25 juillet 2009

Vacances

Bonjour,
Je n'écrirai rien sur ce blogue pour les 2 ou 3 semaines qui viennent. Je dois prendre un peu d'avance si je veux garder le rythme tout l'automne. Sur ma table de chevet :

Aubert de Gaspé Philippe Les Anciens Canadiens
Aubert de Gaspé Philippe Les Anciens Canadiens
Théâtre
Aubert de Gaspé Philippe Mémoires

Hertel François Anatole Laplante, curieux homme
Hertel François Journal d’Anatole Laplante
Hertel François Mondes Chimériques

Probablement aussi un Camille Roy qui commente Aubert de Gaspé.

Bonnes vacances!

24 juillet 2009

La Robe noire

Damase Potvin, La Robe noire, Lille-Paris, Le Mercure, 1932, 236 pages.

Le Père François de Crespieul vint en Nouvelle-France en 1670. Après une année passée à Québec à parfaire sa formation et à enseigner, on l’envoya dans la mission de Tadoussac, qui comprenait la Côte-Nord, le Saguenay et le Lac-Saint-Jean. Il passa sa vie à parcourir cet immense territoire habité par les Montagnais (aujourd’hui, les Innus). Il écrivit quelques-unes des Relations des Jésuites. Potvin le cite d’ailleurs dans son roman.

Le récit commence le 21 octobre 1676. Le père François de Crespieul remonte le Saguenay accompagné de certains traiteurs, d’un coureur de bois et de Montagnais de Mistassini. « Le Père de Crespieul, alors en charge des missions saguenéennes qui s'étendaient du lac des Mistassins au pays des Papinachois, sur la côte Nord du fleuve Saint-Laurent, avait voulu s'en aller hiverner en sa mission de Saint-Charles-de-Métabetehouan-sur-Peok8agamy, et visiter le pays d'alentour, jusqu'au lac Mistassin. Il en était à son sixième voyage au grand « lac Plat », depuis sa découverte par le Père Jean De Quen du même ordre, en 1647. » Pour atteindre leur but, les voyageurs doivent remonter le Saguenay, la rivière Chicoutimi, traverser le lac Kenogami et descendre une rivière que les Indiens appellent KinSigamichich. Ensuite, ils n’ont qu’à longer la rive du Lac-Saint-Jean. Potvin nous décrit les difficultés de ce voyage, réalisé en plein automne.

À Métabetchouan, les plans du père de Crespieul sont contrecarrés : des Indiens, arrivés de la région du Lac Mistassini, lui apprennent que le père Albanel s’est blessé et qu’il requiert son aide. Le père de Crespieul organise une petite expédition pour secourir son compagnon, dans les territoires inhospitaliers du nord-ouest du Lac-Saint-Jean, là où sont disséminés les Montagnais nomades. Potvin escamote cette partie, si bien qu’on ignore ce qui s’y passe. Le printemps venu, le père de Crespieul se rend à Nébouka, là où tous les Indiens se réunissent pour vendre les peaux qu’ils ont accumulées pendant l’hiver. « Nébouka, la foire aux fourrures du point le plus septentrional de l’Amérique en 1676. Le village est pittoresquement sale. » Quelques traiteurs, venus du Sud, échangent les peaux contre de l’eau de vie : les beuveries et les rixes éclatent et c’est dans cette atmosphère délétère que le père de Crespieul essaie de répandre la parole de Dieu et de faire des conversions. L’été venu, il redescend à Métabetchouan, là où il a déjà vécu : il réussit à convertir le chef Tékohérimat et à baptiser sa fille Alouana, qui est très pieuse. Appelé à Québec par ses supérieurs, il réussit à convaincre Tékohérimat de lui laisser amener Alouana, rebaptisée Jacqueline, pour qu’elle soit instruite par les Ursulines. La malheureuse mourra six mois plus tard.

Face aux Indiens, Potvin est partagé. Il juge sévèrement leur manque d’hygiène et leur insouciance. « Mais les circonstances éloignèrent François de Crespieul de la vie cartusienne. Dieu voulait qu'il fût missionnaire. Il l'appelait à prêcher cette multitude sordide qui peuplait les déserts du Nouveau-Monde. Exalté entre le ciel et la terre, plus près de la terre que du ciel, son rôle était d'exhorter les peuplades barbares et pouilleuses à s'envoler vers le seuil du royaume promis et attendu. Sa vocation devait être de vie active. » Il insiste beaucoup sur l’insalubrité de leur campement, mais, il me semble, moins pour critiquer les Indiens que pour montrer la foi sans faille de ce Jésuite, prêt à tout endurer pour conquérir des âmes.

Il admire leur connaissances de la forêt, leur bonté naturelle et il ne dénigre pas leurs croyances. En fait, il les prend en pitié, non pas parce qu’ils ne sont pas baptisés, mais plutôt parce qu’ils vivent dans une nature inhospitalière, qu’ils doivent subir beaucoup de privations et de grandes souffrances. À vrai dire, ils sont à la merci des éléments : pendant l’hiver 1676, une famine les accable, parce qu’un grand feu de forêt, survenu quelques années auparavant, a saccagé leurs territoires de chasse.

Il raconte son apostolat. Il ne semble pas avoir trop de difficulté à évincer les sorciers qui faisaient la loi dans les tribus. Les Indiens embrassent assez facilement la religion catholique, même si cette adhésion semble bien fragile : en l’absence du père, les sorciers reprennent vite leur place.

Jusqu’à quel point Potvin s’est-il inspiré d’une
des relations du père de Crespieul? Ou d’autres textes des Relations des Jésuites? Malheureusement, je ne suis pas historien, je n’ai lu que des extraits de ces Relations.

