31 décembre 2009

Que l'An nouveau vous soit heureux!

Salut quidams d'humeur grognarde
Qui cheminez d'un pas boiteux
Vers le repos de la camarde
Qui vous couchera dans ses creux ;

Si le licol des destinées
Vous étreignit par trop de nœuds,
Oubliez les dures menées,
Que l'an nouveau vous soit heureux!

Salut très gentes à cocardes
Et rieuses, de tant d'aveux,
Salut couseuses des mansardes
Qui chantez vos airs langoureux

Aux vieilles poutres calcinées ;
Salut pauvresse et besogneux
Aux tâches indéterminées,
Que l'an nouveau vous soit heureux !

Salut à tous, gaillards, gaillardes,
Grands poètes, grands amoureux !
Salut croquants en vieilles hardes,
Sur nos chemins aventureux,

Vous fîtes de sombres tournées,
Malgré vos courages de preux,
Sans lit, sans pain, ni cheminée,
Que l'an nouveau vous soit heureux

ENVOI
Prince, que votre destinée
S'éclaire aux astres lumineux,
Jamais d'illusion fanée,
Que l'an nouveau vous soit heureux !

(Louis-Joseph Doucet, La Jonchée nouvelle,
Montréal, Yon, 1910, p. 95-96)

30 décembre 2009

Premier de l'An

Aujourd'hui — premier jour d'une nouvelle année —
Ma voisine est venue, en voisine bien née,
Avec sa fille Hortense et son garçon Thomas,
Timidement, sachant que je ne sortais pas,
Me faire ses souhaits et me rendre visite.
Sur un signe que fit la mère à la petite,
L’enfant vint, en entrant, s'asseoir sur mes genoux,
Et posant sur mon front un baiser des plus doux,
Retenant longuement mes deux mains dans les siennes :

- Mon voisin, me dit-elle, il faudra que tu viennes ;
Nous dînerons ensemble, aujourd'hui. Quel bonheur!
Je ne sais pas pourquoi, je restai tout rêveur,
Sans parler. Mais après un moment de silence :

- Oui, j'irai, répondis-je à la petite Hortense,
Qui sortit, me donnant un baiser amical.

-Pauvre gens ! j'oublierai que j'ai dîné fort mal !

(Eudore Évanturel, Premières poésies, Québec,
Côté & cie , 1878, p. 97-98)

29 décembre 2009

Nouvelle année

Or demain notre pauvre Terre
Qui menace de s'effriter,
Aura sur son dos millénaire
Une année de plus à porter...

Devant la marche impitoyable
Du Temps je perds mon ton frondeur,
Et mon crayon, plus charitable,
Se fait, ce soir, bien moins railleur...

Mon Dieu ! comme ça passe vite
Ces trois cent soixante-cinq jours,
Durant lesquels chacun s'agite.
Et qui nous paraissent trop courts !...

Quand sonne la Nouvelle Année
Madame devant son miroir
S'installe et constate, étonnée :
—"Je suis un peu moins belle à voir !..."

Et Monsieur, penché sur sa glace,
Compte et recompte en soupirant
Les quelques plis qui sur sa face
Attestent la fuite du Temps...

Et tout en retapant leur tête,
Les deux se demandent de quoi
La Nouvelle Année sera faite ?...
—"Eh bien!, mon Dieu! de douze mois !...

"Mes braves gens, et sans vous plaindre,
"Pour vous j'ose les résumer :
— "Cent cheveux gris de plus à teindre,
"Dix rides de plus à farder !..."

(Francis Desroches, Chiq’naudes,
Québec, La Tour de Pierre, 1924, p. 84-87)

28 décembre 2009

Fin d'année

Comme un long chapelet de douleur ou de joie,
Trois cents jours ont passé, sans presque qu'on les voie;
Et le salut d'adieux que l'on donne au dernier
Au seuil du nouvel on accueille le premier.
Sur ceux qui sont partis, pourquoi verser des larmes?
Laissons-les aller sans qu'ils nous causent d'alarmes,
Et ceux qui de l'an franchissent déjà le seuil
Ne doivent pas pour nous avoir des airs de deuil.
Qu'importe qu'ils soient faits de douleur ou de peine ?
L'Ave du chapelet qui lentement s'égrène,
Ou qu'il soit dit d'une mélancolique voix,
Le soir, par l'aïeule qui pleure quelquefois,
Ou par la voix rieuse d'un enfant candide
Qui fouille en souriant l'azur clair et limpide,
N'est-il pas, quand il monte vers le grand ciel bleu,
Également cueilli par les anges de Dieu ?

(Adalbert Trudel, Première moisson, Québec,
Le Soleil, 1929, p. 133)

27 décembre 2009

Nuits de Noël

I
Du ciel clair d'Orient les constellations
Épandent dans la nuit l'or pur de leurs rayons
Sur les montagnes dénudées. . .
Minuit! et les bergers, transis, vêtus de peaux,
Surveillent, somnolents, leurs dociles troupeaux
Aux pâturages de Judée.

Soudain le firmament a d'étranges clartés. . .
D'harmonieuses voix dans l'azur ont chanté:
« Gloire au Très-Haut! Paix à la terre!
Pâtres de Bethléem, levez-vous et venez!
Ne craignez rien: Jésus le Rédempteur est né!
Noël! Gloire à Dieu votre Frère! »

Là, dans la froide étable ouverte à tous les vents,
Les timides bergers apportent leurs présents
A l'Enfant qu'adorent les anges. . .
Avec eux écoutons l'hymne mystérieux
Que dit la Vierge-Mère offrant au Roi des cieux
L'humble tribut de ses louanges!. . .

II
Minuit! Dans les beffrois carillonne gaîment,
Cloches qui remplacez dans le bleu firmament
Les angéliques envolées!
Tels les pâtres, jadis, quand vous chantez Noël!
Les chrétiens, recueillis, viennent à votre appel
Devant les croches étoilées. . .

Aux temples large ouverts, du Levant au Couchant,
Leur prière se mêle et monte avec leurs chants,
En ce joyeux anniversaire. . .
Noël! Comme il est beau l'hymne des carillons,
Quand les cierges, la nuit, allument des rayons
Jusqu'aux voûtes du sanctuaire!

III
Minuit! Le canon gronde, et l'Europe est en feu!
Aux armes! nous vaincrons avec ou contre Dieu!
Noël! A l'assaut des tranchées! . . . —
O tristesse! ô douleur! Bergers de Bethléem,
Qu'êtes-vous devenus?. . . Pleure, Jérusalem,
Sur tant d'espérances fauchées!

Pleure sur les foyers, sur les temples brisés!
Pleure sur tes enfants qui tombent, épuisés
Dans cette affreuse tragédie!
S'ils ont péché, Jésus, courbez leurs fronts,
Mais en ce jour de joie oubliez leurs affronts!
Pardonnez à leur perfidie!

Temples, resterez-vous sans autels et sans croix?
Vous, cloches de Noël, n'aurez-vous plus de voix
Pour convoquer à la prière ? ...
Non ! cette nuit sanglante a déjà trop duré,
Et le Vieux-Monde encor, puni mais restauré,
Chantera: « Gloire à Dieu! Paix aux hommes sur terre! »

(Arthur Lacasse, Heures solitaires, Québec, s.n., 1916, p. 23-25)