16 août 2011

Ashini

Yves Thériault, Ashini, Montréal et Paris, Fides, 1961, 173 pages (Huile hors texte de Michelle Thériault)

Ashini est un vieux Montagnais (aujourd’hui, on dirait un «Innu ») de 60 ans  qui appartient à la communauté de Betsiamits (aujourd’hui Pessamit). Contrairement à ses congénères, « vendus aux Blanc pour des pitances », il n’a jamais accepté les limites de la réserve. Il vit toujours en forêt, dans le territoire entre la Manicouagan et la Bersimis. Ses deux fils sont morts, l’un noyé, l’autre tué par la balle d’un Blanc maladroit; sa fille a déserté en ville et sa femme vient de mourir au lac N’tsuk. Ashini est devenu un vieux solitaire : « Je crois aujourd’hui que le bien de l’homme est sa solitude et qu’il perd tout moyen lorsqu’il se joint à d’autres hommes. »

Dans l’isolement de l’arrière-pays, il a beaucoup de temps pour réfléchir aux malheurs de son peuple. Un soir, près de son feu, lui vient une inspiration. Comment se fait-il qu’aucun des siens, de mémoire d’homme, ne soit parti en croisade pour revendiquer leurs droits sur ce pays ? « Ma résolution fut prise ce soir d’hiver au bord du lac Ouinokapau. J’entreprendrais le long voyage vers les réserves. J’irais plaider ma cause et celle des miens. » Et encore : « J’obtiendrais des Blancs qu’on nous concédât toutes les régions entre le lac Attikonak et les chutes Hamilton. »

Il descend à Betsiamits pour rencontrer le surintendant Lévesque, un homme qui « aime les Autochtones ». La vue du village le désole et lui inspire une image très sombre de l’avenir des siens.

« De la porte de leur maison, que voient les gens des réserves ? Sinon pauvreté semblable à la leur. Sinon haillons semblables aux leurs. Sinon la crasse de la dégénérescence, sinon le rachitisme de leurs enfants mal nourris.
Et sous la coiffe des toits, dort-il chaque nuit l'espoir d'une aube nouvelle, ou n'est-il là que le su des lendemains semblablement tristes, semblablement monotones, stériles et vains qui dureront d'une génération à l'autre jusqu'à ce que les gens de sang, corrompus dans les écoles aient tout oublié des choses anciennes et deviennent, inéluctablement de faux-blancs éternels ?
Ils n'ont même plus la langue, consolatrice rythmée et magnifique, sorte de bouée, sorte de phare. Même la langue disparaît pour être remplacée par celle des Blancs. »

Pas question de négocier avec un surintendant, il veut une rencontre avec le Grand Chef Blanc. Il demande à Lévesque de l'inviter à venir le rencontrer en amont de l’embouchure de la Bersimis au milieu du prochain mois. En attendant, il retourne dans sa solitude, il attend en vain. De plus en plus ancré dans son rêve messianique, il finit par croire qu’il doit s’immoler, comme le Messie des Blancs, pour réveiller son peuple endormi. Ainsi le Grand Chef Blanc perdra la face. Il imagine un plan en cinq étapes : à intervalles de trois à six jours, il écrit sur des écorces de bouleau (il sait écrire!) des lettres tracées avec son sang dans lesquelles il réitère son invitation au Grand Chef Blanc. Pendant la nuit, il va les livrer au surintendant Lévesque. Bien entendu, comme il s’en doute, il n’obtient pas de réponse. Dans une quatrième lettre, il lui annonce qu’il est maintenant trop tard : « Maintenant le grand Chef Blanc perdra la face et le pays entier sera bouleversé. Ceux qui regarderont demain le symbole de leur déchéance me verront en toute ma force. »

Le lendemain, il s’attache au poteau en bordure de route où une « affiche odieuse » annonce « RÉSERVE INDIENNE DE BETSIAMITS », et il s’ouvre les veines.

Maintenant parvenu aux Terres des Bonnes chasses, aux côté de Tshé Manitout, il sait tout, il voit tout. Il sait que sur le certificat officiel de son décès, on a écrit « Ashini, Montagnais, 63 ans, suicide dans un moment d’aliénation mentale », il sait que ses lettres ne sont jamais parvenues au Grand Chef Blanc et que son geste n’a eu aucun écho. Il sait que son peuple est perdu.

