14 octobre 2009

Quelques poèmes du Paon d'émail

On trouve peu de poèmes du Paon d'émail sur la toile. Je me permets donc d'en publier quelques-uns.

Liminaire
Sur l'Évangéliaire de Noailles
Que ce fût le glaive ou la crosse abbatiale,
La licorne, la fleur, les monstres ou les dieux,
Avec quelle maîtrise et quel amour pieux
Ta main historiait la lettre initiale !

O Maître enlumineur, la sainte liliale
Et la tarasque ailée ont ébloui mes yeux,
Mais j'aime plus encor l'oiseau mystérieux
Dont tu fis rutiler la traîne impériale;

Et de ma plume où tremble une goutte d'émail,
Comme en ce manuscrit au précieux fermail
Où ton pinceau mêla la chimère à la guivre,

A la gloire du Paon, sphinx orgueilleux et pur,
Je veux entrelacer, aux pages de mon livre,
A la cursive d'or l’onciale d'azur.

Le Paon mourant
Que de fois, dans le soir divin, noble, émouvant,
Plein du parfum épars des corbeilles fleuries,
Mon cœur tumultueux s'est recueilli devant
Le paon mourant des Tuileries !

La lionne de bronze offre à son lionceau
Le beau corps palpitant qu'une jeune sultane
Cherche déjà peut-être, au bruit clair des jets d'eau,
Sur quelque terrasse persane...

Et toujours, dans les yeux de ce monstre puissant,
J'ai vu la joie amère, ardente, satisfaite,
D'avoir enfin traîné dans la boue et le sang
L'azur d'une orgueilleuse aigrette.

Autant que l'a permis un art adolescent,
Mes vers, je vous ai faits sincères et sonores;
J'ai dit les jardins bleus sous le rosé croissant,
Les dieux antiques, les centaures,

La douceur de l'Hellade et le bel Orient;
Et vous avez loué, dans mon cœur qui s'éveille,
La nature où, païen, bondissant, souriant,
Je cours de merveille en merveille.

Je veux tout ignorer du monde que j'ai fui:
L'ami fourbe et furtif, l'amante qui nous laisse,
L'importune espérance et l'innombrable ennui,
Les pleurs, les haines, la tristesse.

Pourquoi chanter l'amour, le doute, la douleur ?
Le brûlant univers m'appelle et me caresse;
Vivre est pour moi le seul tourment ensorceleur:
Est-on coupable de jeunesse ?...

O mes vers, mourrez-vous, comme l'oiseau meurtri
Dont le seul tort était sa cuirasse de flamme,
Sous la dent du critique indifférent, aigri,
Qui vous blessera jusqu'à l'âme ?

La jeune Grecque
d'après Freiligrath

Cette belle fille de Zante
Avec un sourire nous vend
En flacons de nacre luisante
Les mille parfums du Levant,

Les essences d'Anatolie,
Le néroli, l'attar persan...
Chaque mince fiole est remplie
De tout un jardin ottoman.

Voici l'encens, le bois de rose
Qu'une caravane apporta
Sur un dromadaire morose
Depuis Bagdad ou Galata;

Et voilà, pour les musulmanes,
Des chapelets d'ambre poli
Venus dans les flancs des tartanes
De Brousse et de Gallipoli.

Une ombre chaude et verte noie
Tout ce discret petit bazar;
La plume de paon qui chatoie,
Le filigrane, le brocart,

La marchande en turban turquoise,
Ses yeux de gazelle, et sa main
Qui m'offre à respirer, narquoise,
Un brin délicat de jasmin.

Il ne me suffit pas...
Il ne me suffit pas que le Maître ait chanté
Pauline au cœur trop tendre, Alberte au cher visage,
Et vous, Coryse, et vous, à la jeune beauté,
Julie aux yeux d'enfant et qui n'êtes plus sage;

Car je ne fus jamais le romantique amant
Des cheveux dénoués et des lèvres humides,
Aucun autre plaisir n'est pour moi plus charmant
Que le frais souvenir d'Hélène aux mains timides.

Quel poème innocent pourrait bien célébrer
Ces doigts minces et purs d'une naïve sainte,
Si candide, si franche, et qui veut ignorer
La savante caresse et la subtile étreinte ?

Et pourtant ces mains, causes d'un tel émoi, sont
Comme les mains de toutes les petites filles,
Leur chair est ferme, rosé et rebelle aux frissons,
Leurs ongles ont l'émail froid de frêles coquilles...

Mais puisque je ne puis jamais les effleurer,
Puisqu'elles sont toujours, douce supercherie,
Plaintives sur l'ivoire où l'âme vient errer
Ou prestes sur les ors de quelque broderie;

Un soir qu'elle sera, cher cœur capricieux,
Lasse du clavecin, des fuseaux, de la laine,
Je lui dirai, mettant leurs paumes sur mes yeux,
Combien j'aime les mains de la timide Hélène.

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