21 juillet 2012

Aïcha l’Africaine


Jacques Hébert, Aïcha l’Africaine, Montréal, Fides, 1950, 150 pages. (« Orné de 18 dessins et d’une couverture de Normand Hudon »)

Jacques Hébert a laissé sa marque dans plusieurs domaines. Du point de vue littéraire, son projet le plus lumineux fut la création de la célèbre collection des années 60 : « Les romanciers du jour ». Il a écrit plusieurs livres, la plupart racontant ses pérégrinations autour du monde. Entre autres, en  1950, il a publié les deux tomes d’Autour de l’Afrique : La Route du désert et La Route noire.

 Aïcha l’Africaine s’inscrit aussi dans la foulée de son voyage africain. Hébert présente dix-huit courts récits (pour lui, ce sont des contes) qui constituent des étapes de son voyage : du Maroc, on se rend en Algérie, on descend au Tchad, au Cameroun, au Congo et en Afrique du sud, puis on remonte vers le Kenya, le Soudan et l’Égypte avant de revenir en Espagne. On peut donc imaginer que l’ordre des « contes » épouse le parcours de l’auteur en Afrique.  Ce qui ajoute encore à l’idée du voyage, c’est que le narrateur du récit est le « héros » de plusieurs des aventures racontées. Malgré tout, on sait peu de choses de lui, sinon qu’il est jeune, Canadien… et souvent amoureux.

On s’attend à beaucoup d’exotisme, mais rien de tel. Le regard d’Hébert n’est guère ethnologique, c’est davantage celui d’un humain à la recherche de ses frères, d’un homme en quête de l’Autre. Plus encore, c’est la recherche amoureuse qui semble aiguillonné le voyageur : « À peine débarqué, je m'inquiète : ‘’Qu'es-tu venu faire ici ? Que cherches-tu ?`` Et je ne sais que répondre. Bien sûr, je cherche. Mais quoi ? Quoi? Peut-être une belle dame qui sort d'un puits... » Et plus loin : « Et quand je me penche dans mon cœur pour y puiser une belle image, cette image a souvent le regard mystérieux d'une femme marchant sur une route marocaine, d'une Noire du Tchad pilant le dur maïs. Ne sois pas jalouse, petite fille, car ces femmes sont tes sœurs. Sœurs lointaines, elles habitent des pays que tu ne saurais désigner sur la mappemonde... Et pourtant, elles sont tes sœurs, tu dois les aimer. Pour les aimer, les connaître, les appeler par leur nom : Laïla, Aïcha, Miriam... Aujourd'hui Miacha. » On l’aura compris, l’Afrique, c’est une femme.

Aïcha, qui a donné son nom au livre, sera la première qui ravira son cœur : « À Tanger, la première que je rencontre est assise dans un jardin de fleurs rares. Princesse marocaine oubliée dans la ville-de-tout-le-monde, réfugiée dans un jardin, comme un chat apeuré au faîte d'un arbre. » Le style est très lyrique, et même un peu naïf. On se croirait dans Le cantique des cantiques : 
« Enfin je vous parlerai de ma tendre Aïcha, ma sœur d'Afrique. Elle est belle. Et puis un jour, je me suis dit : « Je pense que je l'aime ». Or, je pensais juste !
Elle est frêle, elle est seule, elle a peur... Sur mon épaule, ma sœur, laisse rouler ta tête brûlante, que mes doigts légers brouillent les eaux d'or de tes cheveux. Dans mes bras, ma sœur, ne tremble plus. Oublie tout. Loin le mal et loin le malheur. Seulement l'amour. Tu m'entends, ma sœur ? Seulement l'amour...
Au pays de l'amour je suis allé pour toi cueillir une fleur sauvage. Ses pétales de satin frais me rappellent tes joues, et tes joues, la fleur. Regarde-la, tandis que je vous regarde toutes les deux, ne sachant plus quelle est la fleur et quelle est ma sœur. Respire-la, je respire le parfum de ta chevelure. 
Et maintenant, dis-moi que tu m'aimes. Avec des mots, avec tes lèvres rosées qui ne savent me dire autre chose. Bouton de rosée qui ne connaît pas le mensonge, répète-moi les vieux mots, les mots vieux comme le monde et jeunes comme le matin.
Aïcha, dis encore... Et tous les deux, inondés de joie et d'amour, nous ne disons plus rien pendant que la nuit se répand sur Tanger. »
Bien entendu, les 18 histoires ne sont pas toutes aussi sentimentales. On y voit une Européenne qui rêve de retourner en Europe, un jeune idéaliste qui se rive le nez contre des fonctionnaires blasés,  on entrevoit la haine raciale en Afrique du sud… Par contre, presque rien sur la société coloniale, bien en place à l’époque. 