«  Je vois aussi les entreprises des Blancs en mon pays. Et je vois la misère des Indiens. Et je mesure à leur grandeur exacte les puissances des Blancs, leurs villes, leurs industries, leurs barrages et les routes qui écorchent déjà ma forêt.
Et je ne peux plus douter maintenant que pour troquer leurs haillons pour les blousons de cuir luisant, pour habiter des maisons où nul vent d'hiver ne s'introduit, les Montagnais doivent à jamais renier ce qu'ils furent ou ce qu'ils pourraient être.
Il ne s'agit pas pour les Blancs d'imposer ces choses. Ils ne songeraient même pas à en discuter, tant elles leur apparaissent logiques et bonnes.
Comme autrefois ils offraient des verroteries, des pacotilles contre les pelleteries, aujourd'hui ils offrent à mes gens les néons, les rues pavées et les costumes de terylène. »

Dans ma longue carrière de professeur sur la Côte-Nord, j’ai côtoyé beaucoup d’élèves innus. Revenir en arrière comme le propose Ashini, retrouver le mode de vie traditionnel, s’isoler des Blancs en occupant un territoire plus au nord, je ne suis pas sûr que cela trouve beaucoup d’échos chez les jeunes. Ceci dit, ce qui n’était que lointain projet, mal défini dans Ashini, est devenu réalité : les Innus revendiquent leurs richesses et leurs territoires depuis longtemps. En ce, on peut dire que le roman de Thériault avait une longueur d’avance sur la réalité.

Le roman est un peu statique. C’est le long soliloque, magnifiquement écrit, d’un vieux solitaire. Ashini parle beaucoup de la nature, des animaux, du passage des saisons. Il relate quelques souvenirs anciens. On ne peut pas dire qu’il ait de l’agressivité contre Blancs : ce qui le blesse davantage, ce sont les transformations qu’ils imposent à la nature (c’était l’époque du harnachement des rivières Outardes, Bersimis, Manicouagan).

