Après avoir critiqué (et mis en
valeur, je l’espère) plus de 450 « vieux » livres, je vais déroger à ma règle et
présenter une « nouveauté »,
un recueil de poésie dont je suis l’auteur. Il parait ces jours-ci au
Lézard amoureux, une maison d’édition de Québec qui compte dans son
catalogue quelques auteurs reconnus, comme
Margaret Atwood, Gaétan Soucy, François Charron, Christiane Frenette… Bien
entendu, il est bien vu d’associer mon nom à ces auteurs, mais je suis redevable au Lézard amoureux et la moindre des choses, c'est de faire la promotion du livre. Soyez-en certains, il n'y a pas vraiment d'argent à la clef ni pour l'auteur ni pour l'éditeur. Quant au contenu, je laisse aux autres le soin de le décortiquer. Le recueil est disponible dans les « bonnes
librairies ». Si vous n’êtes pas un lecteur de poésie, mais qu’il vous
ferait plaisir d’y jeter un œil, ne serait-ce parce que vous vous demandez comment un
blogueur de vieux livres peut écrire un recueil de poésie, vous pouvez toujours
en suggérer l’achat au responsable de la bibliothèque que vous fréquentez. Du même coup, le recueil trouvera écho chez d'autres lecteurs. Et
si vous avez le gout de me bloguer, allez-y, cela fera plaisir.
Plus de 1000 livres québécois! Patrimoine littéraire, bibliophilie, carnet de lecture. 196 000 pages vues en 2025. « Laurentiana » se dit des livres ou brochures relatifs au Québec, au Bas-Canada et à la Nouvelle-France.
5 juin 2013
30 avril 2013
Nézon
Réal Benoit, Nézon, Montréal,
Parizeau, 1945, 129 pages (Illustrations de Jacques de Tonnancour)
Réal Benoit présente 14 contes (?) au contenu plutôt fantaisiste. Les associations gratuites et l'humour absurde nous rappellent les surréalistes : « On jouait Mozart : une sonate pour violon et piano, les deux Menuhin. La perfection même; tout ce qu'il fallait pour vous faire oublier pendant quinze minutes qu'il y avait la terre, et, avec la terre, les maux de dents, les entorses et les garagistes malhonnêtes. » En plus, il grossit les procédés du genre
plutôt que de tenter de les dissimuler. « J’ai commencé ainsi cette
histoire. Elle pourrait commencer tout aussi bien d’une autre façon. » L’écriture est finement travaillé, comme l’exige le genre. Tout cela m'a semblé très inégal, certains textes hésitant entre le récit et l'exercice d'écriture.
Nézon
Un hurluberlu attend
impatiemment une lettre de son amoureuse. Lorsque le facteur la lui livre, il
se précipite dans l’escalier et se tue. En ouvrant la lettre, on découvre
une publicité sur la « maladie des pis de vaches rousses ».
L'Empereur de Chine
Au terme de sa vie, l'empereur
de Chine, entouré de toutes ses richesses, attend le retour de son serviteur
parti à la recherche de la beauté et du bonheur.
Une île en or
L'histoire de deux jeunes qui s’aiment
racontée sur le mode hypothétique.
Paysage
Le narrateur décrit un lieu
retranché qui lui rappelle un ancien bonheur.
Fenêtre ouverte sur le monde
Un médecin accueille dans son
cabinet un homme en crise qui finit par se jeter par la fenêtre.
Allégories
Le narrateur parle de ses
voisins de palier, surtout de sa
voisine dont il est amoureux.
Vlan de Vlan
Un homme « s’est avalé le
nez un soir de pluie ».
Tout en rond, tout en jaune
Un jeune homme quitte sa campagne et finit
comme graine de citrouille dans le « nid d’hirondelles » de deux
Chinois.
Le Grand à Léon
Le Grand à Léon, pour se
venger d’une commère, fait exploser une bombe pleine de fumier qui pulvérise une partie de sa maison..
Une simple histoire
Un homme, heureux en mariage,
rêve de partir, quitte à quitter sa femme qui ne veut pas le suivre.
Morin de Kazabulzua
Cet homme fantaisiste, mi
poète mi fou, a enchanté la vie du narrateur.