Malgré ce regard superficiel posé sur l’Afrique, un certain charme se dégage de ces « esquisses » (Hébert emploie aussi ce mot pour désigner ses petits contes). On est loin toutefois de la grande qualité littéraire d'Avant le chaos de Grandbois, autre recueil de récits de voyage de la même époque.



9 juillet 2012

Zirska immigrante inconnue


Jean-M. Carette, Zirska immigrante inconnue, Montréal, Serge Brousseau, 1947, 336 pages. (Préface de Rivein Ducault)

Jean Delande travaille comme rédacteur maritime au journal La Vérité. Il rend compte des arrivées et départs au port de Québec. Sans qu’on sache pourquoi, il surveille aussi les groupes communistes qui pourraient s'immiscer parmi  les immigrants qui débarquent au Canada. Il faut le préciser, beaucoup d’Européens arrivent à cette époque et la plupart font escale à Québec avant de se diriger vers l’Ouest. Delande et ses amis voient d’un mauvais œil cet afflux d’immigrants, recrutés sous de fausses représentations (une vie facile), pour peupler et coloniser l’Ouest canadien. On pense que le but caché, c’est de minoriser davantage les Canadiens français. 

Un jour débarque Zirska, une jeune Polonaise de 15 ans. Elle doit rejoindre un oncle qui n’est pas au rendez-vous. De concert avec l’abbé Paquin, Jean s’occupe de lui trouver un logement et un petit travail dans une pension de famille. Il tombe amoureux de cette fille qu’il nomme  « l’enfant » ou même « la fillette ». Lui-même a 21 ans. Elle l’aime aussi, mais elle lui apprend que, malgré ses 15 ans, elle est déjà fiancée à un compatriote, ingénieur minier : Freddy Groversky. Son amoureux étant on ne sait où, le curé la libère de sa promesse. Elle épouse Jean. Tout irait pour le mieux si Groversky n’apparaissait pas. C’est un homme jaloux et ombrageux. Pour mieux l’avoir à l’œil et lui faire entendre raison, Jean l’invite à fêter les 16 ans de sa jeune épouse. Il se présente et en profite pour empoisonner Zirska qui meurt dans les heures qui suivent. Groversky, plein de remords, avoue son crime et est condamné à la prison à vie.

Jean est dévasté, mais il se console rapidement. Jeannine Laurin, la sœur de son meilleur ami, est pour ainsi dire une sosie de Zirska. Il tombe amoureux d’elle et l’épouse un an plus tard. Entre-temps, il a perdu son travail de journaliste maritime et a décidé de fonder un hebdomadaire en Beauce. Dans le dernier chapitre, on apprend que sa petite entreprise prospère.

Est-ce vraiment un roman? Tout le laisse croire jusqu’à ce qu’on  tombe sur une photo de Jean Delande à la page 97. Pourtant, le préfacier le présente comme un roman et nous raconte les circonstances de son écriture : « … bien que mordu par la maladie, l’auteur  a limé ces pages à coups de persévérance, dans une chaise roulante. » 

En plus de l’histoire sentimentale qui nous laisse souvent pantois, Carette, lui-même journaliste, raconte les misères de sa profession, soit les bas salaires, mais aussi l’embrigadement dont ils sont victimes : 