Thériault sur Laurentiana
Contes pour un homme seul

5 août 2011

Aaron

Yves Thériault, Aaron, Québec, Institut littéraire de Québec, 1954, 163 pages.
Jethro habite seul avec son petit-fils Aaron. Sa femme et sa belle-fille sont mortes alors qu’ils vivaient à San Francisco et son fils David, plus récemment à Montréal. Comme tous ses ancêtres, il est tailleur. C’est un Juif orthodoxe originaire de Minsk, très versé dans la connaissance du judaïsme. Il en sait plus que les rabbins, d’après ce qu’on dit.  Jethro et Aaron vivent dans une ruelle près de l’avenue du Parc dans l’indigence la plus complète. Une indigence acceptée et voulue au nom de la religion.
Jethro considère Montréal comme une terre d’accueil favorable, même si elle n’est pas exempte d’antisémitisme.  Le jeune Aaron le découvre assez tôt ; il est insulté et même battu à cause de sa religion.  C’est une jeune fille canadienne-française qui est à la tête de ses tortionnaires. Jethro considère la persécution comme nécessaire à la propitiation de son peuple et il enseigne à son petit-fils la résignation.
« Il descendit la rue St-Laurent tête basse. Il tourna à l'avenue des Pins et se hâta vers le cul-de-sac. En s'y engageant, il comprit soudain que le Destin les avait naguère poussés là et non ailleurs. Un destin antique et perpétué, une force appuyée derrière tout un peuple et qui le mène inexorablement vers son sort. Ils vivaient dans un cul-de-sac, une rue sans issue. Ils y étaient acculés, traqués. Et même là où pourtant les fils de sa Maison comme les fils des autres Maisons semblaient dominer, il y avait des Canadiens des deux langues, des Polonais, des Roumains et des Allemands qui toléraient mal ces Hébreux de la première heure, ces fils du Peuple élu, ces perpétuels errants autrefois venus des Terres divines pour s'acheminer vers tous les continents, sans jamais véritablement prendre racine, et prêts à subir les pogroms, à continuer les exodes nés au temps des Pharaons.
Et combien de Jourdains qui ne s'étaient point ouverts au passage ?
Et quelle proportion de calcaire — provenant d'ossements humains — l'humus d'Allemagne ne contenait-il point ? Ça ne se comptait plus en cadavres ou en multitudes, mais en tonnes de pourriture amoncelée, haute comme une montagne peut-être ou plus encore. Sans noms, sans lieux, sans perpétuation. Une main gigantesque avait cueilli des grappes sémites pour les broyer en quelque sanglante vendange pour la soif de puissants cruels.  (Pages 52-53)
Aaron a maintenant 14 ans et peut devenir Bar-Mitsvah, c’est-à-dire un homme. Jethro voudrait qu’il continue d’étudier avant de reprendre son métier. Pendant l’été, Aaron rencontre une fille sur le Mont-Royal. Elle est un peu plus âgée que lui et surtout très délurée. Elle s’appelle Viedna et elle arrive de France. Elle et son père sont des Juifs réformés. Elle couche avec Aaron. En l’espace d’un été, cette fille va démolir tous les enseignements de Jethro, surtout en ce qui a trait à l’argent. Pour elle, le monde moderne ne peut s’embarrasser de l’ancienne tradition. Elle lui fait comprendre que, face à la persécution, l’argent donne du pouvoir et des compensations indispensables.
Lentement l’idée fait son chemin dans la tête d’Aaron. Il décide qu’il ne sera pas tailleur et qu’il sera riche. Il trouve un emploi chez un courtier. Le vieux Jethro essaie de le ramener dans le droit chemin, sans succès. Aaron est devenu un Juif réformé. Jethro finit par le jeter dehors et quand, quelques mois plus tard, il veut retrouver son petit-fils, il apprend de son employeur qu’il a changé son nom. Rien ne subsiste de l’ancien Aaron. Le roman se termine par le désespoir de Jethro qui répète sans cesse : « Le Père ne nous entend plus... »
Qu’Yves Thériault ait eu l’idée de publier une telle histoire en 1954, c’est déjà intéressant. On pourrait penser  que ce roman détonne par rapport à la production de l’époque, mais si on s’y arrête,  on se dit que ce sont encore des problèmes de religion qui sont abordés. Et si Thériault avait écrit la même histoire avec des catholiques « plus catholiques que le pape »... Il y avait si peu de choses à changer. C’est d’autant plus vrai que pour Aaron, le problème religieux est lié au problème de la langue.
Il est un peu difficile de prendre la mesure du personnage d’Aaron : il n’a que 14 ans et il entretient une relation amoureuse avec Viedna qui n’a rien d’une adolescente. On dirait deux adultes. Plus encore, il devient courtier à 15 ans, semble gagner de l’argent. Il fréquente les bars, les cinémas, une prostituée... Je ne comprends pas pourquoi Thériault ne lui a pas donné 4 ou 5 ans de plus.

Pour le reste, Aaron, le cinquième livre de l’auteur (Contes pour un homme seul, La Fille laide, Le dompteur d’ours, Les Vendeurs du temple) n’est pas sans défaut. La trame romanesque est très mince, il y a peu de personnages, et on a l’impression que Thériault a dû faire un peu de remplissage dans un livre qui ne compte que 163 pages : descriptions, explications répétées du judaïsme. Ceci dit, il est clair que l’auteur connaît bien son sujet et fait montre d’un grand respect pour les Juifs orthodoxes. Il semble que Thériault ait fréquenté les synagogues pendant son enfance.
Aaron fut d’abord un texte radiophonique qui, semble-t-il, souleva des critiques (lire ceci).
Thériault sur Laurentiana
Contes pour un homme seul

23 juillet 2011

Le Libraire

Gérard Bessette, Le Libraire, Montréal, Le cercle du livre de France, 1967, 172 pages. (1re édition : Julliard, Paris, 1960, 176 pages)

Grâce à un ancien confrère de classe, Hervé Jodoin a obtenu un poste de libraire chez Léon Chicoine à Saint-Joachim. Il a trouvé une chambre et il l’a même mesurée : « Elle a onze pieds sur huit et demi exactement », donc les mêmes proportions qu’une feuille de papier. Tous les dimanches, par désoeuvrement, il rédige un journal : « Je n’ai pas commencé ce journal pour ressasser des souvenirs. Je l’ai entrepris pour tuer le temps le dimanche quand les tavernes sont fermées. » Ses soirées, il les passe à la taverne Chez Trefflé : il s’installe près des latrines (« … c’est l’endroit le plus chaud et celui qui me demande le moins de déplacement quand je dois me soulager ») et progressivement, il en vient à  ingurgiter une vingtaine de bocks de bière, sans parler à personne. 

