13 septembre 2010

Figurines

Edouard Chauvin, Figurines. Gazettes rimées, Le Devoir, Montréal, 1918 132 p. Couverture illustrée (vue de L'Arche : lieu de rencontre de la Tribu des casoars).

Édouard Chauvin fréquenta L’Arche et fit partie de la Tribu des casoars (voir les références ci-dessous). Figurines contient des gazettes rimées, c’est-à-dire des poèmes qui traitent de l’actualité, souvent de façon satirique, mais sans prétention littéraire. La tradition de la gazette rimée est très ancienne. Au Québec, il y avait de tels poèmes dans les journaux du début du XXe siècle.

Figurines, le premier recueil d'Edouard Chauvin, est divisé en sept parties : Quartier Latin, À « L'arche », Figurines du pavé, Figurines sous l'abat-jour, Figurines de couvent, Figurines paysagistes, Figurines de poètes.

Le poème liminaire donne le ton du recueil : « Ces vers du quartier latin / Et d’un poète / Qui préfère le ton badin / À l’ode sombre et désuète ».

Quartier Latin
Chauvin se moque de ses maîtres et de l’éducation reçue, en associant dans le même quatrain haute culture et facéties d’étudiants : « Enterre Cicéron phraseur / Au fond d'une vieille valise, / Pour courir chez le confiseur / Croquer du sucre avec Denise. » Il termine par un adieu nostalgique à ses anciens copains : « Adieu Philippe, Ubald, Roger, Jean, Paul, Victor, / Et toi, Marcel, vieux frère, au style et au cœur d'or, / Amants des bérets noirs et des pipes de plâtre! » On reconnaîtra Philippe Panneton, Ubald Paquin, Roger Maillet, Jean Chauvin, Paul Ranger et Victor Barbeau.

À « L'Arche »
« On nous appelle gens de rien, / Toqués, blasés et grands vauriens. / Mais nous vivons heureux quand même, / A la Bohême. // « L'Arche » est le lieu de nos amours, / Pour nous, c'est notre Luxembourg ». Sa vie de bohème et ses amours de jeunesse sont des sources d’inspiration. Suite au poème « La tribu des Casoars », dont certaines références nous échappent, l’auteur nous révèle dans une note explicative un aspect de L’Arche : chaque membre recevait un pseudonyme, plutôt dadaiste. (Lire l’extrait)

Figurines du pavé
Chauvin nous présente dix types : par exemple « L’Adonis » est le type même du dandy; « Le Gueux » est un déclassé social; « Le Philistin » nage dans sa richesse, etc. Deux poèmes sont consacrés aux prostituées, ces « épaves de chairs dégoutantes, ces « fornicatrices de beauté », ces « Ames en détresses de nuit, / Ames tristes, âmes tuées, / Qu’on devrait fuir… mais que l’on suit. »

Figurines sous l'abat-jour
Chauvin oublie quelque peu le « ton badin » dans les quatre poèmes de cette partie. On entre dans l’intimité du poète, on a droit à ses épanchements amoureux. Ne serait-ce quelques passages ironiques qui désamorcent la portée émotive, on se croirait chez un poète romantique : « Je rêve aux soirs, quand le vent pleure, / Où l'on a besoin de sentir, / Tout près, quelqu'un pour s'y blottir, / Pour oublier le vent et l'heure. // Alors, près de l'abat -jour bleu. / Dans le complet oubli des choses. / Comme le vent berce les roses, / Je bercerai ton corps frileux. »

Figurines de couvent
Seulement deux poèmes dans cette partie. Le premier présente avec respect les nonnes; le second est plus gouailleur : Marguerite, enfermé dans un couvent, écrit une lettre à son amoureux.

Figurines paysagistes
Les quatre poèmes se déclinent sur un ton léger. Le meilleur est sans doute « Paysage blanc », à cause du pittoresque des rimes. « Les sillons dorment sous la neige. / La bourrasque siffle en sacrant. / Le grand vent du Nord désagrège / Les bancs de neige dans le « rang ».