Sur le plan littéraire, comme d’habitude, Potvin est brouillon (journaliste parlementaire, il écrivait à temps perdu). Certains passages sont réussis et nous laissent entrevoir le bon écrivain qu’il aurait pu être. Il aurait fallu qu’il travaille, entre autres la trame romanesque, car sauf dans les derniers chapitres, elle est pour ainsi dire nulle. J’ai l’impression (je dis bien « l’impression ») que Potvin a emprunté aux récits des missionnaires des descriptions de voyage qu’il a habillées quelque peu.


Extrait
Ce fut, pour le Père qui continuait vers Manouan, un autre pénible voyage. Un pays toujours morne, fantastique, où la vie semblait partout abonder sans remuer nulle part.
Il fallut, pendant des jours et des jours, remonter à la perche de méchantes petites rivières où la pagaie était inutile. Sur d'autres, dont le courant était contraire, l'on dut, aux endroits peu profonds, dans l'eau jusqu'à la ceinture, marcher sur des roches pointues, guidant de la main les canots vides. Les berges étaient inaccessibles.
Puis, les rivières n'étant plus navigables, au point extrême de la hauteur des terres, il y eut des marais qu'il fallut traverser, les esquifs sur les épaules. Là, palpitait l'existence de myriades de bêtes aquatiques, petit monde inconnu et traître, qui a sa vie propre, avec ses voix, ses bruits, son mystère surtout, effrayant : vagues rumeurs d'herbes, étranges feux-follets, lourds silences, brumes bizarres qui traînent comme des robes de mortes. Et les moustiques, les terribles moustiques, par noires avalanches, assaillent les corps préparant des nuits de fièvre ardente. L'on marcha ainsi pendant des heures.
Maintenant l'on avançait en quête de fumées indiennes devant soi. L'on s'attendait de voir surgir à tout instant un campement qui serait Manouan. Six jours, l'on eut cet espoir.
Puis, ce fut Manouan.
Une pauvre bourgade parmi les plus pauvres. De misérables gens, malades, aux faces ravagées et corrodées de rides concentriques, aux membres tordus par la souffrance, en proie à la faim et qui n'avaient pu descendre à Nébouka. Les cabanes étaient remplies de riches fourrures, mais de viande à peu près pas. Dans chacune, un ignoble grouillement d'où d'écoeurantes émanations : des odeurs d'excréments, de pourriture, de boucane, de suint, de sang gâté...
Quelle belle moisson d'âmes, pourtant ! On attendait le Père. Il fut reçu avec une indicible joie. On l'entoura. Il visita les malades un à un. Sa douce charité, comme l'huile, pansait les plaies. Il les soigna, les consola. Puis à tous ceux qui pouvaient se lever et sortir des infâmes cabanes, dans le soir tombant, en une brève allocution, il exposa l'économie du mystère divin, comment la grâce est donnée par le sang de Jésus, l'espérance en un bonheur sans fin. Les tout premiers éléments de la foi !... Déjà, le terrain avait été labouré par autrui et ce fut relativement facile de semer les premiers grains. La plupart de ces pauvres gens, après avoir entendu les paroles du missionnaire, demandèrent à se faire instruire davantage pour être baptisés. (p. 199-201)

20 juillet 2009

Sur la grand’route

Damase Potvin, Sur la grand’route, Québec, Chez l’auteur, 1927, 215 pages.

La recueil compte deux parties : « Sur la grand’route » et « Croquis ». Comme j'ai déjà blogué la seconde (voir Contes et Croquis), je ne vais résumer que la première.

Sur la grand’route
Lucien Deschamps reçoit une lettre du curé des Escoumins lui apprenant la mort de son ami Paul Dumont. Ce dernier, un ami de jeunesse de Deschamps, a choisi d’errer à l’aventure, se contentant d’écrire des poèmes, vivant d’expédients et de petits travaux.

Le Bonhomme Therrien
Pour alimenter une industrie, on décide d’harnacher une rivière et de noyer certaines terres agricoles. Tous les fermiers, sauf le bonhomme Therrien, cèdent leur terre à la compagnie. Ce dernier est sûr que sa résistance lui permettra d’obtenir une compensation deux fois plus grande que celle de ses voisins. Finalement, on l’exproprie et il ne reçoit que la moitié de la compensation. Il en perd la raison et il passe les trente dernières années de sa vie dans une douce folie.

Le montreur d’ours
Un montreur d’ours vient d’arriver au village. Le soir venu, un jeune garçon, fasciné par la bête, se glisse dans la grange où est enfermé la bête qui le tue.

Dans la brume
Jean Blais et Jos Thibault, pêcheurs de Gaspé, sont surpris en mer par une épaisse brume. Ils passent deux jours à errer dans ce monde irréel. Ils finissent par rejoindre la terre ferme grâce à une cloche qui annonce la Nativité du Christ.

La Courvée
Les voisins ont joint les Duval pour faucher un champ. Le fils de Jacques Duval revient juste à temps de la guerre pour participer à la corvée. En fait, au terme de la journée, on doit élire le meilleur faucheur et, encore cette année, c’est Jacques qui mérite la palme de champion.

Le vieux cheval
Le père Dufour, malgré les objurgations de sa femme et de ses fils, ne se résignent pas à abattre son vieux cheval, le Blond, bête qui a partagé toutes les misères qu’entraînait le défrichement de sa terre en bois debout.