Saint-Joachim est une petite ville provinciale comme beaucoup d’autres ; en apparence tout à l’air propre et net, mais par en-dessous, les gens font leurs petites affaires. C’est le cas de Léon Chicoine, le propriétaire de la librairie. En plus des livres, la librairie comprend trois autres « rayons », tenus par des vieilles filles au-dessus de tout soupçon : celui de la papeterie, celui des jouets et celui des objets pieux. Jodoin, lui,  s’occupe des livres, en en faisant le moins possible, passant des rossignols aux clients qui viennent le déranger pour être sûr qu’ils ne récidiveront pas. Derrière une porte apparemment condamnée, dans un cagibi de six pieds carrés (Jodoin mesure tout!) qu’il a surnommé le capharnaüm, Léon Chicoine conserve des livres « à ne pas mettre entre toutes les mains », des livres à l’index (Gide, Maeterlinck, Renan, Voltaire, Zola…) qu’il vend à fort prix (soi-disant au nom de la liberté individuelle) à une clientèle triée sur le volet.  Après un certain temps, ayant pris la mesure de Jodoin, du moins le croit-il, Chicoine décide d’associer son libraire délinquant à son secret et de lui confier la clef avec mission d’écouler les livres défendus.

Jodoin vend à un étudiant, dans lequel il se revoit, L’Essai sur les mœurs de Voltaire. Trois ou quatre jours plus tard, le curé rebondit à la librairie, enquête, vérifie sur les rayons s’il ne s'y trouverait pas un livre défendu par l’abbé Bethléem ou le père Sagehomme. Jodoin lui rit au nez effrontément. Toute la ville est au courant de l’affaire.  « Ainsi, même le titre du volume que j’avais vendu à l’étudiant courait les rues. Le mot mœurs avait suffi à lancer les bons Joachinois dans de petits rêves érotiques. » Entre-temps, Jodoin entreprend une relation avec sa logeuse, ce qu’il regrette rapidement, celle-ci s’immisçant trop dans sa vie. Cette femme, qui a eu elle-même maille avec la petite communauté quand elle s’est séparée, l’enjoint à aller voir le curé pour s’expliquer. Tout cet embrouillamini l’embête bien un peu mais surtout amuse Jodoin.

L’étudiant finit par céder sous la pression et par raconter au curé toute l’histoire. Léon Chicoine se sent perdu. Il lui faut se débarrasser de son libraire (il pourra lui mettre sur le dos la vente du livre) et vider au plus vite le capharnaüm. Il lui offre 500$ pour s’en occuper. Jodoin accepte mais joue un bon tour à Chicoine. Au lieu de transporter les livres dans une cache à l’extérieur de la ville, il les apporte à Montréal et les vend 750$ à un libraire qu’il connaît vaguement. « En fricotant ma petite transaction, j’avais fait d’une pierre deux coups : mystifié les bonzes de Saint-Joachim et roulé ce foireux de Chicoine. Sans compter que j’avais en poche mille deux cents dix dollars, une petite fortune qui me permettrait de vivre sans souci peut-être une année complète. »

L’ultime but dans la vie de Jodoin semble être de ne rien faire. Il n’a aucune ambition, il réduit au minimum les relations sociales, il n’a pas la moindre curiosité pour les êtres, pas la moindre vie intellectuelle, il est coupé de ses émotions. En tout temps, il pratique la loi du moindre effort, que ce soit au travail ou dans ses déplacements. Il se contente de tuer le temps. Bien sûr, il écrit aussi à l’économie : phrases courtes, banales, descriptions au premier degré, transitions faciles (« procédons par ordre »). Ce qui est étonnant, compte tenu de sa piètre qualité de vie, c’est qu’il ne soit ni dépressif ni suicidaire. On le serait à moins. Lui, il semble s’amuser et la personne qui l’amuse le plus dans la vie, c’est lui-même. Il rit de ses pitreries, du pied-de-nez qu’il fait à société, du scandale qu’il peut provoquer. En fait, il le dit lui-même, il s’est donné un rôle, celui de l’excentrique sur lequel on ne peut pas compter, ce qui le libère de tous engagements. En quelque sorte, son rôle, c’est celui du fou du roi, soit d’amuser la galerie. Si cela ne dérangeait pas sa routine, rien ne lui ferait  plus plaisir que de savoir qu’une partie de la petite ville s’amuse de ses frasques. Il est sorti de l’ombre, il a trouvé des spectateurs qui applaudissent ses niaiseries! Son journal en soi est une autre preuve que ce marginal s’intéresse plus qu’il le dit aux autres.
Version anglaise, 1977