Figurines de poètes
Cette partie compte quatre poèmes : « Le poète-misère », « Le poète divague », « Le poète a un cauchemar » et « Le retour ». Chauvin évoque d’abord les aléas de la vie du poète et finit par cette strophe qui résume assez bien son recueil : « J'ai chanté, sincère toujours, / La femme, le vin, la bohème, / Les nuits d'ivresse et les beaux jours: / Car je suis un poète blême. »

La question qui se pose à la suite de la lecture de ce recueil : pourquoi Chauvin considère-t-il Figurines comme un recueil de « gazettes rimées »? Certes l’auteur n’a aucune prétention littéraire, le ton est très léger, parfois iconoclaste, mais comme il ne cesse d’évoquer sa vie, il me semble qu’on est très loin de l’actualité et donc très loin des « gazettes rimées ». Pour le reste, le principal intérêt de ce recueil tient au fait que l’auteur a fait partie de la Tribu des Casoars et qu’on peut y découvrir en partie l’esprit qui animait ce groupe.

Sur la Tribu des Casoars
Richard Foisy, Les Casoars
Paul Bennet, L’Aventure intellectuelle audacieuse de L’Arche


LA TRIBU DES CASOARS
dédié aux bons zigues de « l'Arche »

Ce soir, loin de l'été brûlant,
Assis auprès de la fournaise
Qui me donne un reflet sanglant,
Je songe à la saison mauvaise,
Et mon cœur est un gueux tremblant.

Le « Cerbère » et l'« Homo » s'entêtent
A défricher le jeu des rois,
— Le jeu d'échecs —. Moi, ça m'embête,
Par ces temps de guerre on en voit,
Par malheur, trop de ces sornettes!

La lune argente les chromos
Cloués à la muraille blanche.
J'écris, currente calamo,
Des tas de vers en avalanche
Que je débite mot à mot.

La molle chandelle s'écrase;
La cire pend au chandelier
Comme des glaçons du Caucase.
Le vent grimpe par l'escalier,
Mais je me f... de son ukase.

Ses doigts sautillant sur les trous,
Le « Sphinx » joue un air sur sa flûte.
Je scande mes vers en courroux ;
Mais, bang! une chaise culbute:
Zut! je mets la Muse à l'écrou.

Le pouls de l'horloge est plus lent :
L'heure doit allonger sa marche.
L'« Hiérophante » est là, ronflant
Sur le meilleur grabat de l’ « Arche ».
Et cela se passait en l'an…

NOTE : Le lecteur remarquera, avec effroi!, les noms baroques autant que mystérieux qui se sont glissés dans cette pièce. Ceux qui n'ont pas eu le bonheur d'assister à ces galas de l'« Arche », de vivifiante mémoire, seront peut-être heureux de savoir que chaque membre de la « Tribu des Casoars «, — société littéraire non moins qu'artistique — est affublé, lors de son initiation dans l'« Arche », d'un pseudonyme symbolique. Il serait peut-être bon, au point de vue historique, de livrer au public les noms des Casoars, au cas où cette race tendrait à disparaître! Ce sont donc: le « Tsé-tsé humanitaire », la « Fourmi savante », l'« Hiérophante essentiel », le «Vibrion sceptique », le «Trombone gallinacé », l'« Homo cavernarum», le « Sphinx d'Halifax », le « Cerbère thésauriseur», le « Diamant natatoire », le « Xiphias édenté » et l'« Icare illuné ».

7 septembre 2010

Scènes de chaque jour

Albert Laberge, Scènes de chaque jour, Montréal, Chez l’auteur, 1942, 270 p. (Édition tirée à 75 exemplaires numérotés et signés par l'auteur)

Le livre contient deux parties. La première compte environ 75 courts textes. Ce sont tantôt des récits, tantôt des scènes : portraits, descriptions ou débuts de roman. Comme dans tous les récits de Laberge, l’atmosphère est très sombre. La deuxième partie, intitulée « Impressions d’Adrien Clamer », compte 21 textes. On dirait une amorce de roman. La récurrence de deux personnages lie les chapitres entre eux. Le ton change. Laberge met de côté l’acharnement dans le malheur : il nous présente deux personnages sophistiqués, qui ont un regard de compassion pour tous les déshérités et infortunés qu’ils rencontrent. L’art semble leur moyen de sublimer les laideurs du monde qui les entoure. Cette partie ne compte que 24 pages.

Voici les premières lignes de la première partie :

« Une vieille maison en bois, grise et basse, sise au bord de la route.
Un frêne antique, balafré, scrofuleux, tout chargé d'horribles cicatrices, au feuillage roussi, se penchait vers la vieille masure.
Près de là, dans un parc sans herbe, tondu au ras de terre, trois maigres vaches rousses, assoiffées, meuglaient tristement.
Par instants, quelques corbeaux traversaient l'air d'un vol lourd et inégal, jetant au passage, un croassement, comme de la fiente.
Au delà, la campagne s'étendait, pauvre, morne, silencieuse. » (Silhouette virgilienne)

Laberge ne semble pas avoir déjà rencontré cette campagne laurentienne où prospèrent des habitants riches et contents de leur sort. La nature, les animaux et les hommes, tout croupit dans un climat délétère, où la souffrance ne le dispute qu’à la désolation. Laberge détruit l’image idéalisée que les terroiristes donnaient de l’agriculture, de la famille et de la religion.

