12 octobre 2009

Le Paon d'émail

Paul Morin, Le Paon d’émail, Paris, Alphonse Lemerre, 1912, 166 pages. (2e édition) (1re édition : 1911)

Paul Morin, celui par qui le scandale arriva, n’avait que 22 ans lorsqu’il publia Le Paon d’émail. Il avait parcouru la France, la Grèce, l’Italie, la Turquie, après avoir obtenu une maîtrise en littérature à Paris. Il avait fréquenté le salon de la comtesse Anna de Noailles, à qui il dédie Le Paon d’émail. D’ailleurs cette filiation est clairement établie dans une épigraphe empruntée à la Comtesse : « Un paon bien nonchalant, bien dédaigneux, bien grave, / Passant auprès de moi son temps inoccupé, / Enfoncera parfois dans les roses suaves / Son petit front étroit de beau serpent huppé ». Autour de Morin va se cristalliser la lutte entre les Terroiristes et les Exotistes.

« évangéliaire », « abbatiale », « historiait », « liliale », « tarasque », « fermail », « guivre », « oncial » : ces sept mots étranges, qui« émaillent » le poème liminaire, sont déjà les prémisses d’un voyage scintillant dans le domaine des mots rares. Parnassien, Paul Morin l’est sans doute, même si certains poèmes, surtout dans la dernière partie, appartiennent à l’esthétique romantique. Morin compare son projet poétique à celui d’un « Maître enlumineur » : « Et de ma plume où tremble une goutte d’émail, / Comme en ce manuscrit au précieux fermail / Où ton pinceau mêla la chimère à la guivre, // A la gloire du Paon, sphinx orgueilleux et pur, / Je veux entrelacer, aux pages de mon livre, / A la cursive d’or l’onciale azur ».

Le recueil compte cinq parties : Marbres et feuillages, EΛΛAΣ, Épigrammes, Silves françoises, Le reflet du temps, À ceux de mon temps.

« Marbres et feuillages » nous emmènent en voyage. Le titre de la plupart des poèmes réfère à un lieu géographique. Ainsi défilent l’Italie, la France, la Hollande, la Turquie, l’Iran, la Syrie, le Japon, la Chine, l’Espagne. Les lieux sont choisis pour leurs caractères culturels (marbres) ou pour leur beauté (feuillages). Morin aime décrire les jardins, les châteaux, les églises, les lieux qui ont une riche histoire. Le « je » est à peu près absent, les poèmes étant très descriptifs. Parfois la surabondance de mots rares complique la tâche du lecteur : « Voguant vers Chioggia, Fusine ou Torcello, / Des péottes aux voiles rouges fendent l’eau »; parfois, les vers défilent en toute simplicité : «La chaude ville de laque et d’or, / Comme une petite geisha lasse, Au transparent clair de lune dort. » (« Tokio ») C’est sans doute la partie la plus « exotiste » du recueil. La forme des poèmes est très classique.


« EΛΛAΣ » est, comme le titre l’indique, inspiré par la Grèce. Cette partie est écrite sous l’égide de Junon, la « déesse hautaine ». D’ailleurs la mythologie est une constante source d’inspiration. L’amour, la sensualité, le sentiment de la nature sont des motifs qui s’entremêlent aux apports plus culturels. « Celui qui sait l’orgueil des strophes ciselées, / Le rythme et la douceur du vers harmonieux / […] Celui-là seul connaît le but essentiel / […] Et ne vivant que pour l’éternelle beauté, / Il tient de la nature innombrable et subtile / Le secret de la belle impassibilité ».

« Épigrammes », dédié à Guy Delahaye, est constitué de courts poèmes de 7 ou 8 vers. Ce n’est plus une poésie des lieux. Morin évoque le destin de sept types humains : le marin, le jardinier, le chevrier, le guerrier, le potier, l’esclave et le poète. Ces « épigrammes » n’ont rien de satirique : tous les poèmes se terminent par la dernière volonté de la personne choisie. Ainsi pour le jardinier : « Mon corps, je veux que tu reposes, / Comme un enfant au bras de sa mère endormi / Dans un jardin fleuri de roses. »

« Silves françoises » évoquent la France, l’ancienne France, parfois la France médiévale. Ce sont des personnages plutôt que des lieux qui balisent le trajet du poète : Marie-Antoinette, Joséphine, Rousseau, Verlaine, Offenbach, Cartier. Dans le dernier poème, il claironne son amour de la France : « O cher pays que j’aime autant que mon pays, / Vous ne serez demain qu’une des cent chimères / Dont meurt le fils de ceux qui, vendus et trahis, / Vous ont tout pardonné, puisqu’on pardonne aux mères! »

La quatrième partie, « Le reflet du temps », dédiée à Marcel Dugas, est à mon sens plus romantique que parnassienne. On y retrouve les thèmes du poète incompris, de la nature bienveillante, de la passante baudelairienne, de l’amour adolescent. On y trouve aussi un bilan de son parcours poétique : « Mes vers, je vous ai faits sincères et sonores; / J'ai dit les jardins bleus sous le rosé croissant, / Les dieux antiques, les centaures, // La douceur de l'Hellade et le bel Orient; / Et vous avez loué, dans mon cœur qui s'éveille, / La nature où, païen, bondissant, souriant, / Je cours de merveille en merveille. »

Enfin, la dernière partie ne comprend qu’un poème, « Et si je n’ai pas dit… », assez connu d’ailleurs : Morin s’excuse en quelque sorte de son exotisme et promet « un jour [de] marier / Les mots canadiens aux rythmes de la France / Et l’érable au laurier ».

Je ne connaissais Morin que par les anthologies. Je ne peux pas dire que cette poésie me touche. Rien n’est plus éloigné de la sensibilité moderne que l’esthétique parnassienne. En même temps, que cette poésie soit le fait d’un jeune homme de 22 ans a de quoi susciter l’admiration. Je comprends le tollé que ce recueil déclencha. Je comprends le malaise des Régionalistes. Au demeurant, les dandys et les intellectuels qui étalent leur culture n’ont jamais été bien vus au Québec. Au-delà de l’exotisme, il me semble que le plus grand mérite de Morin, c’est d’avoir eu l’audace d’écrire un recueil d’inspiration « païenne » et de le proclamer à haute voix : « Je vous aime tant, Paon familier des Dieux, / Que sous votre égide j’écris mes poèmes ». J’entends d’ici les grincements de dents dans les presbytères.

Chios
O la vive langueur des soirs d'Anatolie !
L'Asie, à l'horizon, étend sa grève d'or,
Le flot d'émail étreint l'archipel qui s'endort
En ses bras caressants d'améthyste polie.

Les jardins d'orangers, lourds de mélancolie,
De terrasse en terrasse étagent leur décor;
Au pied du promontoire, illuminée encor,
La mer déferle, court, murmure et se replie.

Des pêcheurs levantins et des bateliers grecs,
Aiguayant leurs filets des joncs et des varechs,
Animent de leurs voix le havre qui se dore;

Et j'aime, tout ému du rythme de leur chant,
Contempler, comme Homère, Ion et Métrodore,
S'effeuillant sur Chios les lilas du couchant...


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