Peut-on parler de révolte? Le mot me semble fort. Jodoin, même s’il semble sympathique aux idées libérales, ne lèverait pas même le petit doigt pour faire avancer une cause. Une révolte à la sauce existentialiste? À mon avis, on n’a pas tout à fait raison de faire de Jodoin un second Meursault. Leur « Ça n’a pas d’importance » n’a pas la même signification. Les deux refusent le « jeu social » pour des raisons différentes. Ce sont ses choix de vie et ses pitreries qui ont poussé Jodoin vers la marginalité alors que chez le héros de Camus, c’est dans sa nature profonde. Meursault n’est pas un intellectuel désabusé mais plutôt un sensitif, un jouisseur.

Ce roman a plus de cinquante ans et n’a pas pris une ride, du moins dans la manière. Les frasques de Jodoin sont toujours aussi drôles. Bessette va droit à l’essentiel, sans fla-fla inutile. Le roman annonce bien le déferlement critique des années soixante qui va tout emporter, tel un tsunami : quatre ou cinq ans plus tard, le pouvoir religieux tel qu’on le décrit dans ce livre va s’effondrer, les églises vont se vider et bien des curés, sœurs, frères vont quitter à toute vitesse le bateau en perdition. La société québécoise ne sera jamais plus la même. Ceci étant dit, tous les « Saint-Joachim » du Québec ne s’écrouleront pas du jour au lendemain : l’hypocrisie rampante à la Léon Chicoine est toujours bien en selle.

Bessette avait proposé son roman au Cercle du livre de France de Pierre Tisseyre. Ce dernier, craignant la réaction du clergé, aurait suggéré à l'auteur de le faire publier en France. Tisseyre se contentera d'en assurer la distribution. 

11 juillet 2011

La Corde au cou

Claude Jasmin, La Corde au cou, Montréal, Le cercle du livre de France, 1960, 233 p.

« Pourquoi aurais-je du remords? Pourquoi continuer d’y penser? Elle est morte. Morte bien avant d’avoir avalé l’eau de la piscine. Là-haut, dans la chambre du vieux, elle a dû étouffer. Oui, oui, c’est cela. Elle avait commencé à mourir au moment même où nous sommes arrivés ici. » (incipit)

Sainte-Agathe. Le narrateur vient d’assassiner sa maîtresse infidèle (Suzanne) en la noyant dans une piscine. Ils avaient été invités chez des richards, les Driftman, et Suzanne en avait profité pour coucher avec le patriarche. Le reste de l’histoire évolue sur deux plans. D’une part, on suit la cavale du meurtrier, sa course le menant de Saint-Jérôme à Saint-Joseph-du-lac, souvent à travers champs. Il rencontre sur son chemin des ouvriers qui nettoient les bords de la route, une serveuse de restaurant qui l’aide, un vieux paysan qui, l’ayant reconnu, essaie de l’extorquer. Personne ne le dénonce. D’autre part, le narrateur raconte sa vie antérieure : son enfance malheureuse entre un père ivrogne et violent et une mère qui danse dans des cabarets, sa vie de petit « bum », l’école de réforme, sa rencontre avec un vieux paysan, Ubald, chez qui il allait faire les foins l’été, sa participation à la guerre, sa vie à Paris, ses différentes tentatives pour s’intégrer aux milieux intellectuels et aisés, sa rencontre avec Suzanne. Le roman se termine de façon tragique : il a retrouvé Ubald, son père d’été, un vieux paysan qui l’accueillait quand il quittait l’école de réforme, la seule personne qui l’ait aimé. Découvrant que celui-ci l’a dénoncé à la police, il le tue. Il s’installe au grenier avec le fusil d’Ubald et attend l’assaut des policiers.

Le narrateur, publicitaire dans un journal ouvrier, est un meurtrier peut-être trop classique. Enfant abandonné de ses parents, violenté, il a fait l’école de réforme. Il est allé à la guerre, puis a essayé vainement de se faire une place dans la société.  Jasmin rend bien le fossé entre deux mondes, celui des riches qui ont accès à la culture et celui des pauvres juste occupés à leurs petites combines.

Le récit est bien construit, les chapitres de réminiscences alternant avec ceux du présent de narration. Il y a une unité de chapitre.