« Et réalises-tu, mon cher Laurin, que nous ne pouvons même pas défendre nos idées, notre politique, enfin notre manière à nous, d'envisager les problèmes? Non, c'est l'opinion du patron. Combien de fois, j'ai écrit des articles pour protester contre les mauvais immigrants qu'on nous a amenés au pays. Jamais une seule protestation n'a trouvé place dans le "journal". Mes articles n'ont pas dépassé le bureau du chef des nouvelles. De plus, ces critiques dont le patron a eu vent ne le disposent pas en ma faveur. Sans raisonnement, il faut savoir se courber en face d'un gouvernement qui représente la force, ou un parti, enfin. Et le moyen à notre disposition pour nous affranchir est paralysé par la finance. Fonder un quotidien publié par une association de journalistes et de typographes! L'idée est bien belle, mais la finance qui est à la base de cette entreprise manque à tous et tu sais comment.
"Pour ma part, je songe, oh! je ne sais comment, à publier un hebdomadaire où je pourrais écrire mon opinion, défendre les causes que je crois bonnes, protester contre les scandales comme ceux que j'ai vus au port, et encourager les mouvements qui méritent de l'être.
— Ainsi, dit Laurin, as-tu songé dans quel cercle vicieux nous sommes? À Trois-Rivières, à Sherbrooke et à Québec, c'est le même magnat qui contrôle les journaux. De l'est à l'ouest, il faut chanter avec lui les gloires du gouvernement ou critiquer les gouvernements qui lui déplaisent. Va à Montréal. Le plus grand quotidien français est encore entre les mains d'un magnat et si tu veux choisir le second sur la liste, eh ! bien, tu t'aperçois que c'est le même conseil d'administration qui a Ie contrôle. Comment veux-tu sortir d'une telle impasse? » (p. 168-169)

La presse québécoise des origines à nos jours (Volume 6, pages 251 à 253) retrace en partie la carrière journalistique de Carette.

1 juillet 2012

Charles et Éva


Joseph Marmette, Charles et Éva, Montréal, Lumen, 1945, 189 pages. (Préface de Léo-Paul Desrosiers et quelques illustrations anonymes)

Le roman a été publié en feuilleton dans la Revue canadienne à partir de décembre 1866. La première édition en livre, c’est celle des éditions Lumens. 

On retrouve les deux ingrédients du roman historique : des événements véritables et une histoire sentimentale. Le fondement historique, c’est la bataille que les Canadiens livrent à Schenectady en 1690. Suite au massacre de Lachine, commandé aux Iroquois par les Anglais, Frontenac décide de représailles contre ces derniers. Il compte les surprendre à Albany en portant une attaque en plein hiver. Le commandement est confié à Messieurs d’Ailleboust de Mantet et LeMoine de Saint-Hélène. La petite armée compte 98 Canadiens, quelques Abénakis et 120 Hurons. Il faut marcher une quinzaine de jours. Fatigués, le 8 février au soir, on décide d’attaquer plutôt un petit bourg à quelque cinq milles d’Albany : Schenectady. On surprend les habitants en pleine nuit. S’ensuit un massacre innommable : « Alors commença l'une de ces effroyables luttes où l'homme emporté, exalté, n'a plus l'instinct de la conservation et cherche à frapper, à frapper toujours sur ce qui s'oppose à ses efforts. / Ce fut une épouvantable mêlée, une horrible boucherie. On n'entendait que le bruit des casse-tête qui fracassaient les crânes, que le râle de ces mourants sublimes, que les dernières imprécations qu'ils lançaient, en expirant, à leurs vainqueurs. Une demi-heure après, cette tuerie finissait par la mort du dernier des assiégés. / Les assaillants étaient vainqueurs, mais leurs pertes étaient considérables. Plus de trente Canadiens et sauvages étaient tués ou blessés. / On incendia la maison et le feu acheva bientôt ceux auxquels le fer avait laissé un souffle de vie. Les vainqueurs continuèrent ensuite leur œuvre dévastatrice. » Le retour à Montréal est plus pénible : la température est exécrable, on ramène des prisonniers et des blessés, ce qui ralentit la marche. En plus, les Agniers, qui ont eu vent du mouvement des troupes françaises, les attaquent en pleine nuit. Les Alliés remportent la bataille mais s’ajoutent d’autres blessés. Bientôt les vivres manquent. Les hommes bien portants décident de filer vers Montréal et d’envoyer des renforts à ceux laissés en arrière. Finalement, la petite troupe atteint Montréal en laissant quelques morts de plus derrière elle. Voilà pour la partie historique. À quelques reprises, Marmette cite l'historien Garneau (son beau-père).