Le petit marchand
Il voulait être poète comme
son père. Or, son père était marchand.
Julie
Julie, la belle laitière, a
envoûté le village.
Portraits
Le narrateur trace le portrait
de trois amis farfelus.
VLAN DE VLAN
II s'était avalé le nez un
soir de pluie où la musique des gouttes frappant le toit n'apaisait plus sa
fureur. Rien n'avait pu l'arrêter : ni le ridicule, ni la vanité, ni la
promesse d'un plantureux banquet.
Comme un enragé il avait sauté
jusqu'au plafonnier Empire qui lui avait inondé le visage de clochetons de
verre, — on en voit de pareils et moins beaux dans la boîte à boutons de vos
mères, — et sublime, avec l'œil hagard des chasseurs de lions à la gloire
passée et à la mémoire disparue, il avait fait le geste. Oh !
Ah ! mais qu'on essaie de le
faire. Perdez un nez, perdez le nez, c'est tout comme, dit votre grand'mère,
ouais !
C'est d'abord un grand trou
qui vous regarde : où s'est-il fourré le nez ? Puis la pitié qui vous saisit et
vous fait oublier l'héroïsme...
Puis c'est la danse. Après
tout il faut vivre et que je saute et que je trépigne et que je trempe mon nez
dans le vin... pardon ! J'oubliais... Vlan de Vlan ! (p. 65-66)
18 avril 2013
Aux sources claires
Jacqueline Francoeur, Aux sources
claires, Montréal, Albert Lévesque, 1935, 147 p. (Édition illustrée par
Simone Hudon)
Le recueil contient cinq parties et leur titre dit assez bien le contenu de chacune d’elles : Joies, Incertitudes,
Paysages, Intérieur et Ferveur. Les joies
viennent de la contemplation de la nature, de l’amitié, de la résurgence de
certains souvenirs. Les incertitudes
sont surtout le fait de la fragilité de l’amour, de la perte de l’enfance. Les paysages qui titillent l’inspiration de
l’auteure sont les fins de jour, l’automne. À l’intérieur, c’est la quiétude de la maison, les plaisirs de la
maternité et la fête de Noël. Enfin, sa ferveur
va aux rois mages, à l’aveugle de Jéricho et aux « saints dormants ».
On a l’impression que les poèmes n’ont
pas tous été écrits à la même époque : certains sont tout à fait des poèmes
d’adolescence (la jeune fille qui rêve d’amour, de maison au bord de la mer…),
alors que d’autres sont un peu plus graves (le temps qui passe, la solitude…),
sans tomber dans le pessimisme.
Les poèmes sont rimés; on trouve
quelques sonnets, des rondeaux.
Aux sources claires se présente en une série de petits tableaux qui illustrent différents moments de la vie quotidienne. « Les joies quotidiennes »,
le premier poème du recueil, donne une idée assez claire du projet de
Jacqueline Francoeur.
LES JOIES QUOTIDIENNES
Clarté des matins; pâle moire
D'un crépuscule aux mois contours;
Printemps légers, automnes lourds;
Ors des heures dans la mémoire;
Rêve, étude, miettes de gloire;
Vieux souvenirs des jeunes jours;
Solitude au limpide cours;
Orgueil des secrètes victoires;
Amitiés; ferveurs, pures
flammes;
Minutes profondes où l'âme
Perçoit la divine splendeur,
Sagement, de vos frêles soies,
Je me tisse un calme bonheur,
O mes quotidiennes joies !
(p. 9-10)
Le recueil a reçu le prix
David en 1935.
9 avril 2013
Cha8inigane
Moïsette Olier, Cha8inigane,
Trois-Rivières, les Éditions du Bien public, 1934, 66 p. (La couverture
reproduit un bois gravé de Rodolphe Duguay)
Dans des textes, le plus souvent
poétiques, Moïsette Olier raconte de façon chronologique l’histoire de Cha8inigane (prononciation Autochtones), du temps préhistorique jusqu’à l’ère industrielle.