Le roman prend la forme d’un long monologue intérieur. L’action est donc renvoyée en arrière-plan, laissant toute la place au discours du « criminel ». A trop vouloir faire passer le récit par le monologue intérieur, le rendu de l’action en souffre parfois. Le choix d’un narrataire (une vache, un chien) n’est pas toujours heureux.

Ce roman introduit le thème de la violence dans la littérature québécoise. On comprend que le cinéma s’en soit emparé. Le style de l’auteur est vif, dynamique. Il me semble que les personnages sont largement inspirés du roman noir américain : par exemple, Suzanne, la belle fille naïve, s’accroche à tous les hommes qui peuvent la sortir de la dèche.

La Corde au cou  annonce mieux le discours fleuve des années 1960 que Le libraire,  paru la même année, esthétiquement accroché à la littérature française de l’après-guerre. Claude Jasmin a reçu le prix du Cercle du livre de France pour ce roman. Il semble que c'est l'influence de Robert Laffont, invité par le jury à donner son avis, qui ait fait pencher la balance en sa faveur. Les jurés, jusque là, privilégiaient Les Pédagogues de Bessette.


Claude Jasmin - Photo : MacClean
Extrait
Cette corde a servi à quelque chose. Ubald, mon vieux père, tu fais aussi un beau mort, tu as toujours été beau, Ubald. Tu comprenais, mon vieux je ne pouvais pas te laisser vivre, tantôt. Tu aurais continué d'être heureux et paisible, sans moi. « Tantôt, » je ne pouvais pas admettre cela. Maintenant, je ne sais plus ! Le grand soleil m'a quitté, s'en est allé rejoindre les nuages gris, est parti m'attendre ailleurs ! Sois tranquille, ta vieille s'est endormie, n'a rien entendu. Elle ne se réveillera pas avant demain. Alors, elle passera encore une bonne nuit... Salut Ubald, sois content, tu ne pourras plus trahir personne. Tiens, voici ton chat, le poil encore raide. Je le dépose sur tes genoux ... Adieu !
***
Bravo, les grillons, chantez-lui un beau service ! L'air est encore bon à respirer, c'est un vrai miracle ... Là, vraiment, je me sens soulagé. Je n'ai plus personne, personne au monde. Plus rien, là je suis vraiment seul. Ça n'a pas été long à faire table rase. Là, je ne crains plus rien, plus personne. Là, enfin, je vais pouvoir commencer à me venger, sans m'en faire. Je vais tuer vraiment. Car maintenant, je ne sais plus où aller. Maintenant, il n'y a plus d'asile, plus de cachette, plus de retraite... Je n'aurai plus besoin de nuages, ni de soleil noir.
***
Ubald, puisque je t'aimais, il fallait bien te tuer. Qui veut d'un grand soleil noir comme un parapluie triste ? Qui en veut ? Car moi, je m'en vais très loin. Oui, il faut que je parte, en pleine nuit. J'ai beaucoup à faire, il y a mon vieux père dans son hospice misérable, il y a ma mère, quelque part, dans un bouge sans nom. Aurai-je le courage de me venger de tous? Je n'ai plus de ressort. J'ai envie de tout pardonner.
***
Ah! il y a encore quelqu'un sur mon chemin. Pas déjà? Ubald avait pourtant dit demain matin? Il vous avait fait promettre, demain matin! Bon je veux bien ... attendez-moi... la carabine d'Ubald fera l'affaire ... Retournons au grenier ...
***
Où tirer sur une automobile arrêtée ? C'est vaste... Quelle belle vue de ce grenier ! Tirons n'importe où puisqu'il s'agit de se faire tuer... Ne faisons pas de manières, j'ai été si mal élevé... mais c'est consolant de savoir que j'achève d'être mal élevé !

Claude Jasmin parle de son roman sur son blogue Poing comme net
Lire certains commentaires sur le roman dans Le Dictionnaire sur la censure
Claude Patry en a fait un film, mettant en vedette Andrée Lachapelle et Guy Godin,  qu’on peut voir sur Éléphant

4 juillet 2011

Les Insolences du frère Untel

Jean-Paul Desbiens, Les Insolences du frère Untel, Montréal, Édition de l’Homme, 1960, 158 pages. (Préface d’André Laurendeau)

En préface, André Laurendeau assure au lecteur que frère Un Tel (sic) n’est pas un pur esprit ni le pseudonyme d’un journaliste trouillard, bref qu’il existe bel et bien, et qu’il l’a même rencontré à deux reprises. Tout a commencé par un article sulfureux de Laurendeau sur la piètre qualité de la langue des jeunes dans Le Devoir. Un petit frère mariste d’Alma lui envoie une lettre dans laquelle il en rajoute. Laurendeau la publie le 23 octobre 1959 et la signe du pseudonyme Un Tel. Cette lettre déchaînera  tout un débat sur la langue, sur le système scolaire et sur la place de la religion dans notre société.