Il ne faudrait pas croire qu'il en fasse son unique cheval de bataille. La plupart des récits (pour ne pas dire la presque totalité) n’ont pas pour cadre la vie à la campagne. Le regard de Laberge sur la ville est identique à celui qu’il porte sur la campagne. Tout est sombre, noir, désespérant; on ne rencontre jamais un personnage mû par la bonté, la compassion, la générosité, l’amour sincère. Qu’on soit curé, paysan, maîtresse d’école, ouvrier ou notable, qu’on soit parent ou enfant, qu’on soit riche ou pauvre, tout le monde est dans le même bateau : hypocrite, avide, arrogant, cupide, égoïste, violent, pernicieux. Pire encore, on dirait qu’il n’y a pas de justice immanente : quand l’enfer ce n'est pas les autres, c’est la vie qui se charge de ramener sur terre ceux et celles qui osent approcher le bonheur : la maladie, l’âge, la mort (« Le portrait » : une vieille qui a ménagé toute sa vie meurt avant d’en avoir profité), la nature (lire l’extrait). Vous n’avez qu’à imaginer une déchéance, et soyez sûr que Laberge y a pensé. Et comme s’il était besoin, l’auteur y ajoute parfois une ironie cruelle.

On peut comprendre que l’auteur était tenu en disgrâce par les bien-pensants de l’époque et obligé de publier à compte d’auteur ses recueils. Laberge aborde tous les sujets qu’on préférait taire : une mère incestueuse, l’homosexualité, les relations adultérines, la fréquentation des bordels, la violence meurtrière, la masturbation, l’alcoolisme. On trouve même quelques histoires d’horreur, comme dans « Sur le gibet » : une femme corpulente bat son mari; quand ce dernier décède, elle entreprend une relation incestueuse avec son fils de seize ans; ce dernier finit par prendre épouse et celle-ci vient vivre avec sa belle-mère; cette dernière finit par tuer sa bru à coups de hache; en prison, elle prend beaucoup de poids; au moment de sa pendaison, sa tête se détache de son corps trop lourd sous les yeux horrifiés des témoins-voyeurs. L’extrait qui suit nous plonge aussi dans l’horreur :