Aux confins de
plusieurs rivières, Shawinigan était une halte appréciée des
« Attikamèques » : « Sans rêves et sans cruauté, jouissant en sages de leurs bonheurs paisibles, de leurs chasses abondantes et de leurs habitudes séculaires, ces bons Indiens au cœur prudent n’aimaient pas l’aventure. » Ils vont s’étonner de croiser des « visages
pâles » en quête de fourrures : « Les hommes nouveaux se disent
des frères, eux aussi, et ils sont venus dans des canots très grands, plantés
d’arbres et tout habillés comme des matins de brume… » Avec les marchands viendront les missionnaires, dont le père Buteux qui repoussera plus au nord la connaissance européenne du
Saint-Maurice. Viendront aussi les coureurs des bois, les guerres iroquoises.
Le temps passera, la région
finira par se pacifier et sera prise d’assaut par les bûcherons. L’immense chute
constituera longtemps un obstacle sur la route du Nord. Il faudra attendre la
fin du XIXe siècle et un Américain qui entreverra la richesse de cette chute.
Il dressera un barrage qui brisera à jamais le paysage (« l’assassinat des
Chutes »), ce qui donnera naissance à une petite ville industrielle :
« Et c’est ainsi que dans le secret des banques et des ministères, l’assassinat
des Chutes fut décrété et l’avènement de la lumière promulgué. // Le récital
des Grandes orgues s’achevait sur un thème de souffrance et d’immortalité. »
Olier se plaît à nommer toutes
les industries qui se sont implantées : l’industrie de l’aluminium, la
Belgo (« formidable mangeuse de forêts »), la Compagnie de carbure,
la Canadian industries et des filatures…
Elle n’oublie pas de
mentionner les multiples clochers qui se dressent dans la ville devenue
prospère : « Paysage de grandes orgues muettes... remplacées par les
hymnes des églises, par la musique des clochers, par le cœur émouvant de vingt
mille voix chrétiennes ! » Elle nous propose même un tour de ville : nous
sont présentés les « six paroisses », « l’église, l’école, le couvent », «
Cascade Inc. », les deux gares et surtout la «cinquième rue » :
« c’est elle qui habille la ville » avec ses vitrines, ses étalages,
son cinéma, l’édifice municipal, la place du marché, etc.
Extrait 1
Sous la chaude lumière d'un matin d'été, alors que les
Grandes Orgues glissaient des rythmes mineurs de leur sonate à la nuit aux
rythmes éclatants d'un prélude au soleil, les dompteurs de chutes envahirent la
solitude mélodieuse et parfumée. […]
Sans un frémissement devant cette marée de splendeurs
dont ils devaient briser les élans, sans une émotion d'interrompre cet obsédant
concert qui débordait de sa cage de pierre et s'élançait dans la clarté du jour
en un vol sonore, ils se plongèrent dans leur hostile labeur.
Soumis à la dynamite, des rochers immuables rugissent et
oscillent. De rapides fêlures croisent leurs veines noires dans la montagne
brutalisée. Les mitrailleuses fouillent le granit qui éclate, crépite, bondit
dans une fumée douloureuse et acre, crible les échos et retombe émietté sur le
sol. (p. 47)
Extrait 2
Shawinigan : clair de lune de la Mauricie.
Paysage de lumière et de clochers, sous la balustrade
bleue d'un horizon circulaire qu'ouvragent des montagnes.
C'est elle qui allume les lampes de son pays, du même
geste secret dont la nuit allume les étoiles au firmament.
Jaillie d'une étincelle électrique, elle s'est épanouie
brusquement, comme la radieuse gerbe d'un feu d'artifice.
Axe de l'énergie canadienne.
Essor de collines... Le cortège allègre des maisons suit
d'un coeur léger toutes les pentes.
On la découvre des hauteurs, et le soir, au fond de sa
vallée de silence, elle rutile comme un ciel d'Orient prodigieusement éclairé.
Deux bras clairs, arrondis en une attitude d'humaine
étreinte, les deux bras du Saint-Maurice, entourent la cité et lui font une
ceinture aux anneaux d'argent.
Symbole de perpétuité : tous ses édifices, ses maisons de
bois, ses maisons de pierre, ses temples, ont le roc pour assises. » (p. 56-57)
3 avril 2013
Le Merle dans le cerisier
Nora Harvey-Jellie, Le Merle dans
le cerisier, Montréal, Beauchemin, 1934, 72 p.