Une chasse-galerie moderne
Les bûcherons du Camp-au-Bouleau se préparent à assister à la messe de minuit dans leur camp. À la dernière minute, le missionnaire, malade, ne peut s’y rendre. Qu’à cela ne tienne, Tommy Smith qui s’occupe des avions de la compagnie vole jusqu’à Saint-Jérôme et convainc le vicaire de l’accompagner.

Une idylle
Maurice Archer, médecin, et Blanche Desrivières, infirmière, se sont connus à Londres alors qu’ils étaient engagés dans l’armée canadienne durant la Première Guerre mondiale. Ils se sont revus, pendant des vacances à La Malbaie, et sont tombés amoureux.

Saluons d’abord le fait que Potvin aborde, dans au moins deux nouvelles, des sujets qui ne doivent rien au terroir.

Potvin était un postmoderne (bien sûr, je me moque!) avant la lettre, il recyclait ses histoires, les servait à peine changées d’un livre à l’autre. Par exemple, on trouve le récit du « Vieux cheval » dans
Le Français, La Baie, La Rivière-à-Mars, « La courvée » est déjà dans Le Français. Pour le reste, il y a peu à dire, sinon qu’il me semble que l’écriture est un peu plus travaillée que dans ses romans. En note infrapaginale, on apprend que certaines de ces histoires ont valu à leur auteur des prix en Europe.

Extrait
Ils fauchent depuis le petit jour et déjà ils entendent dans l'espace ensoleillé perler les notes lointaines de l'angélus du midi. Ils fauchent depuis l'heure où les étoiles, plus basses et pâlies, clignotent sur la courbe frangée des collines. Les reins courbés, comme des lutteurs, d'un balancement régulier, pas à pas, ils attaquent les foins et le mil cendré. Les herbes, blessées à mort par les coups de la faulx, se courbent lentement puis se couchent en larges andains autour des deux hommes cependant que le soleil, à mesure, fane leurs fibres.

Un dernier éclair des faulx et les faucheurs s'arrêtent. Le soleil darde ses flèches sur toute la campagne, cuisant la terre, séchant l'herbe, accablant bêtes et gens. Il fait chaud à faire cuire des œufs sur une pierre.

Jacques Duval et son fils André vont s'asseoir dans l'ombre bariolé d'une clôture de pieux de cèdre et se mettent à mordre de tout le battant de leurs mâchoires dans la grosse galette brune du lunch du midi. (« La Courvée »)

16 juillet 2009

Contes et Croquis

Damase Potvin, Contes et Croquis, Paris-Tournai, Casterman, 1932, 126 pages.

Potvin présente six petits tableaux du Québec rural de son époque.

« Matin d’été dans un village de colonisation »
On assiste au lever du jour, à l’ « heure du train », au départ vers l’église, aux activités qui ont lieu avant la messe (aller au magasin général, se faire couper les cheveux ou arracher une dent), à la messe, à la sortie de l’église, à la criée, enfin au retour vers les rangs.

« En route »Après une courte histoire des anciens sentiers de la Nouvelle-France, Potvin nous amène avec lui sur une route de campagne : il décrit les paysages traversés (les forêts, les champs), certains objets (la croix de chemin, les poteaux télégraphiques et téléphoniques), certaines gens rencontrés (des paysans, des paysannes, des écoliers, un facteur….)

« Au cimetière »
L’auteur crée une petite mise en scène autour d’une famille qui a perdu « son » grand-père : en ce jour de la Toussaint, la tradition veut que la famille se rende à l’église en après-midi pour réciter des prières avec le prêtre, qu’elle aille ensuite au cimetière prier sur la tombe des ancêtres. L’auteur en profite pour souligner l’importance de conserver l’héritage des ancêtres qui ont bâti le pays.

« Messe de Minuit au chantier »
C’est Noël. Après s’être confessés et avoir assisté à la messe, grâce à la venue d’un missionnaire, les bûcherons festoient. Ils mangent un lourd repas, entre autres de la « viande de bois », puis ils chantent et se racontent des histoires drôles, des contes. Le récit parle brièvement de Jacques Duval, un personnage déjà aperçu dans Le Français.

« Rappel de souvenirs »
En 1918, Potvin habite dans la haute-ville de Québec, près des plaines d’Abraham. Alors qu’il travaille son potager, un flot de souvenirs lui viennent en tête. Là où il bèche, les soldats de Montcalm, de Wolfe, de Lévis, de Montgomery sont passés. Il évoque aussi d’autres faits qui appartiennent à la petite histoire, comme les crimes du gang de Cambray, ce qu’Eugène L’Écuyer a raconté dans La fille du brigand.

« Aux noisettes »
À la fin d’août, c’est le temps des noisettes. Les jeunes se rendent au bout des champs, dans le trécarré, là où coule un petit ruisseau. Quand ils ont empli leur sac, ils peuvent sortir leur ligne et pêcher quelques truites.

Ces six tableaux sont aussi parus dans le recueil « Sur la grand’route » qui date de 1927. Présentent-ils encore un quelconque intérêt? Pas vraiment. Ils n’ont pas une grande qualité littéraire et Potvin n’est pas assez précis pour que la dimension ethnologique soit enrichissante.

Extrait
Quant aux noisettes?...
Avant le souper, nous sommes allés les enfouir dans de grands trous que nous avions creusés au préalable, derrière la grange, et nous les avons recouvertes de mousse humide et de terre mêlées de paille. Pendant huit jours leur rude écorce va pourrir là ; après quoi, on les roulera entre deux larges planches pour séparer, comme dans un crible, la paille du grain, la pulpe pourrie et fanée de l'enveloppe; et les noisettes jaunes et lisses, nettes, que nous compterons par cent dans de petits sacs que nos mères ont cousus, nous les vendrons au village dix sous le sac de mille. Oh ! le premier argent gagné si plaisamment ! Et les truites... les jolies petites truites rouges du ruisseau de la coulée ? Elles étaient dégustées, le soir, au souper, rôties à point dans du beurre, après avoir été, auparavant, roulées dans de la bonne farine de blé.