SIMPLE BUCOLIQUE
C'était un couple de jeunes colons qui étaient allés s'établir sur les terres neuves. Lui, comme les autres, il défrichait, labourait, semait et récoltait pendant que sa femme préparait les repas, jardinait, prenait soin de leurs poules, allait traire la vache et entretenait la maison. En plus, et c'était là la joie, la récompense de ses labeurs, elle s'occupait de son fils, un enfant de dix mois, vigoureux, plein de santé, avec une belle envie de vivre.
Au commencement de juillet, le mari revenant du champ sa journée faite, annonça : « Les fraises sont mûres et je te dis qu'il y en a cette année et qu'elles sont belles. Dans la prairie que j'ai fauchée aujourd'hui, je voyais à tout instant de grosses grappes rouges. J'étais pressé, mais j'y ai goûté quand même et je t'assure qu'elles sont bonnes, bien sucrées et sentent bon ».
— Bien, j'irai en cueillir demain, fit la femme, et je tâcherai de faire deux ou trois pots de confitures. Ce sera bon à manger l'hiver prochain. J'amènerai le petit, je le mettrai à l'ombre et je lui donnerai son biberon pour qu'il ne pleure pas.
Lorsqu'ils parlaient de leur enfant, les deux colons étaient heureux. Il leur inspirait confiance dans l'avenir.
Aller aux fraises, c'était une distraction et, sur sa terre neuve, elle n'en avait pas souvent la pauvre jeune femme. Donc, le lendemain, après le dîner, son enfant dans les bras, son biberon et une chaudière à la main, elle partit au champ. Directement, elle se rendit à la prairie où son mari mettait en veillottes le foin fauché la veille. En arrivant, elle coucha le petit à l'ombre, sous un arbre, lui mit dans la bouche son biberon rempli de bon lait frais et commença à cueillir des fraises. Comme le lui avait dit son mari, il y en avait en abondance et elles étaient réellement très belles et fort appétissantes. C'était un vrai plaisir, une tâche bien agréable que de les ramasser. Bientôt, ses doigts furent tachés de rouge. Non sans coquetterie, elle se disait que c'était tout de même joli à voir. Mais c'est comme un vrai jardin, ce champ-là, remarqua-t-elle, en voyant ces tiges chargées de fraises bien mûres. Dans des cas semblables, l'ambition s'empare de celle qui cueille des fruits. Elle se hâte et les heures passent vite. Il s'écoulait le temps et elle ne s'en apercevait pas la jeune femme. Sa chaudière était presque pleine et elle se disait qu'elle reviendrait encore le lendemain.
Or, pendant que la mère faisait avec tant de satisfaction sa récolte de fraises, une couleuvre qui se chauffait au soleil se mit soudain en mouvement. Avec de souples ondulations de son corps fin et coloré comme un joyau d'émail, elle avançait entre les herbes et se dirigeait vers l'endroit où reposait l'enfant. On aurait dit qu'elle avait respiré l'odeur du lait dont elle était friande et qu'elle voulait s'en régaler.
Le jeune colon, lui, sous le soleil ardent faisait ses rangs de veillottes, mais il avait chaud, sa chemise était trempée de sueurs et il était très altéré. Alors, comme il s'était apporté une cruche d'eau et qu'il l'avait mise à l'ombre sous un arbre, il se dirigea de ce côté-là pour boire. Il avait grandement soif. Plantant sa fourche dans le sol, il se baissait pour prendre le vase en grès, lorsqu'à son horreur, il vit la couleuvre qui, avide de lait, s'était introduite dans la bouche, la gorge et l'estomac de son enfant étendu sur l'herbe. On ne voyait plus que la queue du reptile. Tout le reste disparaissait dans le corps du petit malheureux qui s'était endormi en rejetant de côté sa bouteille de lait. Affolé, le père saisit l'extrémité de la couleuvre et se mil à tirer pour la déloger. Lorsqu'il la sortit, ce n'était pas seulement la bête qu'il avait retirée, mais des lambeaux de chair et d'entrailles qu'elle tenait entre ses dents. Et l'enfant était mort. Ce drame lui donna un tel choc au cerveau, qu'instantanément, il perdit la raison, devint subitement fou. Et comme sa femme, sa chaudière remplie de fraises arrivait toute joyeuse pour prendre son fils dans ses bras, il se rua sur elle avec sa fourche dans un accès de démence meurtrière, la darda par tout le corps et la laissa sanglante, agonisante sur le sol.
Quant à lui, on l'a interné dans un asile d'aliénés où il est encore. (p. 29-31)

Albert Laberge sur Laurentiana

2 septembre 2010

La Fin du voyage

Albert Laberge, La Fin du voyage, Montréal, Chez l’auteur, 1942, 411 pages. (Tiré à 75 exemplaires; signé par l’auteur; deux portraits de l’auteur dont un par Iacurto)

Entre 1936 et 1953, Albert Laberge a écrit sept recueils de nouvelles qu’il a publiés en édition privée à faible tirage. Parue en 1942, La Fin du voyage totalise vingt-quatre nouvelles. Le recueil est dédié au docteur Jules Laberge, l’oncle de l’auteur. On a même droit à une courte biographie de ce « cher oncle […] qui a illuminé » sa jeunesse.

Les deux réflexions qui précèdent les nouvelles en donnent le ton : « … des vies précaires, misérables, sordides, calamiteuses, crapuleuses, sur lesquelles pèse la fatalité, que guide un destin contraire… » et : « La vie n’est ni juste ni injuste. Elle est simplement la vie. Elle ne fait pas faillite, car elle ne promet rien. Souvent, nous lui demandons des choses impossibles et si nous ne les obtenons pas nous l’accusons. »

La fin du voyage - Trefflé Dignalais, un être grossier et violent, peu attiré par la terre, connaît de multiples déboires financiers.

Les chauves souris - Un jeune homme épouse la fille de la maîtresse de son père décédé. Sa mère, ulcérée, sur son lit de mort, lui promet de grands malheurs.

La pension Rapin - Madame Rapin, pour pallier la pauvreté de sa famille, ouvre une pension à La Malbaie durant l’été. Elle réussit à engranger 400$ mais doit les donner à son fils, frivole et instable, pour qu’il évite la prison.