Chose rare, ce recueil contient
une introduction et une conclusion. Voici l’introduction : « Le vieux
merle, en sifflant, s’est trompé de mesure; / Le pinson, dans sa phrase, a
commis une erreur; / Et moi j’ai négligé la classique césure, / Je ne sais que
chanter ce que j’ai sur le cœur. » Début classique des recueils de poésie
du premier tiers du XXe siècle : on s’excuse en entrant.
Le chant (et la musique) est à la
fois le thème fort du recueil et la mesure du style de l’auteure, surtout dans
les premiers poèmes, beaucoup plus légers. Les phalènes, les
éphémères voisinent les oiseaux et les fleurs. Violoneux, ménestrel, harpiste
se succèdent pour faire chanter la nature : « Je suis le poète
amoureux, / Et je chante dans la rosée / De fruits, de fleurs et de ciel bleu…
»
Dans ces esquisses riantes vont
apparaître assez rapidement des notes discordantes : il y a cette première
neige qui « couvre[s] d’un manteau les mystères nocturnes, / La ruelle
infectée et le ruisseau fangeux, / Le pauvre toit croulant, le château
taciturne / Et la maison du vice ainsi que l’Hôtel-Dieu ». Apparaissent aussi
la violence des hommes (voir l’extrait) et celle de la nature. En plus,
l’attaque funeste du Temps menace de tout dissoudre, à commencer par
l’amour : « Souvenir lumineux, unique au sein des jours / Lentement
défilés en un morne cortège, / Mêlant sa chaude larme à l’idylle d’amour / Que
le temps désagrège! » Les œuvres d’art, même quand elles représentent les
dieux, « doivent mourir un jour! », à moins que, comme les
gargouilles de Notre-Dame, elles subsistent comme objets de dérision :
« Le fleuve houleux du temps coule sans vous atteindre / De son pouvoir de
destruction. / Vous êtes condamnés à durer, et à feindre / La gaité ou la
dérision. »
Le recueil se termine sur une
dissonance (titre du dernier poème) : « Ma pensée évasive est un joyau perfide,
/ Tel qu’on en voit briller au fond d’un clair bassin. / Quand on l’a retiré de
l’onde qui se ride, / C’est un caillou qu’on tient dans le creux de la main. » Sa
pensée est devenue un caillou que l’on tient dans la main. Pour en faire quoi?
Il
y a un peu de tout dans le recueil, de la légèreté, du sérieux, de la
fantaisie, du classicisme et même un peu d’humour : « Ma vieille pipe
culottée / Au noir fourneau, / Que de confidences soufflées / Dans ton
tuyau. »
D’un
point de vue formel, la poète use souvent des formes fixes (rondeau, triolet,
sonnet, etc.).
Le Petit Frère
(Mort au champ
d'honneur)
II était officier, il avait vingt-trois ans ;
Beaux cheveux blonds, yeux bleus, un sourire d'enfant.
Il était si content d'endosser l'uniforme !
La guerre était pour lui une aventure énorme.
Lui et ses
compagnons insultaient l'ennemi ;
A la mort embusquée ils jetaient le défi !
C'était pour le Drapeau, pour l'honneur de la France
Que ces enfants partaient avec insouciance.
Ceux qui sont revenus, — ils n'étaient pas nombreux —
En ont gardé toujours
l'horreur au fond des yeux.
Il y a tant d'enfants qui sont morts à la guerre,
Là-bas !
Mais lui, c'est différent ; c'était le petit frère...
Voilà !
Il était musicien; il écrivait des vers,
L'esprit tout embué de rêves, inexpert !
C'était l'enfant choyé d'une grande famille,
Un fils venu enfin, après nombreuses filles ;
Tout petit on
l'avait bercé entre ses bras !
Il est mort en héros, le front troué d'éclats,
A l'instant, sans souffrir, a dit le capitaine :
(Le saura-t-on jamais ! Tourment de penser vaine.)
Quand elle apprit sa mort, la mère n'a rien dit ;
Elle a beaucoup pleuré, puis elle est morte aussi.
Il y a tant d'enfants qui sont morts à la guerre,
Là-bas!
Mais lui, c'est différent; c'était le petit frère...
Mais lui, c'est différent; c'était le petit frère...
Voilà! (p. 53-54)
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