12 juillet 2009

Symphonies

Léo D’Yril (Émile Venne), Symphonies, Montréal, Déom, 1919, 232 pages. (Illustrations d’Émile Venne)

Ne vous fiez pas au nombre de pages. Le recueil ne compte pas plus de 50 courts poèmes (ils auraient tenu dans une plaquette), répartis en six parties : « Le secret du cygne», « Le secret du paon», « Le secret du phalène », « Le secret des fauvettes », « Le secret de l’albatros », « Le secret que je garde ». Pour ceux et celles qui l’ignorent, la parution de ce recueil donna lieu à un moment fort dans la querelle des Régionalistes et des Exotiques. Même si Émile Venne tente d’inscrire son œuvre sous l’égide de Paul Morin, il me semble que sa poésie intimiste est beaucoup plus près de celle d’Albert Lozeau, sans en avoir la qualité.

Le grand, pour ne pas dire le seul thème de ce recueil, c'est l’amour. C'est particulièrement vrai dans la première partie intitulée « Le secret du Cygne ». Dans des poèmes d’amour légers, tout légers, fleurissent les rêves de bonheur, le plaisir de voir l’aimée s’avancer, telles une petite fée ou une reine. « Je vis ta bouche rouge, au milieu de tes joues. / Le soir où je quittai le palais du bonheur,— / Tu souriais,— / Et j'aurais dû cueillir, au milieu de tes joues, / Ce baiser qui s'offrait comme une rare fleur... // Mais j'ai craint que mon sang, débordant sous la joie, / Fît éclater soudain mes artères en fou... / Tu souriais,— / Alors je pris ta main, et, comprimant ma joie, / J'y reposai ma lèvre et l'y retins un peu!... » (Idéal)

Dans « Le secret du paon », l’appel à l’amour, la recherche du bonheur se teintent de dépit, de tristesse amoureuse. « Les larmes et les pleurs ont brûlé ma paupière. / Mon plus beau soir d'amour fut ma seule prière... / Je n'ai pas su garder le joyau de ces jours, / Qui, du temps, fut la proie, aigle ou triste vautour. » (J’eus de ces mornes soirs).

Le ton devient à peine plus grave dans « Le secret des phalènes ». Le poète s’interroge sur le bonheur, sur sa fragilité, sur le souvenir qu’il en reste. « Une amourette passe, et sans traces s'éteint /[...] Et ce qui reste après : un souvenir, un rien! »

Dans « Le secret des fauvettes », le contenu amoureux est enrichi de certaines explorations formelles, concernant le rythme et la musicalité : « Le vent siffle et geint au bord de la route / Et dans La forêt. / Au long de la route, / Au bord des forêts, / Le vent se plaint. // Les amoureux vont au bord de la route. / Au long des forêts, / Au bord de la route, / Vont les amoureux. // Le vent chante et rit au bord de la route / Et dans la forêt. / Au long de la route, / Au bord des forêts, / Le vent chante et rit! » (Légende).

Rien de très neuf dans « Le secret de l’albatros », sinon un certain apaisement. « Tombe, tombe la neige, / Tombe sur mon rêve, / A jamais, sans trêve, Tombe et t'accumule... »

Enfin, dans la sixième partie, composée d’un seul poème, « Le secret que je garde », le poète plaintif invite sa bien-aimée à demeurer près de lui. «Reste. Veux-tu? plutôt que de me laisser seul? / C'est si triste être seul! »

D’Yril évite tous les thèmes patriotiques et toutes allusions au terroir. Et l’influence des Exotiques? On la trouve surtout dans les deux premiers poèmes du recueil, soit « Dédicace » et « Liminaire » que je cite au complet :

LIMINAIRE
J’ai feint d'assimiler l'Idéal à Psyché,
Quand j'ai parlé d'Eros je songeais à l’artiste.
L'Amour qui te ravit, te passionne ou t'attriste,
J'ai feint de le confondre à l'Art. Et j'ai cherché,

Aux cordes de mon cistre, un rythme hermochariste.
J'ai, de peur que ton cœur en soit effarouché,
Évocativement, dans le conte, caché
L'âpreté du combat où s'obstine le myste

Sur le parvis du temple où, s'enferme son dieu.
Mon chant multicolore ici, là, camaïeu,
J'ai voulu l'infiltrer du nectar qui m'enivre.

Le rêve immarcescible où s'emmêle l'ennui
Je l'ai dit, ainsi que la Beauté qu'il poursuit,
O Lecteur! El voilà le secret de mon livre!...


Ne cherchez pas « hermochariste » et « myste » dans Le Petit Robert, ils ne s’y trouvent pas! Et ne me demandez pas ce qu'est un « rythme hermochariste ». On comprend que le poète veut, par ce poème, donner plus de profondeur à son recueil et le sauver de la banalité ; ainsi il faudrait comprendre que l’amour, c’est l’Art. Passons…

D’Yril prend beaucoup de libertés avec la métrique, souvent irrégulière. Son recueil est richement illustré, la disposition est on ne peut plus aérée..