Le mouton noir - À cinq ans, Julien Chantereau fut donné à sa grand-mère. Celle-ci le prit en grippe. L’enfant commit un vol et fut mis à l’école de Réforme. Il en sortit cinq ans plus tard, complètement révolté, décidé à tout faire pour ternir l’image de sa « belle » famille.

Les trois sœurs - Trois sœurs, trois femmes malheureuses en ménage, trompées ou abandonnées…

Confidences - Un homme n’accepte pas que sa nouvelle épouse enlève le portrait de l’ancienne qui s'est suicidée après que son amant l’eût quittée.

La plus belle soirée de sa vie - Un vieux couple bourgeois assiste au spectacle d’une chanteuse. À la fin du spectacle, celle-ci lance quelques roses. Le mari fanfaronne devant sa femme parce que la chanteuse lui en a lancé une. Frustrée, sa femme lui révèle qu’elle le trompe depuis dix ans.

Propos de Diogène - Le narrateur revoit un avocat avec lequel il était lié, il y a longtemps. Celui-ci, écœuré des avocasseries et du monde moderne, vit la simplicité volontaire avec sa femme en Gaspésie.

La maison - Pour avoir épousé un lâche et un vaurien, juste bon à lui faire des enfants, Malvina Leroy mène une vie minable. Son rêve d’avoir sa propre maison se concrétise, quand son frère lui lègue la sienne par testament. Elle n’en profitera guère : elle meurt au bout de huit jours.

Le Whistling Kid - Le « Whistling Kid » donne des tuyaux aux parieurs qui suivent les courses de chevaux. Il en vit misérablement. Un jour, un propriétaire d’écurie lui propose de gérer sa ferme. Au bout de quatre mois, il abandonne travail et sécurité, préférant son ancienne vie.

Mame Pouliche - Mame Pouliche a passé sa vie à vider les crachoirs et à nettoyer les toilettes d’une compagnie d’assurances. Épuisée, elle meurt d’une syncope sur les lieux de son travail.

L'art de se la couler douce - Tancrède commença par planter des quilles. Puis, il devint prostitué pour hommes. Enfin il se trouva une femme. Bientôt, son ami Michael vint habiter avec eux et c’est lui qui partagea le lit de sa femme et qui fit vivre la maison. Quand cette dernière mourut, Tancrède épousa sa belle-sœur, veuve. Et c’est encore Michael qui partagea le lit de cette dernière.

Le Cheval blanc - Trefflé Daussois, dit le Cheval blanc, était fossoyeur. Sa richesse était proportionnelle au nombre de morts dans l’année.

Le valet de ferme - Un garçon de ferme, fiable et rangé, change du tout au tout quand son patron se départit de ses services. Il boit, joue aux cartes, fréquente une veuve à la réputation douteuse et vole.

II maria sa fille - Isidore Tamareau rêve d’une automobile. La mort de deux de ses filles l’en a empêché jusqu’ici. Et voici que sa dernière fille est aussi malade. Il décide de lui trouver un mari afin de lui refiler les frais du médecin et des obsèques.

Une faillite - La fille d’un homme rangé, amoureuse d’un joueur en bourse, dilapide la fortune de son père malade. Enceinte, elle se suicide.

Les deux frères - Deux frères mènent des vies opposées : l’un est sage et économe, l’autre frivole et dépensier. Pourtant, les deux vivent la même pénible vieillesse.

L'héritage - Louis Pruneau s’attend à hériter de son beau-frère qui gère de grosses affaires dans l’Ouest canadien. Il découvre, à sa mort, qu’il est ruiné. C’est lui qui paie pour le faire enterrer.

La rencontre - Le client d’une jeune prostituée découvre qu’elle est la fille de son ancienne amante.

La rouille - Francis Lauzon laisse la terre paternelle à son frère et va s’établir dans l’Ouest. À force de vaillance, il défriche quatre fermes, une pour chacun de ses gars. Ses deux plus vieux meurent, son troisième perd une jambe et le dernier n’est pas intéressé par la terre. Pire encore, à 45 ans, Lauzon meurt d’un cancer.

L'échéance - Un avocat prospère, qui mène un grand train de vie avec sa femme et ses deux filles, se lance dans le faux et la malversation quand ses affaires périclitent. Il finit en prison.

Un après-midi de congé
Une jeune fille, qui prend soin d’une vieille dame, décide de s’offrir un après-midi de congé en l’absence de ses patrons partis en vacances. Elle rencontre un jeune homme qui la viole. Elle se jette dans la rivière.

Lorsque revient le printemps
Dans un petit village fictif, Potasses, la destinée misérable de différents personnages.

