24 octobre 2009

Psyché au cinéma

Marcel Dugas, Psyché au cinéma, Montréal, Paradis-Vincent, 1916, 110 pages.

Psyché au cinéma contient 10 textes. Plusieurs d’entre eux sont précédés d’un surtitre qui renvoie à une note explicative. Ainsi le premier. « Un homme d'ordre » est surtitré « Douches tièdes » et une note explicative semble nous donner des pistes de lecture : « Pour un cinéma voluptueux et ironique, fleuri de légers sarcasmes, voltigeant à l’entour de vierges mobiles, caressantes, fluides comme l’eau d'un lac ou des miroirs. » En outre, ce texte est dédié « à deux humoristes ». Pourquoi le mot « douches » dans le surtitre? Sachez que la plupart des surtitres contiennent le mot « douche ». On a droit aux douches « frivoles », « rapides », « brulantes », « italiennes », « anti-militaristes », « crispées », « mourantes », « gémissantes ». Bien entendu, on comprend vite que l’ironie, l’autodérision occuperont une place importante dans ce recueil. Le propos de l’auteur est en partie annoncé dans une courte épigraphe : « A des mirages encore flottants, aux figures de ma jeunesse ramenées devant moi, et que j'ai rebues, paupières closes, dans la nuit de la réalité apparue. » Comme on le verra dans le dernier chapitre, l’auteur passe en revue le cinéma imaginaire de sa jeunesse, conscient que cette séance est terminée et qu’il faut passer à autre chose.

Il est difficile de rendre compte de ces textes très impressionnistes. Dans certains cas, je me suis contenté d’en tirer une citation qui me semblait représentative de l’ensemble.

Un homme d'ordre
Ce texte met en scène un personnage, mais surtout son monologue intérieur. « Entré, jeudi, vers dix heures, dans une bibliothèque de Montréal, Jacques-Marie-François-Alphonse-Charles-Nicolas Le Tristan, une mèche de cheveux penchante, secoue la poussière de ses vêtements et s'appuie, tel un pélican blessé, au rayon des Dictionnaires innombrables. » Ce personnage est triste de découvrir qu’il est devenu « un homme d’ordre ». Mais une voix intérieure va l’engager à ne pas trop s’en faire, que la vie n’est qu’un jeu dont il faut se garder de jouer innocemment : « L'important, c'est de n'être pas dupe, quelques délices qu'on éprouve à croire au parfum des roses, à la sincérité d'un touchement de mains. » Il faut éviter d’être trop sérieux, trop rationnel, cultiver « le désordre lyrique », s’offrir « en imagination, la comédie de la perversité intégrale ».

Sur les petits chapeaux
Tous ces petits chapeaux qui se promènent dans la rue, tantôt surmontés de fleurs, tantôt de plumes, qui se distinguent par la forme et la couleur, évoquent bien entendu des types de femmes, de la plus inaccessible à la plus immorale. Le regard de Dugas est un peu cruel, peut-être même un peu misogyne.

C'était un p'tit garçon
Dans un semblant de fable, il raconte les tribulations d’un petit violoneux, toujours triste ou presque, qui s’est spécialisé dans les épluchettes de blé d’inde. Les malheurs du « petit garçon » lui attirent davantage la moquerie que la sympathie de l’auteur.

Phèdre
Phèdre est le symbole de la passion amoureuse destructrice. « Si elle rêve, c'est qu'alors elle subtilise l'image du héros. Elle en vit et en meurt. Les éléments, la nuit, le jour servent ses appétits d'aimer. L'air respiré lui semble un breuvage composé du sang de cet homme, et le soleil un globe de chaleur lumineuse qui, lui rappelant son origine, fait courir en ses veines un feu inextinguible. »

Mademoiselle Italie
Dugas est touché par une jeune fille, musicienne de la rue. Il imagine son passé, son futur de misère, il s’émerveille de la part de rêve qu’elle réussit à susciter : « Et bénie sois-tu, petite étrangère des pays merveilleux, bénie sois-tu d'amener, sur le plat décor de la vie canadienne, des visions grisantes de soleil et de déclencher en moi tout un chœur de musiques endormies! Sœur de Graziella, tu me ressuscites ces terrasses du Pausilippe, de Sorrente où il était si calmant de vivre. »