L’histoire sentimentale : Charles Dupuis s’est joint à l’armée de d’Ailleboust. À Shenectady, à la tête d’un petit détachement, il attaque une maison dans laquelle ne se trouvent qu’une vieille servante et une jeune fille. C’est le coup de foudre : « Quand ses regards tombèrent sur Éva, il resta stupéfait.   La pâleur répandue sur le visage  de  la  jeune  femme,   la  frayeur à laquelle elle était en proie, ne servaient qu’à la rendre plus belle.  Les boucles de sa chevelure en désordre inondaient ses blanches épaules et les voilaient à demi. » Il décide de la ramener en Nouvelle-France. Éva est une Française, orpheline, dont le père s’est établi dans la colonie newyorkaise à cause de sa foi calviniste. Durant le voyage, Charles la protège. Bientôt la jeune fille lui manifeste son amour. De retour, ils se fiancent et on peut compter qu’ils vont se marier.

Même si les personnages sont à peine esquissés, même si l’intrigue est livrée sans les recettes du suspense, en dépit de l’histoire sentimentale mielleuse à souhait, des digressions qui suspendent l’action et de la narration écolière… il faut admettre que le récit de Marmette se lit bien et rapidement. En un peu plus d’une heure, le tout est expédié et on ne s’est pas ennuyé.

Il me semble qu’en mon temps on passait sous silence ces épisodes moins glorieux de l’histoire de la Nouvelle-France. Il faut le dire, les Canadiens et leurs alliés apparaissent sous un jour plutôt odieux et on a de la difficulté à considérer cette attaque comme un acte de patriotisme. On encourage ces soldats de circonstances à donner libre cours à leurs instincts les plus sanguinaires. Autre temps, autres mœurs.

EXTRAIT : (au lendemain du combat contre les Agniers)
Le soleil se lève radieux à l'Orient, et jette mille rayons de lumière à travers les arbres dont les branches, chargées de neige nouvellement tombée, s'inclinent vers le sol. Le froid est devenu un peu plus intense, depuis que le souffle de la tempête s'est évanoui avec les dernières clameurs du combat de la nuit. Tout dans la nature annonce un beau jour.
A part quelques officiers, Canadiens et Hurons dorment dans le camp. La nature a repris ses droits sur ces hommes au cœur d'airain, et le sommeil a vaincu ceux que l'ennemi a trouvés inébranlables.
Le camp et ses abords présentent un spectacle navrant et rendu plus triste encore par la lumière du soleil levant. A chaque pas, des traces de sang sur la neige; ici, des débris d'armes, là des membres humains et des morceaux de chair sanglante que l'explosion du baril de poudre a fait se séparer des corps qui les animaient quelques heures auparavant: et, au milieu de ces affreux débris, des hommes endormis, et qu'à leur pâleur on prendrait aussi pour des cadavres, si leur respiration régulière n'indiquait le sommeil.
En dehors du camp, la scène est plus repoussante encore. Les loups ont passé par là, et ont achevé l'œuvre commencée par les hommes. De tous les cadavres agniers, que les Canadiens ont jetés hors des limites du camp, il ne reste plus qu'un amas sans nom de lambeaux sanglants, d'os à demi rongés, de squelettes incomplets et dépouillés de leur chair.

Joseph Marmette sur Laurentiana

22 juin 2012

Sabre et scalpel


Napoléon Legendre, Sabre et scalpel, Québec, Éditions de la Huit, 1998, 237 pages.

Ce roman est d’abord paru en 1872 dans l’Album de la Minerve. On a sous la main sa première édition en livre.

Gilles Peyron a ourdi un plan machiavélique pour détrousser une jeune héritière, orpheline de surcroit. La jeune fille, Ernestine Moulins, vit avec un oncle et une tante, vieux garçon et vieille fille, dans une espèce de château à Cap-Rouge. Peyron s’est associé deux complices dans l'affaire : un médecin (Giacomo Pétrini) et un ancien marin  (le père Chagru) qui agit contre son gré. Le plan de Peyron est simple : d’abord investir les lieux et ouvrir le chemin au  docteur Giacomo Pétrini, lequel doit séduire la jeune fille, l’épouser et faire disparaître le vieux garçon et la vieille fille.