La vocation manquée - Comme Gaspard Bergevin est plutôt faiblard, son père décide de le faire instruire et d’en faire un curé. À sa troisième année, il est renvoyé de son collège pour avoir, par bravade, dit au confessionnal qu’il avait lu des livres défendus. La même année, ses parents meurent. Il gagne péniblement sa vie, mange trop peu et trop mal, tombe malade et meurt seul dans une petite chambre miteuse.

Tous ces résumés donnent une idée assez juste du pessimisme de l’auteur. Aucun personnage ne réussit sa vie. Quand ce n’est pas la méchanceté des hommes, c’est la vie elle-même qui se charge de lui. Laberge affectionne les personnages laids, vicieux, méchants, les paysages sinistres, les revers de la vie, la maladie et la mort. L’argent joue un grand rôle dans la vie de ses personnages, mais il est toujours source de malheur, autant pour ceux qui en ont que pour ceux qui en rêvent. Paysans ou bourgeois, pas de différences! Tous de la racaille, des malchanceux ou des ratés!

On se moque parfois des romans à l’eau de rose; on pourrait en faire tout autant des récits de Laberge. Là, tout est toujours beau; ici, on baigne dans une crasse sans contours. Malgré quelques très bonnes nouvelles, il vient un temps où l’on n’y croit plus, surtout que le livre compte 415 pages!

Les meilleurs récits :
« L’art de se la couler douce »
« Il maria sa fille »
« La rencontre »
« La rouille »

28 août 2010

La Scouine et le terroir



Totalement anti-terroir Albert Laberge? Pas si sûr. Il y a quand même dans La Scouine quelques personnes qui s’en sortent. Ça semble entre autres le cas de la famille Leconte qui n’hésite pas à fournir du pain aux Deschamps : « La Scouine partait alors et s’en allait demander aux Lecomte de lui échanger l’une de ses galettes sures et amères, lourdes comme du sable, contre l’une de leurs miches blondes et légères. Bonnes gens, les Lecomte rendaient ce service et jetaient ensuite à leurs poules la nourriture immangeable. »

On sait comment est importante la fin d’un roman pour déterminer le sens d’une œuvre. Et dans La Scouine, la volte-face de Charlot à la toute fin semble contredire la thèse développée par Laberge tout au long de son roman. Charlot, qui s’ennuie au village, se met à rêver aux plaisirs de son ancienne vie. Sans trop y penser, ses pas le dirigent vers la terre paternelle. Le nouveau propriétaire est en train de réparer le toit de la grange et Charlot décide de l’aider. Juché sur le toit, il jette un regard presque attendri sur la campagne environnante : « De leur poste élevé, Bougie et Charlot dominent la campagne. Ils voient les fermiers au travail. Les uns charroient du fumier, d’autres labourent, celui-ci répare une clôture, celui-là plante des pommiers. En voici un qui se bâtit une remise, et un autre qui répare un pont sur un fossé. Partout, c’est le travail, l’activité, la vie. » Plus encore comme repas, « la fermière, vive, plaisante, aimable, a fait une omelette au lard et elle apporte sur la table un gros pain blond, chaud et odorant, qu’elle vient de sortir du four. » Et encore au repas du soir : « De nouveau, l’on se met à table. La femme sort le pain blanc, léger et savoureux qu’elle a cuit le matin. Charlot le mastique gravement, lourdement. » On est loin du pain « sur et amer marqué d’une croix » que consommaient les Deschamps.

Comment interpréter cette fin idyllique? Est-ce à dire que les nouveaux propriétaires ont réussi, là où les Deschamps avaient échoué? Peut-on penser que Laberge a voulu alléger le portrait qu’il vient de faire du monde rural? Je ne le crois pas. Je pense que le regard de Laberge, comme le démontrent ses innombrables nouvelles, se porte au-delà du monde rural et que c’est réduire son œuvre et son auteur que d’en faire le chevalier noir de l’anti-terroir. Laberge est d’abord et avant tout un pessimiste : il est anti-terroir, anti-ville, anti-modernité. Il ne croit pas au bonheur, à l’amour, à la compassion, à la bonté… Charlot était malheureux sur la terre paternelle et il l’est encore dans sa nouvelle vie; le rang ou le village n’y changent rien.