Les teddy bears en khaki
La prose de Dugas est particulièrement acide dans ce texte, sur-titré « douches antimilitaristes ». Le prétexte : il découvre chez un marchand des ours habillés en soldats, ce qui nous vaut une charge contre tous ceux qui défendent la guerre, qu’ils soient politiciens, commerçants ou évêques. « Il n'en est pas ainsi de ces autres animaux dits raisonnables qui sont les maîtres de la terre, et pour illustrer davantage ma pensée, j'affirmerai devant les dieux que nos impérialistes qui disposent, pour leur commerce de chair à canon, de tout et de rien, de l'Évangile et des livres saints, constituent, en regard d'eux, une espèce animale excessivement inférieure. » De façon plus globale, Dugas s’en prend à la bêtise humaine.

La défaite du printemps
C’est le printemps! Le soleil rayonne, la nature exulte. Pourtant, c’est la guerre... toute cette beauté en pure perte : « Leurre, leurre immense! Ce printemps éclaire des cœurs vides, bouleversés, des âmes aux espoirs arrachés; et, sur des plaines labourées de sang, piétinées par les chevaux, une moisson de jeunes hommes, mes frères, avides de clartés, et n'ayant pas choisi la mort, vont s'anéantir. »

Nocturne
L’idée du suicide obsède, accable le narrateur. Il faudrait parler, tout dire, révéler. Seuls moyens de se libérer de cette obsession.

Paroles à la morte
Comment le « jeune homme, — celui qui meurt chaque jour en nous —», pourra-t-il se défaire du passé? L’objet de cette détresse, comme l’indique le titre, c’est la mort d’une femme aimée qu’il revoit en imagination : « Un groupe d'apparitions errent autour de ma table. Elles me prennent les mains, me rendent les étreintes finales que je leur donnais jadis, quand, logées dans un corps humain, elles abandonnaient la vie sans le savoir. Au milieu de toutes, j'aperçois l'image sacrée d'une femme, recouverte d'un voile léger que percent deux regards remplis d'angoisse; pudique et discrète dans la mort comme ici-bas, elle cherche à dérober ses blessures. Cette exilée garde ses traits terrestres. Dans son séjour édénien, elle n'a pas revêtu, pour l'hallucination qui me pénètre de grâce communiante, les formes idéales. Je la sens en chair et en os. Et je l'aime ainsi, car elle m'est plus ressemblante, plus humaine: je peux la croire encore vivante. »

Petites plaintes sur le passé revenu
« Il y a des plaintes que tu as jetées sur le chemin, plaintes comme jamais personne n'en pourra entendre et qui auraient réjoui des cœurs féroces.
Et tu les as laissées, ces plaintes, au murmure de la nuit, tu ne les pas reprises: gerbes éparpillées qui ne connaîtront pas le lien qui enserre, le mot qui scelle, le mot semblable à un fermoir, le mot qui enchâsse et survit. Elles sont toutes perdues, dans la nuit; toutes, celles-là ! »

Adieu Psyché
Si Psyché symbolise le rêve, la construction d’un cinéma de l’imaginaire, ici l’auteur prend congé : « Adieu, Psyché! / Je romps avec toi: tu me deviens presque une étrangère, et, à coup sûr, une morte vivante; tu seras comme si tu n'existais plus. Je te ferai désormais la vie dure et rares les heures où f écouterai tes reproches, les désirs du moment et tes retours vers le passé. / Je nais à une autre forme de vivre.»

Il semblerait que ce recueil soit passé à peu près inaperçu lors de sa publication. Le problème, c’est qu’il est inclassable. Prose poétique, poème en prose, essai poétique, fable, récit? C’est un peu tout cela. Il me semble que ce livre n’a pas beaucoup vieilli – sauf pour certaines références culturelles – et je comprends que Les Herbes rouges et Trytique l’aient republié en 1998. Dugas pose un regard ironique et douloureux sur le destin humain, vision du monde qui me semble très près de celle de nos contemporains. Mince réserve : certains textes auraient pu être épurés. J’ai beaucoup aimé.

Le texte est disponible sur
Internet archive
Lire la critique de Bastien Roques

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