Il est assez étonnant de constater que ce recueil a pu créer certains remous. « Il y aura tout d'abord une escarmouche autour de la parution du recueil Symphonies de Léo d'Yril. Victor Barbeau mettra le feu aux poudres en faisant un éloge hyperbolique de ce livre dans La Presse du 3 janvier 1920 : « Le Paon d'émail, Le Cœur en exil et les Symphonies forment une trilogie que sans aucune hésitation, je place au sommet de notre œuvre poétique. » (cité par Annette Hayward) J’ose croire que c’était pure provocation de la part de Barbeau. En fait, ce que présente d’Yril, ce sont des petits poèmes d’amour éthéré, plutôt niais. L’inspiration me semble très courte et le style très souvent maladroit comme dans ces vers extraits de « Rien ne vit dans le ciel… »:

Je voudrais, de ton âme exacerbante et brève,
Adorer le frisson angoissant et sacré ;
Et fixer à jamais au rebord de mon rêve
Le délirant émoi de cet émoi sacré.

Je voudrais, de mon tout strident et rénové,
T'offrir la quintessence émotive et vivante;
Et garder, suraiguë, en mon cœur rénové,
L'invulnérable empreinte et la trace brûlante.

9 juillet 2009

Érables en fleurs

Camille Roy, Érables en fleurs, Québec, Imprimerie de l’Action sociale limitée, 1923, 234 pages.

Érables en fleurs contient quelques « pages de critiques littéraires ». Les écrivains présentés ici « puisent au terroir ou […] cherchent dans leur âme profonde l’inspiration, la substance de leurs pensées ». La plupart du temps, ce sont les premières œuvres « des jeunes écrivains qui débutaient vers 1910 » (cliquez sur la page de couverture pour obtenir la liste des écrivains présentés).

Camille Roy fut notre premier critique professionnel. Comme on le voit dans son texte sur Fleurs des ondes, il exerce ce métier avec beaucoup de circonspection, comme un guide (paternaliste) qui essaie d’aider ces jeunes « érables en fleurs » à produire de beaux fruits canadiens. Il ne veut pas éteindre l’enthousiasme de ces jeunes auteurs qui ont pris la place des grands Anciens qu’étaient Crémazie, Fréchette, Lemay, Guérin-Lajoie, Aubert de Gaspé, Conan, Marmette… Il veut les stimuler, influencer le cours de leur inspiration (terroir et patriotisme), les inciter à travailler.

Voici un extrait de sa critique de Fleurs des ondes (édition de 1912).

« Composer des romans historiques, c'est-à-dire broder sur l'histoire la fantaisie, et, pour faire lire l'histoire, l'assaisonner de romanesque, voilà une entreprise louable, encore que difficile à bien mener. Laure Conan a fort heureusement vaincu cette difficulté dans L'Oublié. Gaétane de Montreuil y a, pour son coup d'essai, moins bien réussi. Fleur des Ondes ne représente pas, croyons-nous, son maximum de talent. C'est une première œuvre qui sera suivie d'œuvres meilleures.
Fleur des Ondes est trop compliqué, semble-t-il ; c'est le roman d'aventures, où s'enchevêtrent d'innombrables détails. L'imagination de l'auteur y est d'une fertilité trop libre. Il faudrait la mieux contenir. Le livre manque de sobriété. C'est un flot de vie trop mêlé, trop chargé qui coule en ces cent soixante pages. Et parce qu'il y a tant de choses, toutes ces choses ne sont pas assez fondues, assez harmonieusement ordonnées.
A commencer par le prologue, dont il n'est pas bien sûr qu'il ne constitue pas un hors-d'œuvre, jusqu'au mariage de Philippe de Savigny avec Fleur des Ondes, que d'inventions hardies, surprenantes, souvent très capables de retenir fiévreuse la curiosité du lecteur !
Mais on a dès le début le sentiment de l'incohérence. Les trois premiers chapitres sont des pièces disparates que peut-être avec plus d'effort vers l'unité, avec une assimilation plus vigoureuse du sujet, il eût été facile de mieux ajuster. Les considérations sur la politique de Champlain, le récit de son troisième voyage, en 1611, auraient pu faire corps avec le roman, si l'auteur avait su les y introduire. Il n'est pas d'un effet suffisamment artistique de jeter en travers de la fable, entre le prologue et le chapitre premier, dix pages de la prose de Champlain : ces pages pouvaient au moins être reportées à la fin du livre, en manière d'appendice.
Mais je regrette d'être obligé de tant insister sur des défauts de composition. Il faut tout de suite ajouter que l'intrigue du roman témoigne d'un remarquable talent d'invention. […]
Il y a beaucoup d'épisodes merveilleux dans ce récit. Nous sommes en forêts canadienne et c'est l'excuse de l'auteur qui prodigue l'extraordinaire. Ceux qui ne trouvent pas la vie réelle assez mouvementée seront servis à souhait dans Fleurs des Ondes.
[…] Que l'auteur de Fleur des Ondes continue d'utiliser à son tour ce thème généreux. Qu'elle émonde seulement ses intrigues ; qu'elle cherche moins à accumuler les incidents et les accidents, et je suis sûr qu'alors apparaîtront mieux et brilleront d'un meilleur éclat tant de phrases très délicates, tant de perles jolies qu'elle laisse souvent tomber de sa plume. » (p. 188-190)

7 juillet 2009

Fleurs des ondes

Gaétane de Montreuil (Georgina Bélanger), Fleur des ondes, Québec, Presses de l’Action Sociale Ltée, 1924. 147 p. (Édition corrigée et augmentée.) (1re édition : Compagnie d'imprimerie commerciale, Québec, 1912)

L’action de ce roman historique a pour cadre les voyages que Samuel de Champlain fera vers la Nouvelle-France entre 1611 et 1614. D’ailleurs, dans une introduction intitulée « Considérations générales sur la politique de Champlain », l’auteure présente le contexte socio-historique dans lequel s’insère la venue de Champlain au Canada. En outre, une partie du journal de Champlain est reproduite en annexe (p. 137-147).

