28 août 2010

La Scouine et le terroir



Totalement anti-terroir Albert Laberge? Pas si sûr. Il y a quand même dans La Scouine quelques personnes qui s’en sortent. Ça semble entre autres le cas de la famille Leconte qui n’hésite pas à fournir du pain aux Deschamps : « La Scouine partait alors et s’en allait demander aux Lecomte de lui échanger l’une de ses galettes sures et amères, lourdes comme du sable, contre l’une de leurs miches blondes et légères. Bonnes gens, les Lecomte rendaient ce service et jetaient ensuite à leurs poules la nourriture immangeable. »

On sait comment est importante la fin d’un roman pour déterminer le sens d’une œuvre. Et dans La Scouine, la volte-face de Charlot à la toute fin semble contredire la thèse développée par Laberge tout au long de son roman. Charlot, qui s’ennuie au village, se met à rêver aux plaisirs de son ancienne vie. Sans trop y penser, ses pas le dirigent vers la terre paternelle. Le nouveau propriétaire est en train de réparer le toit de la grange et Charlot décide de l’aider. Juché sur le toit, il jette un regard presque attendri sur la campagne environnante : « De leur poste élevé, Bougie et Charlot dominent la campagne. Ils voient les fermiers au travail. Les uns charroient du fumier, d’autres labourent, celui-ci répare une clôture, celui-là plante des pommiers. En voici un qui se bâtit une remise, et un autre qui répare un pont sur un fossé. Partout, c’est le travail, l’activité, la vie. » Plus encore comme repas, « la fermière, vive, plaisante, aimable, a fait une omelette au lard et elle apporte sur la table un gros pain blond, chaud et odorant, qu’elle vient de sortir du four. » Et encore au repas du soir : « De nouveau, l’on se met à table. La femme sort le pain blanc, léger et savoureux qu’elle a cuit le matin. Charlot le mastique gravement, lourdement. » On est loin du pain « sur et amer marqué d’une croix » que consommaient les Deschamps.

Comment interpréter cette fin idyllique? Est-ce à dire que les nouveaux propriétaires ont réussi, là où les Deschamps avaient échoué? Peut-on penser que Laberge a voulu alléger le portrait qu’il vient de faire du monde rural? Je ne le crois pas. Je pense que le regard de Laberge, comme le démontrent ses innombrables nouvelles, se porte au-delà du monde rural et que c’est réduire son œuvre et son auteur que d’en faire le chevalier noir de l’anti-terroir. Laberge est d’abord et avant tout un pessimiste : il est anti-terroir, anti-ville, anti-modernité. Il ne croit pas au bonheur, à l’amour, à la compassion, à la bonté… Charlot était malheureux sur la terre paternelle et il l’est encore dans sa nouvelle vie; le rang ou le village n’y changent rien.


2 commentaires:

Julien a dit...

Lorsqu’un douteux professeur de collège (ou d’université, hélas) fait de la Scouine un roman à thèse, anti-terroirisme à visé moderniste, il n’est pas fidèle à l’oeuvre, plutôt il s’en sert, et montre, pour quiconque a lu Laberge, son ignorance.

Vous avez raison, le pessimisme de Laberge traverse ses nouvelles. D’ailleurs, presque toutes mettront en scène une ou des morts, fréquemment violentes, par surcroît.

Laberge se voulait naturaliste. Il a dit que les scènes de la Scouine étaient toutes advenues, dans son village, lorsque lui-même était enfant, ou avant. De la même façon, les nouvelles sont habituellement inspirées de faits divers rapportés dans les journaux.

L’oeuvre de Laberge ne mérite pas la marginalité où nos lettres persistent à la confiner. Il a manqué à l’auteur un éditeur. Il n’en voulait pas, du reste. C’est regrettable, mais ce n’est pas une fatalité.

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Merci pour votre carnet. Je le visite régulièrement, et prends plaisir à lire le compte rendu de livres que j’ai parfois, que je voudrais souvent, mais que je n’ai pour la majorité pas encore eu le temps de lire.

Nanyo Naneff a dit...

On peut dit que Laberge voulais montre que tout les protagonistes déplacent vers les grands villes....Puis, les restant Deshamps sont protoimage des BS. Je me souviens de la fin du Candide - c'est la même message - La vie il y a de sens quand tu travail ta jardine... Félicitations pour votre cite. J'ai le bien apprécie