9 mai 2011

La Lanterne

Arthur Buies, La Lanterne, s. n., Montréal, 1884, 336 pages. (En annexe, la deuxième « lettre sur le  Canada » et un article posthume dans lequel Buies réaffirme le bien-fondé des  idées défendues dans La Lanterne.)

Entre le 17 septembre 1868 et le 18 mars 1869, Arthur Buies fit paraître 27 numéros d’un journal satirique intitulé La Lanterne canadienne. Le titre et l’idée sont empruntés à Henri Rochefort. « Chaque numéro contenait seize pages remplies de terribles vérités qu'on ne pouvait, sans une témérité inouïe, exprimer à cette époque d'aplatissement général dans toutes les classes de la société, et surtout parmi la jeunesse presque tout entière accaparée par les Jésuites. Ceux-ci trouvaient dans l'évêque Bourget un appui obstiné par aveuglement et despotique par fanatisme. » Pour l’édition en livre de 1884, Buies a remanié son texte, n’ayant gardé « que ce qui est exclusivement le fait de l'auteur ». Les 27 « lanternes » initiales n’en font plus que 23.

Dès le premier numéro, dans son adresse aux lecteurs, on a un aperçu de sa manière : « J'entre en guerre ouverte avec toutes les stupidités, toutes les hypocrisies, toutes les turpitudes; c'est dire que je me mets à dos les trois quarts des hommes, fardeau lourd ! Quant aux femmes, je ne m'en plaindrai pas, elles sont si légères ! / Du reste, je ne leur connais que des caprices. Pourvu qu'elles aient celui de me lire.... »

Si on veut comprendre jusqu’où vont l’audace et l’anticléricalisme de Buies, on n’a que lire ce passage consacré à son « bon ami » Mgr Ignace Bourget qu’il appelle par son prénom alors que les journaux conservateurs n’osent prononcer ni son prénom ni son nom et ne le désigne que comme « Sa Grandeur » :

« Je suis obligé d'avouer aujourd'hui, malgré qu'il m'en coûte, que l'évêque de Montréal est un homme d'une grande valeur.
Il est parti pour Rome avec 20 à 30,000 piastres. […]
Ce départ précipité pour un rendez-vous qui n'aura lieu que dans un an, s'explique par les raisons suivantes :
1o. L'évêque, qui est un saint homme, et qui, par conséquent, a horreur des vaines disputes de ce monde, veut soustraire sa personne à l'enquête qui se fera sur l'emploi des cent mille dollars qu'il a reçus pour bâtir un temple dans Montréal, et part en laissant à son bedeau toute la responsabilité de cette grave situation.
2o. L'évêque convaincu qu'il n'y a plus rien à soutirer de la bourse des fidèles, après les razzias répétées de l'année dernière, a jugé que sa présence à Montréal, ne pouvant plus être nuisible, serait inutile, et il va porter à Pie IX le produit net des bénédictions papales, ses frais de voyage payés.
3o. L'évêque dont la santé s'est altérée à faire tant de discours pour remercier les gens qui lui donnaient de l'argent, ne peut plus supporter le carême, et il va se rétablir à la table des évêques et cardinaux de Rome qui, en vertu de leur infaillibilité, se dispensent de faire maigre.
4o. L'évêque, qui ne reviendra jamais à Montréal vivant, songe peut-être à y revenir ciré, et à tomber, comme Vital, dans l'œil des femmes. Ce serait le digne couronnement d'une vie de mortifications sanctifiée par l'exploitation des imbéciles.
5o. L'évêque, sachant que les zouaves pontificaux ne reçoivent qu'un sou par jour et crèvent de faim, brûle de leur annoncer qu'on a souscrit pour eux 25,000 dollars, mais qu'ils continueront à ne recevoir qu'un sou par jour.
Il y a encore plusieurs autres raisons, également décisives, mais celles-ci doivent suffire à l'édification du public qui, je l'espère, comprendra que son étonnement était déplacé. »

Il se moque des zouaves canadiens qui vivent dans l’indigence la plus complète : « Si […] les zouaves ne se rendent au combat qu'avec des pipes, quand bien même elles seraient bourrées de tabac canadien, le plus pontifical de tous les tabacs, ils pourront réussir à produire la fumée des batailles, mais pas le feu.... qui est essentiel. »

Il passe à tabac les journaux conservateurs, surtout Le Nouveau-Monde et La Minerve : « L'art de croire n'est rien ; tous les imbéciles viennent au monde perfectionnés dans cet art-là. Mais l'art de paraître croire ! voilà qui est essentiel. Il faut pour posséder cet art un stage d'au moins un an dans les bureaux du Nouveau-Monde, ou un apprentissage illimité dans les confréries du Scapulaire Bleu de l'Immaculée Conception, du Scapulaire Rouge du Précieux Sang, du Scapulaire Noir du Mont-Carmel - il y en a pour tous les goûts, afin d'éviter les discussions - ou encore dans la confrérie de la Couronne d'Or, de l'Adoration Perpétuelle, du Rosaire-Vivant.... etc.... après quoi on passe dans les bureaux de la Minerve où l'on apprend l'art de faire croire, qui est le dernier degré de toute ambition intelligente. »

Les Jésuites ont droit à quelques salves généreuses : « Que la voie du paradis que l'on dit semée d'épines est aisée ! Vous n'avez qu'à marcher droit sur cette route pavée d'indulgences. A chaque piastre jetée dans le capuchon d'un moine, un obstacle tombera, et vous arriverez au but, pauvre, mais assuré de la béatification. Car, vous le savez, il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille. C'est pour cela qu'il est bon de donner tous ses biens aux séminaires, aux congrégations, aux curés et surtout aux jésuites, qui étant des chameaux plus raffinés, passent mieux que les autres par le trou des aiguilles… ».