Le roman proprement dit débute par un long prologue qui nous présente les frères Olivier et Samuel de Savigny, des seigneurs terriens originaires du Poitou. Un jour, Samuel s’éprend d’une belle Espagnole qu’il épouse. Il apprend, quelque temps plus tard, que celle-ci a usurpé ses titres de noblesse de façon crapuleuse. Découverte, elle en meurt de honte (eh oui!). Samuel, désespéré, quitte le Poitou sans préciser sa destination, laissant toutes ses possessions à son frère Olivier.

En 1611, quand Champlain débarque à Québec, il est accompagné de Philippe de Savigny, le fils d’Olivier. Champlain hiverne à Québec, repart le printemps venu, et revient dans la colonie en 1613. Les Algonquins, à qui il avait donné rendez-vous, ne s’y trouvant pas, il décide d’aller les rejoindre dans leur pays, quelque part en Outaouais. Il est accueilli en héros. Avant de les quitter, Champlain leur confie deux jeunes hommes, dont Philippe de Savigny. Ils vivront avec les Indiens, apprendront leur langue, s’en feront des amis. Lors d’une sortie, les deux Français sont enlevés par des Iroquois. On allait les torturer quand l’apparition miraculeuse d’une jeune fille les sauve d'une mort certaine : « Elle avait le teint doré des filles de la forêt, des cheveux châtain clair et des yeux bleus. Au lieu de la simple jupe courte dont se vêtaient les Indiennes, elle portait une longue tunique d'étoffe ornementée à profusion d'écaillés de poissons, luisantes comme des paillettes. Ses pieds étaient chaussés de mocassins brodés, attachés par des lanières de cuir peint, et ses poignets nus étaient sans bracelets. Toute la bande restait immobile comme dans l'attente d'un oracle. » Fleur des ondes, c’est son nom, détache les deux jeunes Français, les amène dans sa grotte et leur conte son histoire, dont je vous présente un extrait.

« Comme aujourd'hui, les sauvages étaient réunis pour faire le procès d'un prisonnier ; déjà, la victime entonnait son chant de mort, et les femmes commençaient la danse funèbre, lorsque, tout à coup, le ciel se noircit ; de gros nuages s'y déroulèrent, comme des paquets d'ombre ; le vent s'éleva, poussant des rouleaux d'écume sur le fleuve et soulevant les vagues avec furie. L'une d'elle, venue de fort loin, déferla sur le rivage, et les sauvages virent avec épouvante qu'elle y avait apporté un homme aux cheveux de soleil et aux yeux de firmament. Celui qui arrivait de si tragique façon, c'était mon père. Un malheur immérité lui ayant rendu pénible le séjour dans son pays, il s'embarqua sur un vaisseau pécheur, espérant trouver, dans la rude vie des couleurs de mer, l'oubli de son chagrin. Hélas ! ni le tumulte des éléments, ni le calme serein de la nature, rie purent jamais guérir le mal qu'il portait en lui. Un jour, s'étant aventuré seul dans une petite barque, il fut emporté par les flots déchaînés, balloté pendant des heures, et enfin jeté épuisé au bas de cette falaise. Les sauvages de ces régions n'avaient encore jamais vu de blancs : comme ils sont très superstitieux, cette fantastique entrée en scène les remplit de terreur et de vénération. Toute sa vie, ils ont redouté mon père comme un génie qu'il fallait se rendre favorable par des offrandes et des sacrifices.
[…]
Mon père courbait la tête sous l'écrasement du désespoir, lorsqu'un filet d'air lui effleura le visage, semblant sortir du rocher même. Il examina la place plus attentivement, et constata que c'était l'entrée d'une grotte, mal fermée par un quartier de roc. Rassemblant toutes ses forces pour le déplacer, il pénétra à l'intérieur, et s'aperçut qu'il avait trouvé un abri sûr contre les rigueurs du climat et les bêtes dangereuses. Mais d'autres ennemis aussi terribles lui restaient à craindre : la faim, dont il commençait à ressentir les atteintes, et les indigènes qui pouvaient fort bien, le premier moment de frayeur passé, revenir et le massacrer. Les naturels ne lui voulaient point de mal, cependant ; il n'en douta plus le lendemain, en trouvant, auprès de son gîte, une pièce de chevreuil, du gibier, une petite provision de maïs et quelques échantillons des industries locales. On le traitait en ami. Ainsi pensa mon père, qui se nourrit quelque temps des mystérieuses offrandes. Il se serait même accommodé fort bien de cette vie frugale, n'eût été la torturante pensée de ne plus revoir sa patrie et d'être à jamais séparé d'un frère qu'il adorait. […]
Cela durait depuis plusieurs jours, lorsqu'un matin, les sauvages, en grand nombre, s'approchèrent de sa retraite. Croyant à une démarche hostile, et se demandant si toutes les attentions dont il avait été l'objet ne visaient qu'à endormir sa méfiance, le délaissé eut cette horrible pensée qu'on l'avait gardé comme un morceau de choix pour un festin solennel. Il était possible qu'on ne l'eût pas surveillé plus étroitement, vu son impuissance à s'échapper. Lorsque la troupe fut parvenue à une centaine de pas, elle se rangea en ordre, et les plus vieux s'avancèrent vers mon père qui se tenait à l'entrée de la grotte, dissimulant dans la manche de son habit la seule arme qu'il possédât : un poignard. Le chef —- toujours reconnaissable à son costume et aux plumes qui ornent sa tête conduisant une jeune fille par la main, fit un long discours, dont mon père devina plutôt le sens à la musique de l'orateur ; plus tard, il apprit que celle enfant était une orpheline de qualité, fille d'un chef illustre par sa bravoure et sa sagesse. La nation venait solennellement l'offrir au Démon des Mers, puisqu'il s'était montré favorable en acceptant leurs présents. Mon père était libre, cette enfant de la forêt paraissait douce et bonne : il l'épousa. . . Et c'est dans cette caverne que je suis née, du mariage de Lueur d'Aurore avec celui que les Iroquois ont toujours appelé le Démon des Mers, et qui fut en France le comte Samuel de Savigny. »