Peyron se fait engager comme intendant. Par son zèle, il se rend indispensable. Sa position assurée,  il simule une maladie, ce qui assure à Pétrini ses entrées dans la maison. Ce dernier en profite pour faire sa cour. Tout irait pour le mieux sans Gustave Laurens, un beau jeune militaire, dont la sœur était la meilleure amie d'Ernestine. Il est amoureux d’Ernestine. Le père Chagru, engagé sur la ferme, qui est honnête au fond, écrit à Laurens une lettre anonyme dénonçant Peyron et Pétrini. Landens découvre bientôt que Pétrini et Peyron ne sont rien d’autres que deux des anciens chefs de la bande de Cap-Rouge. Il y a quelques années, ils ont fabriqué de la fausse monnaie qu'il écoulait entre autres à New-York. Ils ont échappé à la justice.

Dans la même semaine, Pétrini et Laurens demandent la main d'Ernestine. Laurens est bien décidé à démasquer Pétrini et Peyron. Voyant que leur plan allait être découvert, les deux filous décident de le modifier : ils font enlever la jeune fille et la gardent captive dans une grotte aménagée de l'époque où ils étaient faux-monnayeurs. Ils visent dorénavant une rançon. Laurens finit par accuser publiquement Pétrini et Peyron. Les deux s'enfuient dans la grotte. Le lendemain, Laurens donne l'assaut avec l'aide de quelques soldats. Il tue lui-même Pétrini. Peyron y perd aussi la vie. Dans l'épilogue, on apprend que Laurens et Ernestine sont fiancés.

L'édition de Rémi Ferland est très soignée. À la fin du livre, on retrouve 30 pages de notes, certains écrits de Legendre,  une critique de Faucher de Saint-Maurice et un survol de sa vie et de son œuvre rédigé par Camille Roy lors de son décès survenu en 1907.

Legendre a écrit un roman d'aventures dans la plus pure tradition.  Rémi Ferland, dans sa belle introduction, décrit bien la portée et les limites d’un tel roman :
« En somme, Legendre se veut convivial et entretient avec son lecteur, rangé, ainsi que lui, parmi les « gens d'esprit », une connivence amusée, évidemment toujours honnête, marquée au coin de la finesse et du goût, selon le sens qu'avaient ces mots dans le siècle dernier.

C'est dans cette perspective qu'il faut lire le roman Sabre et scalpel, soit à la manière d'un divertissement d'antan. Une belle héritière, un tuteur naïf, deux prétendants, l'un fourbe et dissimulé, l'autre dévoué et franc, des vilains et des justes ; un sombre galetas, un riche manoir isolé, une caverne secrète et labyrinthique ; un complot, un enlèvement, des scènes de bataille, un amour idyllique ; enfin, après mille embûches, un dénouement heureux et enchanteur : l'œuvre se classe sans équivoque parmi les romans d'aventures, ce premier mouvement romanesque de notre histoire. Conventionnée ainsi qu'un jeu, la narration, bien sûr, comporte de nombreuses invraisemblances, et ce serait un autre jeu de les relever toutes, en même temps que les poncifs qui les accompagnent. Mais l'intérêt d'une relecture aujourd'hui est ailleurs. On ne saurait pas juger des œuvres anciennes selon les critères actuels ni ne retenir que celles qui laissaient présager ce que notre littérature deviendrait. S'il faut étudier avec équité le corpus québécois du siècle dernier, toute production sera replacée dans son contexte. » (p. IX-X)

Napoléon Legendre - BAnQ
Legendre flirte avec le roman historique quand il évoque la bande de Carouge. François-Réal Angers dans Les Révélations du crime ou Cambray et ses complices, Eugène L’Écuyer dans La Fille du brigand, Alphonse Gagnon dans « Geneviève » et Louis Fréchette dans Mémoires intimes ont aussi raconté les méfaits de cette bande de malfaiteurs.

