28 octobre 2009

Poèmes de cendre et d’or

Paul Morin, Poèmes de cendre et d’or, Montréal, Le dauphin, 1922, 280 pages.

Le second recueil de Morin, Poèmes de cendre et d'or, lui méritera le prix David. Il compte quatre parties : Cendres, Jades, Soies et Ors.

Le poème liminaire prend la forme d’un dialogue entre Morin et son double, qui l’incite à renouer avec la poésie. « Je me suis dit : Morin, il faut écrire des vers; / le temps passe, l'automne est fini, et l'hiver / semble aussi devoir s'écouler sans un poème. / Ces longues nuits avec les poètes que tu aimes, / ta lampe verte, ta théière, / et ton chat gris / qui contemple la flamme en pensant aux souris, / et ce jaune feu de cèdre, qui met des reflets d'ambre / aux pans plutôt fanés de ta robe de chambre / et, dans ce vieux logis, morose et puritain, / répand un vague arôme constantinopolitain ... / ces soirées, mon ami, ne me disent rien qui vaille. »


Cendres
Ce qui étonnera le lecteur du Paon d’émail, c’est la simplicité de l’inspiration et de la facture dans cette première partie. L’auteur trace le bilan de sa vie : il évoque son père, ses amours, la guerre, mais aussi la mort. « Que vous soyez brutale ou douce, exsangue Mort, / Je vous attends sans crainte; / Je ne serai jamais si tranquille et si fort / Qu'en votre bonne étreinte. » Son bilan est plutôt noir : « Le beau nom de poète était ma seule envie. / L'amour, mon seul tourment... / Et derrière cet enfant aveugle, la Vie / Ricanait doucement. » Il questionne ses anciens choix esthétiques : « Les hommes devront-ils illustrer ou ternir / Ma mémoire ? Eternel pèlerin du mystère. / Je n'ai pas célébré le sol héréditaire ... / Pleurera-t-on en évoquant mon souvenir? » Il regrette le temps où la poésie suffisait à combler sa vie : « Jadis, J'avais des sources, des ailes. / Des fleurs ... Tout est mort, brisé, figé. / Mais j'y pense tout le temps, et j'ai / Soif d'elles. » « Désabusé » est le mot qui me vient à l’esprit pour caractériser l’état d’esprit de Morin.

Jades
Cette partie, qui compte plus de cent pages, est déjà un recueil en soi. La poésie elle-même en constitue le fil conducteur, fil très lâche toutefois. Certains poèmes, écrits alors qu’il travaillait aux États-Unis, évoquent avec nostalgie le monde de culture qu’il a dû quitter et qui fut sa source d’inspiration : il rêve de la France, de l’Orient. Il dévoile certaines sources d’inspiration, comme les poètes Poe, William Sharp, Juan Jimenez, Ibsen, Ficke, Kiang Kang-Hu… ou le musicien Scriabine. La partie se termine par un dialogue entre le Poète et un bourgeois; à la nécessité du travail, le poète oppose son désir de durer : « Je vivrai, telle la Salamandre / dans le cœur magnifique des flammes, / s’il reste dans quelques harmonieuses âmes / quelque chose de Moi… » Précisons enfin que Morin expérimente le vers libre et le poème en prose.

Deux poèmes méritent qu’on s’y intéresse. « La revanche du paon » est un long poème, présenté comme un rêve, dans lequel Morin décrit sa rencontre avec le paon qui l’a rendu célèbre. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, le paon mécontent l’accuse de l’avoir traité cavalièrement, ce dont il se défend, non sans humour : « Moi, qui pendant quinze ans mis l'ardeur des bramins / Et la patience du bonze / A collectionner votre orgueilleux contour / Dans l'émail, sur la soie, en marbre, en or, en bronze, / Tant que mon logis a l'air d'une basse-cour ; / […] Moi, qui vois enchaîné, pour les siècles futurs. / Mon nom au nom d’une volaille / Sans la possibilité d'un deleatur ».

Un autre poème, « Le triple hommage », s’adresse directement à ses trois amis exotiques : Delahaye, Dugas et Chopin : « Ce qu'il faut pour être une solennelle croûte / Par le Destin fut à chacun de nous donné; / Mais vous avez su prendre une plus claire route, / Marcel, Guy, René. »

Soies
Cette partie, dédiée à Geneviève, son épouse, est consacrée à l’amour. Morin s’exprime avec lyrisme, dans une poésie proche de Ronsard, qu’il cite d’ailleurs. Morin en oublie même qu’il fut parnassien. Tout y est : la nature bienveillante, le langage précieux, l’amoureux transi et la belle qui se laisse désirer : « Je vous attends. Le soir est beau, paisible, lent, / Lent comme une caresse et lent comme un sourire. / Je songe à vous, amie, et je pense en tremblant / A tous les mots d'amour que vous allez me dire, / A votre front d'enfant incliné vers mon front, / A votre chère main frémissant dans la mienne, / Aux yeux profonds et clairs qui me regarderont / Avec une tendre et si subtile peine, / Un si voluptueux et si candide émoi. »