26 août 2010

La Scouine

Albert Laberge, La Scouine, Montréal, Édition privée, Imprimerie Modèle, 1918, 134 p. - 60 exemplaires signés.) (Deux portraits de l'auteur)

Laberge mit 20 ans à écrire La Scouine. Dès 1903, il en publie des fragments dans des revues. En 1909, la parution de l'épisode « Les foins », dans la revue La Semaine, lui attire les foudres de Mgr Bruchesi. (Lire tous les détails dans le Dictionnaire de la censure au Québec). En 1918, son roman terminé, il en édite 60 exemplaires à compte d’auteur qu’il distribue à ses amis. Le roman ne sera pas retenu par l’histoire (Camille Roy ne le cite même pas!). En 1962, Gérard Bessette publie sept chapitres de La Scouine et quelques nouvelles dans son Anthologie d’Albert Laberge. Ce n’est qu’en 1973 que le roman parait in extenso aux éditions de L’Actuelle.

Le récit est dédié à son « cher frère Alfred qui, près des grands peupliers verts, pointus comme des clochers d’église, laboure et ensemence de ses mains le champ paternel ».

Il est difficile de résumer ce roman qui n’a pas d’intrigue. La Scouine est composé d’une série de tableaux assemblés de façon chronologique. Le tout forme la chronique de la famille Deschamps sur une cinquantaine années. La Scouine en est le personnage principal, même si elle est absente de certains tableaux. D'ailleurs, quelques chapitres semblent rattachés arbitrairement à l’ensemble. C’est le cas du chapitre des élections, de celui qui met en scène le Taon, ou encore de ceux où Tofile maltraite ses deux frères idiots.

La Scouine débute à l’automne 1853. Urgèle et Maço Deschamps ont déjà trois garçons (Raclor, Tifa et Charlot) quand leur viennent des jumelles, Caroline et Paulima. C’est à l’école que Paulima acquiert son sobriquet : « Paulima pissait au lit. […] À l’école, à cause de l’odeur qu’elle répandait, ses camarades avaient donné à Paulima le surnom de Scouine, mot sans signification aucune, interjection vague qui nous ramène aux origines premières du langage. » Les bessonnes marchent au catéchisme, font leur première communion à 12 ans et sont confirmées le printemps suivant. Les choses se gâtent rapidement à l’école : la Scouine n’étudie pas ses leçons et elle est même à l’origine du renvoi d’une gentille institutrice. « À seize ans, la Scouine était une grande fille, ou plutôt un grand garçon. Elle avait en effet la carrure, la taille, la figure, l’expression, les gestes, les manières et la voix d’un homme. »

Les Éditions de l’Actuelle, 1972
À 20 ans, Caroline se marie. Aucun prétendant ne se présente pour la Scouine. Charlot et elle vont toujours demeurer avec les parents. En vieillissant, la Scouine devient malicieuse, cruelle : elle noie un jeune chien dans un puits et vole un pauvre quêteux. Le temps passe. Les parents décident de construire une maison à Charlot, le fils célibataire. Celui-ci, en allant « poser le bouquet sur le faîte de la bâtisse », tombe et reste infirme. On l’appellera dorénavant le « Cassé ». Lors des élections, Deschamps qui a osé s’attaquer aux Anglais, qui empêchaient les Canadiens français de voter, est malmené par ces derniers. C’est le temps des foins. Les Deschamps ont engagé un homme et une femme pour les aider. Charlot couche avec l’engagée. La Scouine, en vieillissant, poursuit de ses avances tout ce qui porte soutane. Elle se fait une spécialité de dénoncer au curé tous ceux qui perturbent l’ordre établi. Pour se venger d’elle qui médit sur leur compte, Raclor et Tifa détruisent le verger de la famille Deschamps. Un vieil oncle leur arrive de la Californie et se pend 13 jours plus tard. Le temps passe. Le père Urgèle, revenu à l’enfance, meurt. La mère, Charlot et la Scouine décident d’aller vivre au village. La Scouine peut ainsi suivre au pas les curés qui ont le malheur de quitter leur presbytère. La mère, elle, attend patiemment la mort.

