'effroi des vierges . . . Et Louise, emportée par la violence de son rêve, se met spontanément à mimer la scène ; brusquement, elle renverse sa tête blonde, ferme à-demi les yeux dans une imploration, ouvre les bras comme pour accueillir le dieu dément, aspire avec force et tend ses lèvres tremblantes en une moue pleine de désir. »

On trouve aussi d’indéniables qualités dans la description. Gérard Morisset était un spécialiste d’art et cela transparait dans son récit. Il a fait de Julien une espèce d’esthète qui se plait à admirer l’architecture, la décoration des pièces. 



14 mai 2011

Réminiscences. Les Jeunes Barbares

Arthur Buies, Réminiscences.  Les Jeunes Barbares, Québec, Imprimerie de l’électeur, 1893, 110 pages.

Réminiscences
Buies, né en 1840, jette un regard nostalgique sur ses années de jeunesse, soit la période 1860-1870. Il raconte un peu sa vie personnelle, mais surtout son implication auprès de l’Institut canadien. Là s’était formé un petit cénacle de résistants face aux velléités ultramontaines de Mgr Ignace Bourget. La génération de Buies assura la relève des Joseph Doutre, Éric Dorion, Charles Daoust, Joseph Papin, Louis Labrèche-Viger, Charles Laberge : « Quand nous parûmes sur la scène, nous, c-à-d. ceux qui ont aujourd'hui de quarante-cinq à cinquante ans, et même, hélas! .... un peu plus, la brillante pléiade de 1854, qu'on a appelée « la pléiade rouge » commençait à décliner sérieusement. »  

À l’époque, Buies, étudiant peu sérieux,  terminait son  droit. Il l’exerça quand même pendant une courte période pour le plus grand malheur de ses clients. Plus intéressé par l’écriture et le journalisme, et par les discussions et la fête, il participa activement aux travaux  de l’Institut : « Aussi, tout en étant jeunes, et même très jeunes à nos heures, étions-nous aussi des hommes aimant le travail fécond, comprenant toutes les responsabilités de l'avenir et nous y préparant par la culture mutuelle, sans jamais tomber dans l'admiration mutuelle, maladie infectieuse attaquant de préférence les inférieurs et les incapables qui ont besoin de s'exalter entre eux, qui s'en font accroire avec un sérieux désopilant et qui s'imaginent en faire accroire autant au public. » Le « noyau serré et presque indivisible, qui mangeait à la même table et habitait à peu près sous le même toit » comprenait Wilfrid Laurier « toujours studieux, toujours absent des plaisirs », C. A. Geoffrion « l’ami des temps durs », Alphonse Lusignan « l’amoureux des lettres », Gonzalve Doutre « pilier inébranlable de l’Institut canadien », Ovide Perreault, Oscar Archambault, Joseph Turgeon, Prisque Arthur Letendre et quelques autres.

De 1864 à 1869 ce groupe occupa l’avant-scène, puis se dispersa après que Bourget eut condamné à l'excommunication tout membre de l’Institut. Ce qui est étonnant, c’est que sous plusieurs aspects, l’effervescence de cette période nous rappelle celle de la Révolution tranquille survenue cent ans plus tard.

« Notre génération appartenait à l'époque de transition entre le Canada ancien et le Canada nouveau. Nous avons connu le vieux Montréal, celui que nous avaient légué nos pères, avec une physionomie qui se modifiait lentement et imperceptiblement par l'action d'un progrès mesuré et longuement prévu. »

« C'était au temps où l’on commençait les démolitions de la rue Notre Dame, où l'on comblait le fossé de la rue Craig et les marais de la rue Sainte-Catherine, laquelle ne dépassait guère alors le Beaver Hall, du côté ouest, au temps enfin où la rue Saint-Denis comptait tout au plus une vingtaine de maisons, qui avaient l’air de se demander par quel hasard elles étaient plantées là. »

« Nous formions au cénacle un groupe d'audacieux et de téméraires qui ne reculaient devant rien… En ce temps-là la lutte était terrible entre une autorité intransigeante, impitoyable, déterminée à faire courber tous les esprits, à détruire les plus petits germes, les plus légers souffles d'indépendance intellectuelle, entre cette autorité, dis-je, et ce qui tenait encore de l'ancienne phalange  des libéraux restés debout dans la déroute de leurs idées, et continuant à résister dans l'écrasement de leur parti. »