Philippe de Savigny, amoureux de sa cousine, la ramène à l’Habitation, à Québec, où ils passent un an, en attendant Champlain. Ils rentrent en Europe en 1614. Philippe qui veut l'épouser doit convaincre sa mère qui refuse cette union avec une sauvagesse. Finalement, grâce à l’intervention de Champlain, la comtesse cède.

C’est un court roman d’inspiration romantique. La part historique est bien mince, vous en conviendrez. Ce roman a quand même le mérite de nous rappeler que Champlain fit de nombreux va-et-vient entre la Nouvelle-France et l’Europe, s’acharnant à trouver du financement pour soutenir son œuvre. On croit parfois à tort qu’il s’est installé à demeure dans l’Habitation en 1608. Un autre aspect mérite qu’on s’y attarde : Champlain tissa des liens avec les Amérindiens. Il avait promis aux Hurons de combattre les Iroquois à leurs côtés. On pourrait voir dans ce pacte d’amitié une ouverture de l’Européen face à l’Autochtone mais, en participant aux conflits entre les différentes nations indiennes, les Français déséquilibrèrent les forces et probablement accentuèrent le déclin des nations indiennes.

3 juillet 2009

Les Bastonnais

John Lesperance, Les Bastonnais, Montréal, C. O. Beauchemin, 1896, 272 p. (1re édition : The Bastonnais, 1876) (Traduction française par Aristide Piché, dans le journal La République, Boston, 1876) 

« John Talon Lesperance, ce nom "moitié anglais et moitié français" désigne un auteur oublié de nos jours, mais qui, né et élevé dans un milieu francophone des États-Unis, devint par la suite l'un des écrivains les plus appréciés des lecteurs anglophones de Montréal au XIXe siècle. » (David Hayne) Je ne reprendrai pas ici toute la démarche de Lespérance qui est très bien expliquée dans l’article de Hayne.

Comme c’est toujours un peu le cas dans les romans historiques, l’auteur présente un moment clé de l’Histoire, agrémenté d’une intrigue amoureuse. Commençons par les événements historiques. À l’automne 1775, au début de la Guerre de sécession, les Américains décident d’attaquer les Britanniques installés au Canada. Ils lancent leur attaque sur deux fronts. Montgomery et ses troupes suivent la voie du Lac Champlain, descendent le Richelieu, prennent les postes militaires qu’ils rencontrent sur leur chemin et s’emparent de Montréal. Benedict Arnold et ses troupes empruntent la rivière Kennebec (Maine), rejoignent la vallée de la Chaudière et poursuivent leur « randonnée », sans coup férir, jusqu’à Lévis. Ils traversent le fleuve et attendent l’arrivée de Montgomery avant de lancer l’assaut contre Québec, défendu par le gouverneur Carleton. C’est à la troupe d’Arnold que s’intéresse John Lesperance. Montgomery rejoint finalement Arnold à Pointe-aux-Trembles (Neuville). Profitant d’une tempête de neige, les deux armées réunies se lancent à l’assaut de la forteresse de Québec le 31 décembre 1775. Leur attaque est repoussée, plusieurs Américains sont faits prisonniers. Montgomery est tué et Arnold, blessé. Le reste de l’armée américaine va maintenir le siège devant Québec jusqu’en mai 1776. Quand ils apprennent la venue de nouvelles troupes britanniques, les Bastonnais lancent une dernière attaque qui est repoussée. Ils n’ont plus le choix, ils doivent fuir. Les Britanniques se lancent à leurs trousses et reprennent tous les territoires perdus. (Pour en savoir plus : Wikipedia).

L’intrigue amoureuse met en scène quatre personnages, tous plus sympathiques les uns que les autres : deux Canadiennes (Pauline et son amie Zulma) et deux soldats ennemis, un Britannique (Roderick Hardinge) et un Bastonnais (Gary Singleton). Au début, Pauline est l’amie de cœur de Roderick et Zulma, celle de Singleton. Quand les Continentaux vont lancer leur attaque contre Québec, Singleton sera blessé. Bon prince, Roderick va demander à son amie de le guérir. Pauline et Singleton vont tomber amoureux. Après bien des complications que je vous épargne, les nobles Zulma et Roderick, les deux évincés, vont laisser la place aux deux amoureux. Dans l’épilogue, on apprendra que Zulma et Roderick ont fini par s’épouser.