La fin du roman peut quand même surprendre : Charlot, qui n’a connu que des déboires sur la terre, trouve sa vie au village encore plus pénible et semble s’ennuyer de son ancienne existence : « C’est qu’il en sera ainsi toujours et toujours. Il a renoncé à la terre pour aller goûter le repos, la vie facile, et il n’a trouvé que l’ennui, un ennui mortel, dévorant. Il ne vit pas ; il attend la mort. Et pendant que le fermier Bougie et sa famille dévorent les piles de pain blanc, Charlot, dans le soir qui tombe sur la campagne, dans ce soir de sa triste vie, évoque avec regret les jours où, après le dur travail, avant d’aller se coucher dans le vieux sofa jaune, il soupait de pain sûr et amer marqué d’une croix. »

La Scouine nous offre une peinture très noire du monde rural. Aucun des personnages n’est digne d’admiration. On se retrouve devant une galerie de faibles sinon de « dégénérés », ce que la Scouine représente de façon exemplaire : elle est laide, repoussante, malicieuse, ignare, obtuse, colporte des médisances et, en plus, c’est une rongeuse de balustres. Ses frères sont des ivrognes. Et les autres personnages sont à l’avenant. Les éclopés, les simples d’esprit abondent, à commencer par Charlot et la Scouine. On rencontre quelques bourgeois malhonnêtes, un curé qui prend un coup, quelques brutes et plusieurs victimes, orphelins ou idiots, des animaux maltraités. La bêtise, la souffrance et la mort sont le lot quotidien de tous ces pauvres gens.

Portrait de Laberge dans La Scouine.
Laberge ne décrit pour ainsi dire pas le travail des champs. On pourrait croire que ses fermiers s’en sortent bien, vu que le père Deschamps réussit à acheter une terre à chacun de ses fils et même à bâtir une très belle maison à son plus jeune. Pourtant, une phrase revient comme un leitmotiv, qui en dit long sur cette richesse : « il soupait de pain sûr et amer marqué d’une croix. » La religion n'est d'aucun secours et la nature ne semble guère « collaborer » avec le paysan, comme on le voit dans le roman du terroir. Pluie, maladie, insectes font en sorte de ravager les récoltes. C’est lorsque les personnages quittent le nid familial que le regard de Laberge sur le monde terrien est le plus sordide. La campagne qu’il décrit n’a vraiment rien d’une carte postale : « L’on traversait une mauvaise année. Le charbon avait effroyablement décimé les troupeaux et le blé était venu de si mauvaise qualité que, dans trente paroisses, les habitants mangeaient un pain lourd, fade, impossible à cuire, et qui filait comme une toile d’araignée lorsqu’on le rompait. Pour comble de malchance, la récolte avait été très mauvaise, et les fermiers allaient soucieux, jongleurs, la tête basse, voyant avec effroi arriver la date des paiements. »

La religion, la famille, la glorification du passé, l’apologie de la vie paysanne, la vénération des ancêtres, la transmission du bien familial : on ne trouve pas cette recette qui assura la notoriété aux romans du terroir. Par contre, Laberge offre quelques scènes intéressantes du point de vue ethnologique : les élections, le battage du grain, la foire agricole, le châtrage des bœufs, la lecture des journaux.

Voir aussi : Le Scouine et le terroir et La Scouine à l'index

Extrait
C’était la Complainte de la Faulx, une chanson qui disait le rude travail de tous les jours, les continuelles privations, les soucis pour conserver la terre ingrate, l’avenir incertain, la vieillesse lamentable, une vie de bête de somme ; puis la fin, la mort, pauvre et nu comme en naissant, et le même lot de misères laissé en héritage aux enfants sortis de son sang, qui perpétueront la race des éternels exploités de la glèbe.
La pierre crissa plus douloureusement, et ce fut dans le soir, comme le cri d’une longue agonie.
L’homme se remit à la besogne, se déhanchant davantage.
Des sauterelles aux longues pattes dansaient sur la route, comme pour se moquer des efforts du paysan.
Plus loin, une pièce de sarrasin récolté mettait sur le sol comme une grande nappe rouge, sanglante.
Les deux voitures passèrent à côté de quelques sillons de pommes de terre où des enfants grêlés par la picote recueillaient le repas du soir.
Après, s’étendait une région inculte, couverte d’herbes sauvages et de jeunes bouleaux. Par intervalles, de larges tranchées avaient été creusées jusqu’à la terre arable et la tourbe, taillée en blocs cubiques, mise en piles, pour sécher. L’un de ces blocs attaché au bout d’une longue perche dominait le paysage comme un sceptre, et servait d’enseigne.
La tourbe, combustible économique, était assez en vogue chez les pauvres gens.
Les feux que les fermiers allumaient régulièrement chaque printemps avant les semailles, et chaque automne après les travaux, avaient laissé çà et là de grandes taches grises semblables à des plaies, et la terre paraissait comme rongée par un cancer, la lèpre, ou quelque maladie honteuse et implacable.
À de certains endroits, les clôtures avaient été consumées et des pieux calcinés dressaient leur ombre noire dans la plaine, comme une longue procession de moines.

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