Dans le fond, ce que Buies dénonce, 75 ans avant Refus global ainsi que les revues Cité libre et Liberté, c’est l’état d’aliénation dans lequel l’Église a plongé et maintient le peuple canadien-français depuis la Rébellion :

« Nous étions autrefois un peuple fier, vigoureux, indomptable. Nous luttâmes un siècle contre la puissante Albion. Plus tard, vaincus, mais glorieux du passé, nous restâmes seuls, à l'écart, nourrissant l'âpre amour de la nationalité, grandissant et espérant.

Mais depuis un quart de siècle, nous rapetissons et nous n'espérons plus.

Si vous aviez fait des hommes, ces hommes eussent fait un grand pays, aujourd'hui libre, mais vous avez préféré enseigner l'obéissance, gardant pour vous le commandement; et maintenant, façonnés à ce joug, nous sommes tellement avilis, tellement bafoués, que nous éprouvons comme une humiliation d'être appelés canadiens-français.

Dans ce pays qui compte 1,200,000 habitants, dont 300,000 à peine d'origine étrangère, quels sont les dominés, les méprisés, les incapables? C'est nous.

Qui nous a fait un peuple sans caractère, sans opinions, sans idées, sourd et rebelle à l'enseignement? C'est l'ignorance systématique dans laquelle le clergé nous a maintenus.

C'est l'évêque de Montréal, avec ses Jésuites attirés ici par l'odeur de la proie, et suivis bientôt par les prêtres de ce diocèse, âpres à la curée, acharnés aux bribes. »

Pour Buies, à la source du mal, c’est le piteux état du système scolaire contrôlé par le clergé. Il n’arrête pas de dire que nos écoles ne produisent que des illettrés, des incapables qui n’ont aucune notion en histoire, en géographie et en science, ce qui explique leur intolérance, leur crédulité, leur aplatventrisme. Dans la foulée, usant de ses théories féministes-misogynes, il déplore le fait que les jeunes filles soient maintenues dans une ignorance qui les condamne à l’insignifiance. « Que la femme reste légère; il le faut pour compenser la lourdeur de l'homme. Mais que cette légèreté soit celle de l'esprit, de la grâce, du goût, le côté qui nous complète, la nuance qui harmonise, le coloris du dessin, l'éclat de nos qualités, le rayon sur le fond sombre et dur. / Pour être tout cela, la femme doit être notre égale. / Mais elle ne le sera qu'en recevant notre éducation; qui veut la fin veut les moyens. »

La Lanterne ne vécut que six mois. Le clergé finit par l’asphyxier en lui coupant les vivres. Buies raconte les différents moyens mis en œuvre pour l’étouffer : d’abord, tous les journaux conservateurs s’efforcèrent de l’éreinter, attaques dont Buies s’accommodait fort bien, puisque qu’il pouvait les combattre. Les moyens devinrent plus insidieux et plus difficilement parables : les prêtres menacèrent les mères des jeunes garçons qui distribuaient La Lanterne, firent des pressions sur les dépositaires et même sur les distributeurs protestants, leur suggérant que leur vitrine pourrait bien éclater. Même l’imprimeur, qui produisait aussi du matériel religieux, fut menacé. « L'un après l'autre, les dépôts où la Lanterne se vendait lui avaient fermé leurs portes. Il n'en restait plus que deux ou trois dans la ville, et les acheteurs habituels n'osaient même plus la demander: ceux qui tenaient encore quand même à la lire l'envoyaient chercher par des commissionnaires inconnus. » Le journal, publié à 1200 exemplaires (les chiffres sont de Buies) en ses temps fastes, s’éteignit donc rapidement. De toute façon, il me semble que Buies avait fait le tour du problème, comme le lui faisaient valoir certains lecteurs. Annexionniste, anti-confédératif, il n’a peut-être pas assez exploité la politique, plus occupé à combattre son bon ami « Ignace » que Georges-Étienne Cartier et ses épigones.

La Lanterne de 1884 sera condamnée par Mgr Taschereau, même si Buies s’était rangé derrière le  curé Labelle au début des années 1880. Il semble bien que Buies, qui avait beaucoup perdu dans cette bataille, n’ait jamais renié ses idées, l’Institut canadien et La Lanterne. On ne peut qu’admirer cette audace. Ce pamphlet, qui a presque 150 ans, demeure très lisible, drôle. Il faudra attendre les années 1960 avant de lire des textes aussi ouvertement anticléricaux. Grand styliste, Buies manie avec aisance  toutes les formes d’humour : ironie, boutade, insinuation, sarcasme….

Sur l’auteur : Arthur Buies
Sur la « conversion » de Buies : Jean-Pierre Tusseau

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