Étonnamment, ce roman se lit encore très bien. Legendre ne surcharge jamais le récit comme c’est souvent le cas des romans du XIXe siècle. L’écriture est fluide et on peut passer à travers le livre sans qu’on ait besoin de consulter les nombreux renvois, placés judicieusement à la fin et non au bas des pages.

Extrait
À ce moment, la portière se souleva doucement ; Ernestine se retourna ; Pétrini était devant elle, pâle, les vêtements en désordre et un doigt sur la bouche.
« Chut ! fit-il, pour réprimer un cri qui allait s'échapper des lèvres de la jeune fille : ma vie et la vôtre sont en danger, silence !
- Mon Dieu ! murmura-t-elle tout bas, en tendant les mains vers Pétrini, c'est bien vous ? Alors je suis sauvée ! »
- Pas encore, dit-il en serrant les deux mains qu'elle lui tendait, mais nous allons au moins y travailler. Que je me remette un peu. Ah ! j'ai eu bien du mal pour parvenir jusqu'ici et vous trouver. »
Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues et il se laissa tomber sur un banc, comme écrasé par la faiblesse et l'épuisement.
Décidément c'était un grand comédien que Giacomo Pétrini.
Quand il eut soupiré et qu'il se fut essuyé le front pendant plusieurs minutes, il reprit d'une voix presque mourante :
« D'abord laissez-moi vous dire que j'ai vu votre oncle ce matin ; il est triste mais plein d'espoir. Ah ! s'il pouvait savoir, maintenant, que je vous ai retrouvée ! »
— Mais il le saura bientôt, n'est-ce pas ?
— Si je sors d'ici vivant, je vous le jure !
— Dieu ! est-ce que vous seriez prisonnier, vous aussi ?
— Chut ! ne parlez pas si haut. Vous ne connaissez pas le lieu où vous êtes. C'est une immense caverne, remplie de bandits et d'armes de toute espèce. À l'heure qu'il est, nous sommes entourés, et, d'un moment à l'autre, si l'on soupçonnait ma présence ici, on pourrait me tuer sans merci.
— Alors nous sommes donc perdus, grand Dieu ! »
— Pas encore, je vous l'ai dit. C'est une espèce de miracle qui m'a conduit ici. En battant la forêt — car depuis hier nous sommes tous à votre recherche —, j'ai trouvé dans la montagne une fissure dans laquelle je me suis engagé, poussé par la Providence sans doute. Après des efforts inouïs, je suis parvenu jusqu'à vous. Tout me porte à croire que ce chemin par lequel j'ai passé n'est pas connu des bandits qui vous retiennent prisonnière, car il n'était pas gardé. Cependant ils sont là sept ou huit dans la caverne voisine, j'ai entendu leurs voix. Si je puis retourner par le même chemin sans être vu, nous reviendrons en force pour vous sauver; mais si je suis découvert... (page 129)

À consulter : Les éditions huit

15 juin 2012

Les feux s'animent


Jean Blanchet,  Les feux s'animent, Montréal, Fides, 1946, 181 pages.

« Réformé de l’armée canadienne, Marcel Durette revenait chez lui, à Ste-Luce-sur-mer, après trois années de service en Angleterre et en France. » Nous sommes le 2 octobre 1944. Une blessure au combat lui a valu ce retour prématuré. À Ste-Luce, Marcel retrouve ses parents et son frère Paul, des fermiers qui cultivent la même terre depuis trois générations. Marcel devait reprendre la terre, mais pour une raison inconnue, il a abandonné sans explication sa famille et son amoureuse en 1941. Sa petite amie, Thérèse Morin, habite la ferme voisine avec son père et son frère. Ce dernier fait des études classiques. Pourquoi Marcel est-il parti en 1941, d’ailleurs avec un des fils Morin? Pour une raison vieille comme le monde. Les Durette et les Morin sont en chicane depuis toujours et  Marcel a compris que leurs parents ne consentiraient jamais à son mariage avec Thérèse.