Le recueil (qui reprend en grande partie le débat) compte deux parties : Frère Untel démolit et Frère Untel ramollit. J’escamoterai la seconde qui me semble très datée et peu intéressante pour le lecteur d’aujourd’hui : Desbiens parle de la profession enseignante et de la vie en communauté.

La première partie contient quatre chapitres.

Chap. 1 - Échec de notre enseignement du français
Laurendeau avait baptisé « joual » la langue parlée par les jeunes. Untel lui emprunte le terme : « … parler joual, c’est précisément dire joual au lieu de cheval. C’est parler comme on peut supposer que les chevaux parleraient s'ils n'avaient pas déjà opté pour le silence et le sourire de Fernandel. / Nos élèves parlent joual, écrivent joual et ne veulent pas parler ni écrire autrement. Le joual est leur langue. Les choses se sont détériorées à tel point qu'ils ne savent même plus déceler une faute qu'on leur pointe du bout du crayon en circulant entre les bureaux. "L'homme que je parle" - "nous allons se déshabiller" - etc... ne les hérisse pas. Cela leur semble même élégant. »

La thèse d’Untel devient intéressante, quand il établit un lien entre cette langue et le statut de colonisé du Canadien français, discours qui sera repris ad nauseam dans les années 1960 : « Cette absence de langue qu'est le joual est un cas de notre inexistence, à nous, les Canadiens français. On n'étudiera jamais assez le langage. Le langage est le lieu de toutes les significations. Notre inaptitude à nous affirmer, notre refus de l'avenir, notre obsession du passé, tout cela se reflète dans le joual, qui est vraiment notre langue. »

Chap. 2 - Échec de notre système d’enseignement
Untel attaque surtout le secondaire public, création récente du Département de l’instruction publique. Il dénonce l’improvisation des décideurs qui n’avaient d’autre but que de satisfaire l’opinion publique. Une bonne partie du chapitre est consacrée à la place de la philosophie dans ce programme. Quant à lui, comme les heures de philosophie sont comptées, il vaudrait mieux abandonner la métaphysique (eh oui!) et retenir surtout la critique scientifique et la sociologie.

Au-delà de la place de la philosophie dans le cursus du secondaire, c’est l’improvisation dans la mise en œuvre des changements qui l’horripile : « On en est là : à se demander si tout effort sérieux n'est pas un effort pour rien. La confusion est telle, l'atmosphère de conspiration est telle, qu'on n'ose rien entreprendre. On est si peu assuré de l'avenir, en ce domaine, que l'on vit dans un climat de parousie. Les programmes sont remis en question tous les deux ans ; les manuels, approuvés et désapprouvés, tous les six mois. Que voulez-vous que l'on fasse ? C'est démoralisés, que nous sommes, par les contrôles abusifs, d'une part ; par l'incertitude de l'avenir, d'autre part. » Il termine en demandant l’abolition du DIP.

Chap. 3 - Impasse de la pensée canadienne-française
Le chapitre 3 est très court. Untel critique surtout la faculté de philosophie de l’Université Laval. « On a l'impression que les hommes qui travaillent là, par manque de lucidité ou par instinct sécuritaire, ont refusé d'endosser une bonne partie de leurs responsabilités véritables. Ils ont comme déserté l'homme d'ici ; ils se sont cantonnés, sous toutes sortes de prétextes, dans un univers clos, facile, protégé, où ils étaient sûrs de n'avoir à rendre aucun compte sérieux à personne, sinon à Parménide ou à AIfarabi, oubliant seulement que les factures de l'Histoire finissent toujours par rejoindre leurs débiteurs. »

Chap. 4 - Crise de la religion
Voilà sans doute le chapitre qui a le plus dérangé à l’époque quoi qu’on en dise. Avec beaucoup de clairvoyance, Untel prédit l’effondrement de l’Église catholique au Québec. Plus encore, le ton est « baveux ». « La majorité des Canadiens français en ont soupé, paraît-il, des histoires de bavettes et de cornettes, il faut pourtant parler de religion. » Ou : « On commence en parlant du joual, et on s'aperçoit qu'on est à décrire l'atmosphère religieuse au Canada français. »