Ors
Dans la dernière partie, Morin renoue avec l’inspiration « exotique », dans ce qui pourrait constituer une suite au Paon d’émail. Il retrouve un langage somptueux pour magnifier les paysages, qu’ils soient turcs, grecs, italiens ou français. Il dit les sons, les odeurs, les couleurs : « Il pleut, c'est le petit matin / Tout moiré de pluie argentine, / J'écoute pleurer le jardin / Sous ma fenêtre beyrouthine. » Ou encore : « Je vis, plus douce que la molle transparence / De ces matins de perle où tremble un ciel de France, / Surgir, sur les jardins de jade et les toits d'or, / Comme une vague parfumée et purpurine, / L'aube de flamme rose où sommeillait encor / L'émail sicilien de Palerme marine. » Le recueil se termine par une hymne au monde païen, à la lumière source de vie et de toute Beauté : « L'Aube m'a dit : Je suis l’Améthyste éternelle. / Ami, sans moi la mer, et la terre, et les cieux, / Ne seraient, — car c'est moi qui fais la Nuit si belle, — / Qu'un abîme espérant le sourire des Dieux. / Sans moi, tu n'aurais pas la couleur et les ombres, / Le feuillage pourpré, l'air parfumé de miel; / Tout dormirait, silencieux, dans les bras sombres / De l'inerte démon du gel. »

Lire la critique de Jean-Charles Harvey

La rose au jardin smyrniote
Lorsque je serai vieux, lorsque la gloire humaine
Aura cessé de plaire à mon cœur assagi,
Lorsque je sentirai, de semaine en semaine,
Plus proche le néant d'où mon être a surgi ;

Quand le jour triomphal et la nuit transparente
Alterneront leur cours sans éblouir mes yeux;
Alors, ayant fermé mon âme indifférente
Au tumulte incessant d'un orgueil soucieux.

J'irai, sans un regret et sans tourner la tête,
Dans l'ombre du torride et de l'âpre Orient
Attendre que la mort indulgente soit prête
A frapper mon corps las, captif, et patient.

O profonde, amoureuse paix orientale
Des cyprès ombrageant un sépulcre exigu,
Vous me garderez mieux que la terre natale
Sous l'érable neigeux et le sapin aigu !

Puisqu'il n'est de si frêle et fine broderie.
De si léger, si vif, et lumineux matin,
Qu'un platane dressé sur un ciel de Syrie,
Qu'une aube ensoleillant un clair port levantin.

J'aurai cette maison, si longtemps désirée.
Pour son silence où glisse une odeur de jasmin,
Pour ses murs où s'enlace une vigne dorée.
Et sa fontaine pure, et son étroit jardin . . .

C'est là que je lirai, dès l'aube douce et verte,
Les poèmes d'Hafiz et le grave Koran,
Un cèdre allongera jusqu'à ma porte ouverte
Son feuillage verni, touffu, sombre, odorant.

Puisqu'il n'est pas d'endroit qu'une ville d'Asie
Ne surpasse en mystère, en calme, en volupté.
J'y connaîtrai la chaude et tendre frénésie
D’un chant de rossignol, dans le soir turc, — l'été.

Le temps effeuillera ses changeantes guirlandes
De l'aurore nacrée au crépuscule bleu,
Dans le sonore azur bruiront les sarabandes
Des guêpes d'émeraude et des frelons de feu;

Couleur d'ambre et de miel, mille flèches laquées
Siffleront à midi sur les vergers voisins.
J'écouterai jaillir au faîte des mosquées
L'aérien appel que font les muezzins;

Le couchant, saturé d'essences et d'arômes,
Couvrira d'un manteau de pourpre et de parfums
Et les marchés fiévreux et les paisibles dômes
Sous lesquels on coucha les califes défunts . . .

Et je verrai, plus tard, à l'heure où la pensée
Danse, plus ondoyante et vive qu'un jet d'eau.
Comme une lampe d'or, la lune balancée
Sur les toits blancs de Smyrne et de Cordelio.

Mais ni la vasque rose où mes paons viendront boire
Le cristal émaillé de leurs propres reflets,
Ni la pâle, limpide, et délicate moire
Que l'été trame au long des muets minarets,

Ni la voûte d'argent où plane l'astre courbe.
Ne pourront vous chasser, vivace souvenir
Du Passé tour à tour délicieux et fourbe
Et de ce bel émoi que j'aurai voulu fuir . . .

Car, pour exaspérer ma subtile souffrance
Par le rappel toujours présent des jours meilleurs,
Je veux, dans un jardin que le croissant nuance,
Qu'éblouissante et noble entre toutes les fleurs.

S'effeuille sur ma tombe une rose de France.

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