Buies raconte quelques débats et prises de position de son groupe : par exemple, alors que l’Église prend faits et causes pour les Sudistes, les « Rouges » se rangent derrière les états nordiques et la République. Pour avoir une idée du style de Buies, voici comment il présente les opposants :

«  La campagne contre le Nord fut menée avec cette âpreté tranchante, avec cet esprit provocateur, cette intransigeance haineuse, ce parti pris ou plutôt ce culte du dénigrement, avec ce débordement de calomnies et cette virulence de fiel qui caractérisent les fanatiques de politique presque à l'égal des fanatiques de religion, et les assimilent bien plutôt à une secte qu’à un parti, je veux dire ce ceux qui, ayant transporté sur un théâtre plus étroit l'esprit et les traditions du torysme britannique, en sont devenus d'autant plus intolérants et plus intolérables.

Ces hommes, que le créateur ne s'est décidé à former qu'avec bien des précautions et après avoir longtemps d'avance pétri un limon spécial, sont tout charpentés d'arrogance et d'outrecuidance. Ils consentent à la rigueur à passer pour faire partie de l'espèce humaine, mais à la condition qu'on reconnaisse qu'ils sont nés pour lui commander, que l'autorité leur est dévolue naturellement, qu'ils ont un droit unique et exclusif de l'exercer, de la tenir, et que là où le pouvoir leur échappe, ils ne sont pas tenus, pour le ressaisir, d'user, comme les autres hommes, des moyens vulgairement appelés légitimes. Aussi, quand ces hommes-là sont des catholiques, de par leur nature supérieure sont-ils plus catholiques que le pape, et tous ensemble, avec ceux de leur espèce qui sont protestants, sont-ils plus loyaux que la reine. »

Les Jeunes Barbares
Buies entend servir une leçon d’écriture et d’humanisme à la jeune génération (celle des années 1880). Il choisit le texte d’un journaliste du Glaneur, qu’il ne nomme pas, prenant plaisir à relever, fautes, erreurs de style  ou tout simplement bêtises du propos. L’attaque face aux jeunes est très virulente : « Pour ma part, je serais porté à toutes les indulgences possibles à l'égard des « Jeunes », s'ils ne nous fendaient pas la figure avec leurs prétentions outrecuidantes, s'ils voulaient être modestes un seul jour, comme il convient à des gens qui savent assez peu pour avoir tout à apprendre ; s'ils voulaient enfin se mettre dans la tête qu'ils sont très malades, et que s'ils continuent de braver les lois de l'hygiène morale, ils courent le risque de devenir un objet particulier de sollicitude pour les municipalités dont ils relèvent. »

Puis il s’en prend au docteur C, lequel a eu le malheur de publier  un article dans « La Patrie », article dans lequel il se vante d’une intervention qui aurait sauvé la vie d’un vieillard. Buies démontre  que le style est approximatif ou incorrect et que le tout est mal raconté, prétentieux. Il termine par ce conseil : « Docteur, docteur. Restez dans votre laboratoire. Ne vous servez que du pilon, jamais de la plume. Une plume entre vos mains est plus dangereuse qu'un rasoir entre les mains d'un enfant. / Pilulez, réduisez, onguentez et cautérisez, mais n'écrivez pas. »

En fait, au-delà de ces deux critiques très ciblés, il dénonce une certaine culture, dont la jeunesse n’est que la victime. Après avoir donné quelques conseils aux « jeunes Visigoths », il dénonce l’enseignement dans nos écoles et surtout la mainmise de l’Église sur l’éducation : « Quand je vois ce qu'on a fait de notre jeunesse, si intelligente en somme et si bien douée, quand je pense à l'instruction qu'on lui a donnée en retour de la confiance illimitée et de l'obéissance passive de tout un peuple, quand je la vois livrée sans contrepoids à une caste d'hommes qui s'est constituée l'unique éducatrice des générations, qui repousse comme un sacrilège l'idée seule de recruter des professeurs en dehors de son propre sein et qui aime mieux nous abandonner au mépris des autres races, que de voir diminuer d'une infime fraction la domination qu'elle exerce, je me sens,— et bien d'autres se sentant comme moi,— saisi d'une indignation patriotique qu'il n'est plus possible aujourd'hui de contrôler ni de retenir en soi. »