Untel questionne la façon dont les religieux, qui occupent les hauts postes dans les écoles,  exercent l’autorité. « La lettre sur le parler joual, que j'avais envoyée à Laurendeau et qu'il avait publiée dans Le Devoir du 3 novembre 1959, avait amorcé une réaction en chaîne. Ce fut, pendant quatre mois, un cortège de Lettres au Devoir traitant de l'enseignement. La plupart, émanant de professeurs religieux ou laïques. Laurendeau finit par remarquer que personne parmi ces enseignants protestataires ne voulait que son identité fût révélée. "Pourquoi cette peur ?" se demanda Laurendeau. » Untel va relever le défi proposé par Laurendeau dans une lettre qui provoquera davantage de réactions que ses écrits précédents sur le joual. Il ose écrire :

« On renonce à l'argent ; on renonce à la chair ; on ne renonce pas au pouvoir. Pauvre et chaste, mais écrasant. Mais plein de morgue. »

« Historiquement, notre catholicisme est un catholicisme de contre-Réforme. Ajoutez la conquête (protestante). Vous avez notre catholicisme crispé, apeuré, ignorant, réduit à une morale, et à une morale sexuelle, et encore négative. »

« La vraie religion n'est pas écrasante. C'est la magie, c'est les sorciers qui écrasent. Il peut arriver que l'on soit, que l'on se sente écrasé par la religion. Il s'agit alors d'une caricature de la religion. Pharisaïsme et jansénisme, c'est tout un. Je prends quelques exemples dans un milieu que je connais bien. Ce milieu n'est d'ailleurs pas différent du milieu général : notre clergé est un clergé canadien-français ; les Frères enseignants sont des Canadiens français ; nos supérieurs sont des Canadiens français. C'est tous des nous autres. Or ce n'est pas Jésus-Christ (ce n'est même pas Rome) qui impose aux Religieuses (et aux Religieux, mais à un degré moindre) ces costumes irrationnels et anachroniques ; c'est notre jansénisme, notre routine, notre angélisme, notre frousse, notre mépris de l'homme. »

« Je cause avec un prêtre. Il me dit que la patronne des Canadiens français, ce devrait être Notre-Dame-de-la-Trouille. »

Dans le reste du chapitre, il expose quelques-unes des réactions (outrées ou favorables) que son article a suscitées.  Il reproduit in extenso la lettre de Sœur une Telle, une religieuse anonyme tout comme lui qui partage son point de vue : « Frère Untel, vous dites tout haut ce que nous, Sœurs, nous pensons tout bas. Oui, nous refoulons, nous avons peur, nous avons la trouille, comme vous dites. Vous dévoilerai-je que nos Mères Supérieures sont plus ombrageuses (j'emploie ici un euphémisme) que vos Frères Supérieurs ? Aussi, l'auteur de la présente lettre, si l'on parvenait à l'identifier, se ferait d'abord décapiter puis démolir... »

Il est toujours intéressant de retourner en arrière pour mesurer le chemin parcouru. Et le livre d’Untel joue ce rôle à la perfection. Bien entendu, tout cela a vieilli et seuls ceux et celles qui ont vécu cette époque peuvent en mesurer l’audace. Le livre a connu un succès de librairie sans précédent (140 000 exemplaires). Pris en soi, ce brûlot ne brûle plus rien, tant nous semble surréaliste  la situation décrite par Untel.

Que Desbiens et Laurendeau puissent dénoncer avec autant de virulence la piètre qualité de la langue des étudiants et l’improvisation de la bureaucratie chargée de rénover les programmes a de quoi surprendre ; n’a-t-on pas trop souvent l’impression que ce sont deux maux du système scolaire actuel? Ah la langue des étudiants et les medias sociaux! Remarquez que Camille Roy disait lui aussi la même chose dans les années 20…

Le ton est donné dès la première phrase. « C’est à la hache que je travaille. » Le frère Desbiens prend soin de signifier qu’il est un homme de terrain, un intellectuel paysan, ce qui peut devenir agaçant à la longue. De même ce besoin de bien nous faire sentir sa virilité, tout frère qu’il soit. Certains passages vont déranger les féministes, c’est certain.  

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