De retour, il apprend que Thérèse voit d’autres garçons, lui qui s’était imaginé qu’elle l’attendrait bien sagement. Il décide de repartir, cette fois-ci en ville, soi-disant parce que l’agriculture ne l’intéresse plus et que la terre appartient de droit à son frère Paul qui ne l’a jamais quittée. En ville, il travaille dans une usine d’armement, puis comme tourneur dans une manufacture d’instruments aratoires. Il s’y plait bien. Lors d’un passage à Ste-Luce, il finit par obtenir une conversation franche avec Thérèse. Les deux s’avouent leur amour. Marcel voudrait que Thérèse le rejoigne en ville, ce qu’elle refuse par amour filial. Son premier frère est mort à la guerre et le second va devenir prêtre, ce qui laisse son père seul sur sa terre, sans descendant pour assurer la transmission. Trois ans passent ainsi, les deux amoureux se contentant de s’écrire. Les deux pères finissent par constater la cruauté de leur attitude, mettent leur haine de côté et donnent leur accord au mariage. Thérèse et Jean vont reprendre la terre des Morin.

C’est un roman du terroir qui respecte les trois grands diktats du genre : l’importance de la religion, la conservation du passé et l’agriculturisme. Voici quelques citations :

 La campagne et la ville :
« Le soldat, ayant perdu contact avec la terre, avait réellement un certain dégoût pour son ancien métier de cultivateur. La ville, cette mangeuse d'hommes, dont les mirages avaient attiré des milliers de jeunes ruraux, le séduisait maintenant à son tour. Il avait confronté les deux existences et il avait désormais fixé son choix : la campagne avec tout ce qu'elle a de stable et de fécond, ne lui souriait plus. » (p. 27)

Le rôle du clergé :
« Il était persuadé que le clergé avait non seulement le droit mais encore l'obligation de s'occuper de l'économique, du professionnel, car c'est justement dans les domaines où s'accomplissent les devoirs d'état que se commettent aussi les péchés. Tout ce qui relève de la morale individuelle ou sociale intéresse au plus haut point les ministres de Dieu. Et ils sont dans l'erreur les gens qui prétendent que la sphère d'activité du prêtre se limite aux quatre murs du presbytère et de la sacristie.
Depuis trois quarts d'heure le jeune homme avait fermé sa porte de chambre et, à la lueur de la lampe, analysait de nouveau les enseignements de l'Église sur le travail, le capital, la propriété privée, la famille et le droit d'association. » (p. 102-103)

La terre, gardienne de la nation, du patrimoine et de la religion :
« Dans nos paroisses rurales, grâce à Dieu, Noël garde, dans l'ensemble, son caractère religieux et n'a pas encore pris figure de cérémonie où règnent l'esprit mondain et les divertissements les plus profanes. Les éducateurs et les sociologues n'ont pas tout à fait tort quand ils affirment que notre campagne québécoise demeure une puissante forteresse qui protège contre toutes les attaques du dehors, nos meilleures traditions catholiques et françaises. Ce bastion a peut-être ses points faibles, mais aussi longtemps qu'il restera debout, il n'y aura pas lieu de désespérer de notre survivance. Pour en fortifier la structure, pour le maintenir solide ce bastion, il faut des travailleurs, des remueurs de terre, des pousseurs de charrue, en un mot, des cultivateurs conscients de leurs responsabilités sociales et nationales, des hommes, des chrétiens, des apôtres. » (p.  82-83)

L’auteur était agronome et son roman apporte quelques nouveautés aux « vieux » romans du terroir. Deux éléments me semblent dignes de mention : le souci chez les cultivateurs de former des coopératives et la mise en place d’une agriculture plus scientifique (il y a un agronome dans le roman qui dispense sa science aux colons).  Ajoutons enfin que l’auteur possède un certain talent à camper ses personnages : « Sous des sourcils faiblement arqués, ses yeux couleur de noisette brillaient d'un doux éclat et donnaient à son visage limpide un air réjoui. Le nez était un peu retroussé, la joue ronde, les lèvres minces et d'un pur dessin. »

Le roman, bien écrit,  se termine ainsi : « L’habitant songeait à la ténacité d’une noble et jolie paysanne, qui ayant vécu de la terre, généreuse comme elle, réussit un jour à y ramener son fiancé. »