23 mai 2011

Les Fiancés de St-Eustache

Adèle Bibaud, Les Fiancés de St-Eustache, s. l., s. n. 1910, 162 pages.

Lucienne Aubry, orpheline, est élevée durement par un oncle et une tante qui ne lui témoignent jamais la moindre tendresse. Son enfance est malheureuse jusqu’au moment où un jeune professeur, appelé pour enseigner l’anglais, la prend sous son aile. Il a six ans de plus qu’elle et se nomme Pierre Dugal. Le temps passe, elle vieillit et leur relation devient amoureuse. Lors d’une promenade sur le fleuve, Pierre, Lucienne et sa cousine font naufrage et cette dernière se noie. Pierre est condamné par la famille. Il perd son poste de professeur auprès des enfants de la famille. Lucienne, malade, doit se faire soigner et se retrouve chez le docteur Chénier à Saint-Eustache. À l’insu de ses tuteurs, elle revoit Pierre. Guérie, elle retourne chez ses parents adoptifs à Montréal. Lucienne et Pierre s’écrivent en attendant que Lucienne ait 21 ans et qu’elle puisse voler de ses propres ailes. Ce jour arrive finalement. Lucienne quitte son oncle et sa tante et vient s’installer à Saint-Eustache chez la mère de Pierre en attendant leur mariage. On est en 1837. Les troubles politiques secouent le pays. Le Dr Chénier dirige les patriotes de Saint-Eustache. Après la victoire à Saint-Denis, tous les espoirs sont permis. La défaite de Saint-Charles et le massacre de Saint-Eustache vont mettre un terme à la Rébellion. Le docteur Chénier et Pierre meurent dans la bataille. Quant à Lucienne, elle s’interpose entre un soldat anglais et un compatriote et est abattue. Ce jour-là, elle et Pierre devaient se marier.

Malgré de bons ingrédients de départ, ce roman cherche son genre entre le roman historique et le roman sentimental. J’aurais plutôt tendance à le classer dans la seconde catégorie. L’aspect historique n’intervient qu’à la toute fin. Il y a beaucoup de clichés, entre autres tous les stéréotypes de la jeune femme fragile qui ne peut vivre sans un homme qui la soutient. Il me semble que Bibaud aurait dû travailler davantage la composition. Au lieu d’ajouter de longues descriptions, mal intégrées à l’intrigue, elle aurait pu ficeler les transitions entre les chapitres, couper certaines intrigues secondaires qui ne vont nulle part, resserrer le tout autour de ses deux héros. À titre d’exemple, à la fin, plutôt que de nous présenter une scène d’adieu entre Pierre et Lucienne, elle nous raconte le moment où le docteur Chénier quitte sa femme et son enfant pour participer à la bataille. À certains endroits, on a l’impression que le roman s’interrompt, que les événements ne sont plus vécus par les personnages, mais expliqués par l’auteure. À son mérite, si ce n’était des fautes, je dirais que ce roman est bien écrit.  

Extrait
Une détonation formidable à l’instant retentit, la grande porte de chêne de l’église vole en éclats et les soldats envahissent le temple. Le combat recommence au-dedans. Deux mille hommes contre cent se ruent avec rage, une lutte sans merci, effrénée, barbare s'engage, on se prend corps à corps, on s'écrase aux fenêtres, aux portes : comme un flot mouvant les masses repoussent et se repoussent.
— Courage, crie Chénier aux siens. Et un moment devant les troupes anglaises, qui reculent on croit à la victoire.
-Victoire, victoire, mes enfants, continue-t-il, Dieu soit béni.
Mais soudain un cri d'horreur lui répond. Colborne, furieux de cette sublime résistance et craignant la défaite, a fait mettre le feu à l'église. O fatalité ! le héros courbe la tête en voyant monter, en spirales rougeâtres, les flammes du brasier qui lui enlèvent sa dernière espérance; cependant au milieu des éclairs, de là fumée, on veut encore défendre chèrement sa vie. Les Anglais effrayés ont quitté le temple, maïs ils le cernent. Plusieurs patriotes, voyant tout perdus s'élancent par les fenêtres, ils trouvent la mort en tombant. Il ne reste auprès de Chénier que Pierre et une poignée de braves se défendant en désespérés. Enfin voyant que tout est inutile Chénier leur dit:
— Mes amis, sautons par la fenêtre, du côté du couvent, par le cimetière nous essayerons à passer à travers l'ennemi.
On le suit.
— Sautez, dit-il à ses compagnons, je serai le dernier.
— Non pas, mon colonel, répond  Pierre Dugal, je reste après vous.
— Non,   mon   ami,   je   suis   votre   commandant, obéissez.   Si l'on  vous tue c'est moi qui dois vous venger.
Durant ce court dialogue les autres ont sauté, ils s'affaissent sous les balles des Anglais, Pierre s'élance à son tour, puis Chénier ; en tombant le docteur se brise la jambe ; néanmoins sur un seul genou, il se relève, tire et brise le crâne d'un officier aux prises avec Pierre; l'Anglais a son compte; mais un autre prend sa place et frappe le fiancé de Lucienne en pleine poitrine, tandis que Chénier atteint aussi au cœur s'affaisse sur le sol, par un suprême effort le héros soulève la tête et s'écrie en mourant :
- Vive la liberté !
Pierre criblé de balles expire au même instant. Les murs de l'église se tordent sous les flammes, et du plus haut sommet des clochers qui brûlent, l'airain en sanglots convulsifs tinte lugubrement le glas funèbre des martyrs qui un à un tombent en arrosant le sol de la patrie du plus pur de leur sang. Grains de sénevé devant faire naître plus tard une nation libre et florissante au cœur d'un beau pays. Le sacrifice fut grand, la cause était si noble. (p. 159-161)

Adèle Bibaud sur Laurentiana

2 commentaires:

Le Flâneur a dit...

Ce genre de roman "féminin" est encore très commun de nos jours : une trame historique plus ou moins développée qui sert de fond à une histoire d'amour. Puisque je l'ai vue autant rapporter la petite coquille : on est en 1837 ...

Jean-Louis Lessard a dit...

Oui, c'est une recette qui ne vieillit pas. Décidément, moi pis les dates!