Les Bastonnais oppose trois nationalités : les Anglais, les Canadiens et les Bastonnais (en 1775, ce ne sont pas encore les Américains; Lespérance les appelle les Continentaux ou les Bastonnais). Je dirais que l’auteur n’a pas de parti pris flagrant, ses sympathies allant aussi bien à l’un qu’à l’autre. Ceci étant dit, il est évident que le point de vue canadien est celui qui est le mieux documenté. Que vont faire les Canadiens, eux qui ont été conquis il y a juste 16 ans? Vont-ils se joindre aux forces révolutionnaires américaines ou rester fidèle aux Anglais qui viennent de leur donner L’Acte de Québec? Les points de vue sont partagés : certains Canadiens vont prendre les armes aux côtés des Américains; d’autres, avec les Anglais. Encore une fois, ce qui est fascinant, c’est de voir que l’Histoire, avec un grand H, tient à peu de choses. N’eût été de quelques erreurs tactiques (entre autres le fait d’avoir trop attendu avant de lancer l’attaque contre Québec), les Américains en auraient pris possession et notre histoire en aurait été changée à jamais. Lesperance cite à quelques reprises l’historien Ferland pour étayer son point de vue.

Ce roman se lit encore très bien. L’intrigue amoureuse (très romantique : les jeunes filles s’évanouissent, meurent d’amour, les jeunes hommes pleurent…) occupe la plus grande (trop de) place, mais en même temps cela nous permet de quitter le milieu militaire et d’avoir une idée plus juste du sentiment de la population face aux forces d’invasion.
ExtraitArnold, dont la division était cantonnée à l'hôpital général, au faubourg Saint-Roch, s'était mis en mouvement, de son côté, mais pas aussi secrètement que l'avait fait Montgomery. Le tonnerre du canon, le tocsin des cloches, le roulement des tambours éveillèrent et alarmèrent la ville endormie. Ses hommes se glissèrent le long des murs sur une seule file, couvrant la batterie de leurs fusils du pan de leurs tuniques et baissant la tête pour faire face à l'ouragan de neige jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à leur poste d'attaque dans la rue Saut-au-Matelot. C'est là une des rues légendaires de Québec. Elle passe immédiatement au-dessous du cap et l’on croit que son nom lui vient d'un matelot qui sauta du sommet de ce promontoire dans cette rue.
[…] Parmi les troupes d'Arnold les plus remarquables étaient les braves carabiniers de Morgan, et toute la colonne sous ses ordres comptait cinq cents hommes. Le général marcha à la tête de ses soldats, animant leur courage par sa parole et son exemple. Sa bravoure impétueuse le porta à s'exposer inutilement à l'attaque de la première barricade, devant laquelle il fut tout d'abord renversé d'un coup de mousquet au genou et emporté du champ de bataille à l'hôpital général, où, à son profond chagrin, il apprit bientôt la défaite et la mort de Montgomery. Le commandement échut alors à Morgan, qui, après un assaut bravement exécuté, s'empara de la première barricade où il fit un bon nombre de prisonniers. Il conduisit alors ses forces à l'attaque de la seconde barricade, plus importante, située plus avant dans l'intérieur de la ville. Dans ce trajet, ses hommes dispersèrent et désarmèrent un certain nombre d'élèves du séminaire, parmi lesquels se trouvait Eugène Sarpy. Un grand nombre de ceux-ci s'échappèrent, coururent à la haute ville et furent les premiers à renseigner Carleton sur la gravité de l'état des choses. Celui-ci dépêcha aussitôt Caldwell avec un fort détachement de milice comprenant la compagnie commandée par Roderick Hardinge. Ainsi renforcés, les défenseurs de la seconde barricade résistèrent si bien que Morgan fut complètement dérouté. Dans les ténèbres et au milieu de la confusion causée par un feu d'enfilade excessivement meurtrier et par la furie de l'ouragan de neige, il pouvait à peine retenir ses hommes rassemblés. Afin de se reconnaître, les Continentaux avaient mis autour de leur coiffure une bande de papier portant en grosses lettres ces mots : Mors aut Victoria, ou Liberty for Ever.
Mais cette précaution même fut de peu d'utilité. Dans le but de mieux concerter ses forces, Morgan se décida à abandonner l'espace ouvert de la rue et à occuper les maisons du côté sud, d'où il pouvait maintenir un feu très effectif sur l'intérieur de la barricade. Il se procura ainsi quelque abri, mais il ne put empêcher ses rangs de diminuer rapidement sous le feu d'artillerie et de mousqueterie de l'ennemi. Ses hommes tombaient de tous côtés. Plusieurs de ses meilleurs officiers furent tués ou blessés sous ses propres yeux, Le brave Virginien rageait et tempêtait, mais ses plus vaillants efforts furent inutiles.
Il y eut un moment propice pendant lequel il aurait pu retraiter en sécurité ; mais cette seule pensée l'irrita et son hésitation fut fatale.
Carleton envoya, de la porte du Palais, un détachement de deux cents hommes commandé par le capitaine Laws, avec ordre de remonter la rue Saut-au-Matelot et de prendre les Continentaux par derrière.
Ce mouvement eut un complet succès. Morgan dut enfin reconnaître que sa position était désespérée et il se soumit bravement à son sort.
Il rendit les restes de son armée écrasée, en tout quatre cent vingt-six hommes.
C'était la fin tant redoutée. Le grand coup avait été frappé et il avait manqué d'une manière désastreuse. Québec trônait toujours sur son piédestal de granit. La puissance britannique restait debout défiant l'agresseur. Les Continentaux avaient vu leur campagne victorieuse se briser contre cet obstacle gigantesque. Montgomery était mort. Arnold était blessé. La moitié de l'armée était prisonnière. Les autres débris s'étaient réfugiés dans les cantonnements, au milieu des bancs de neige de la route de Sainte-Foye. Si Carleton avait été un grand général, il aurait pu les écraser d'un seul coup. (pages 208-209)