20 mars 2015

L'Ange du matin


Fernand Dumont, L'Ange du matin, Montréal, Les éditions de Malte, 1952, 79 pages. (Préface de Clément Lockquell) (Illustration de Louise Carrier)

Le recueil compte une cinquantaine de poèmes, précédés d’une préface et suivis d’un essai, « Conscience du poème », en quelque sorte un art poétique.

Pour Clément Lockquell, la poésie « hautaine » de Dumont est « surtout un exercice spirituel », mais pas nécessairement dans le sens chrétien du terme. Les métaphores ne sont « ni descendantes, ni ascendantes : elles sont horizontales, au niveau de l’esprit ». Pour Dumont, le poème « est l’expression d'une recherche où l’homme, loin de s'abandonner aux  forces obscures de son être, essaie de les faire passer à la conscience ». Comme on le constate, on est assez loin de l’esthétique des poètes de l’Hexagone, ses contemporains.

Lockquell note aussi que les poèmes de Dumont se présentent comme un « mouvement qui se recrée sans cesse » dans une « apparente discontinuité ». Il me semble que c’est aussi la description des poèmes de Pierre Reverdy. Et c’est aussi ce qui rend à peu près impossible toute tentative d’explication serrée du recueil.

Imaginons un être, au sortir de la nuit donc jeté dans le matin, corps et âme, qui interroge le ciel et la terre, mais aussi le passage du temps, la mémoire et le rêve, la part des hommes et celle du divin. « Solitude de l’aube / Flottante près de l’arbre qui dort / Odeurs des songes du matin / Quand l’âme lentement / Déliant pas à pas ses feuilles et ses futurs / Se repent de ses secrets mystères / Et instruite / Se replie près des vivants » (Solitude de l’aube).

Imaginons un humain, abandonné sur terre, prisonnier d’un monde insignifiant, seul avec lui-même, confrontant ce Dieu qui lui a fait un tel sort : « L'homme bâille / Sous l’enseigne en néon / Où Dieu n'a pas l'air d'exister // Le soleil meurt / Et tu vis / Atrocement séparé // La musique va s'éteindre / Le néant te refuse L'homme rebâille / l’enseigne clignote // Tu es intolérablement immortel » (L`homme).

Imaginons un questionnement qui revient sans cesse, questionnement sans réponse, qui occupe la nuit et ronge l`âme : « Les rats grignotent l`âme / Il nous reste ce vide / Que la pluie s’acharnera à combler / Au bout de la route / Éternellement le destin s’effondre / Et le rugissement du silence / S’étrangle dans le givre et le froid ». (Les rats grignotent l`âme)

Ce recueil mérite quand même le détour. J `y vois le type de questionnement qu’on retrouve souvent dans la littérature d’après-guerre : la place de l’homme dans l’univers, la recherche d’une pureté originelle, la perte de la joie, la culpabilité judéo-chrétienne... La poésie de Dumont est difficile, car froide et abstraite, mais non inaccessible.

J’ai déjà présenté quelques poèmes, aussi en guise d’extrait je reprends in extenso sa réflexion sur la poésie qui vient clore le recueil :


Conscience du poème

Celui qui commet des poèmes n’est pas contraint de formuler une théorie de la poésie, ni d'expliquer, ni de justifier ce qu’il fait. Il doit plutôt essayer d'exprimer les moments où, chez lui, la poésie cesse d'être conscience de l’âme pour devenir conscience d'elle-même.

Essentiellement, la poésie ne pose qu'un problème de langage. Celui-ci n'est pas qu'expression ; il est conscience et cristallisation de la conscience. Ainsi, la distinction entre la poésie et la prose ne doit pas être cherchée dans une certaine musique. Expression du mystère personnel, la poésie l'exprime sans le détruire, contrairement à ce que fait la prose. Dans la prose, les mots sont des étiquettes. Dans la poésie, ils n'ont pas davantage saveur magique; il y faut vaincre leur force d'inertie et leur donner pouvoir. Il s'agit de les affûter sur la page blanche de manière à ce qu'ils déclenchent, dans la vie intérieure du lecteur, le courant d'existence. En poésie, les mots n'en passent pas moins par les voies de l'intelligente. 

Cela nous interdit la recherche de la beauté formelle pour elle-même. Cette recherche fausse l'expression de la réalité intérieure. La beauté ne réside qu'au cœur de l'existence recouvrée ; la seule beauté formelle n'en offre qu'un succédané, elle en donne le change. 

Reniant « la beauté convulsive » chère à Breton, la poésie n'est pas non plus religion du désir ou remontée vers l'Éden perdu. Le poète qui recherche l'enfance méconnait la duplicité de l'adulte. La poésie est plutôt recherche d'un approfondissement, et ainsi recherche de la pauvreté. Le riche est celui qui n'approfondit pas. 

Le poème ne se situe donc pas dans l'inconscient, mais dans la conscience. Il est l’expression d'une recherche où l’homme, loin de s'abandonner aux forces obscures de son être, essaie de les faire passer à la conscience. 

La poésie doit se méfier des choses. Se confier aux objets ne produit qu'un émiettement de l’âme, un vide intérieur peuplé de papillons multicolores, une liquéfaction de l’être. Ne pas attendre des réponses de la nature, mais des questions. L'homme est un être du dialogue et du décor; mais le nuage et l'herbe verte sont des matériaux pour l’auto-construction de l'humain.

La poésie respectera la liberté du lecteur. Le poème ne transposera pas un état intérieur de l’auteur en lecteur. Il ne doit suggérer ni des nuages, ni des sensations ; il incitera le lecteur à vivre sa propre vie intérieure, la sienne, irréductible à tout autre. Le poème ne sera pas pour le lecteur un meuble dans son aménagement spirituel. Car le poème n’est qu’un instrument, à l'usage du poète et des autres. On se sert d'un poème pour la vie intérieure, comme on se sert d'une casserole pour la cuisine.

La poésie ne fait rien connaitre; elle n'est que recherche et itinéraire. 

Le poète ne formule pas et il doit s'interdire de formuler les valeurs intérieures, il s'est seulement chargé de répondre d'elles. Le poème est un dialogue : on essaie d'y répondre au plus près de son âme. 

Pour le poète, l’existence n'est pas un point de départ, ni un filon à exploiter ; c’est un but à atteindre. 

Se délivrer ainsi de l'illusion d'exprimer. 

Le poète, c'est celui qui poursuit le déchiffrement de sa vie intérieure. Le poème n'est pour lui qu'un texte: texte de cette liturgie que souvent l'âme itinérante doit se faire à elle-même. 

Il faut, dit-on, que parfois l'homme se retire dans la solitude. Mais celle-ci est un vide et une brume, si la poésie ne vient lui donner densité.

Le poème est alors la chair et le sang du silence.

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