18 mai 2009

Fantoches

Henri Letondal, Fantoches, Montréal, L’Imprimerie de l’éditeur, 1922, 140 pages
Henri Letondal est un nom connu. Il a même fait carrière à Hollywood. Il a été un des premiers artisans de la radio québécoise. Il n’avait que 21 ans lorsqu’il a publié ce recueil de saynètes, tantôt comiques, tantôt dramatiques, qui mettent en scène surtout des jeunes bourgeois et leurs relations amoureuses. Je suppose que ces petits sketches étaient joués au Monument national. Si j’interprète bien les quelques informations glanées sur internet, les comédiens improvisaient autour de ces canevas. Tout cela est bien superficiel, même si j’accorde à l’auteur un certain sens du dialogue. **

LE DÉPART
Pour quitter le lieu de villégiature où il passe l’été et rejoindre son amoureuse, un jeune homme donne comme raison que son patron requiert ses services.

L'HEURE TARDIVE
Il est 2 heures du matin. Différents groupuscules discutent en attendant le tramway.

LE MIROIR
Un prisonnier manipulateur réussit à convaincre une bénévole d’intercéder pour lui.

LE BAROMÈTRE
Un homme revient de voyage avec un baromètre. Sa femme le vend parce qu’il n’a pas signalé un orage qui a trempé leur fils.

CONFIDENCES
Bob et Fred discutent dans le hall d’un hôtel de villégiature. Bob est fâché contre son amoureuse qui l'a fait « marcher ».

LA JAMBE
Quelques personnages pittoresques fréquentent la pharmacie de Monsieur Sodium.

CE QUE VEULENT LES JEUNES FILLES
Tout ce que veulent les jeunes filles, c’est que les jeunes hommes fassent tous leurs caprices.

AU BOUT DU FIL
Roméo appelle Juliette. La « ligne » étant mêlée avec celle d’un épicier, la conversation prend des allures loufoques.

UN DRAME
Un jeune couple, qui ne s’aime plus, n’arrive pourtant pas à se séparer.

NOUVEAUX JEUX
Trois jeunes filles discutent de bridge, de tricot, de chien et… d’hommes.

LE PETIT FRÈRE
Un jeune couple use un habile stratagème pour se débarrasser du petit frère importun.

AU THÉÂTRE
Des gens discutent avant le début d’une pièce.

ATTENDS-MOI
Un dimanche, deux amis viennent visiter Sophie. La mère de cette dernière les accapare tellement qu’ils simulent un rendez-vous et fuient.

L'AMUSEUR
Deux « amuseurs » publics, amoureux de jeunes filles frivoles, devisent sur l’insignifiance des rendez-vous mondains.

LE GRAND FRÈRE
Un frère, obligé de chaperonner sa jeune sœur, force l’amoureux à sortir, laissant ainsi la jeune fille en plan.

LE CAUCHEMAR D'UN ARTISTE
Juste avant de monter en scène, un acteur reçoit un importun qui lui propose une pièce : « La crampe d’estomac ».

L'AMUSEUR
ROGER BLONDEL est ce qu'on est convenu d'appeler un amuseur. Il met de la gaité partout où il passe et fait sourire les jeunes filles les plus sérieuses. C’est un véritable roi du rire.
La scène se passe chez Louise T.... vers le milieu de la soirée.
Roger et son ami JEAN Rivelot grillent une cigarette dans un coin du fumoir. Par la porte de gauche, on voit passer les danseurs qui glissent au son d'un orchestre nègre.
JEAN — C'est une musique assommante!
ROGER — Quelle idée aussi d'avoir choisi des nègres ? C'est du snobisme.
JEAN — Évidemment, c'est plus rare. Mais je ne crois pas que la musique nègre fasse mieux danser...
ROGER — Ce n'est pas ce que m'a avoué la frêle petite mademoiselle B... Elle m'a dit en coulant un regard languide : « Ah! cette musique, cette musique! Elle est divine! Les nègres ont tant de sentiment!...»
JEAN — La petite sotte!
ROGER — Ne la blâme pas, mon cher, elle s'imagine que c'est ultra-chic la musique nègre! Tiens, regarde ces silhouettes qui passent : elles en sont, toutes convaincues. Aussi quel acharnement, quelle fièvre, quelle rage de danser jusqu'à la dernière note métallique du banjo!...
JEAN — Te sens-tu à l'aise parmi cette débauche musicale ?
ROGER — Le moins du monde! Il me semble que je suis à l'étranger et que, dans quelques secondes, je vais me trouver en face d'une danseuse hawaïenne!...
JEAN — Le fait est qu'avec de l'imagination...
(Un temps assez long. La fumée des cigarettes monte lentement. L'orchestre joue toujours fox-trot endiablé.)
ROGER — (brusquement) Jean, nous sommes des idiots !
JEAN — Qu'est-ce que tu dis?
ROGER — Tu ne trouves pas que nous sommes ridicules?... Cette soirée me dégoûte! Tous les gens qui passent devant nos yeux me font l'effet, de pantins qu'on ferait évoluer dans un décor. Tous ces rires fardés, ces haleines de parfum, ces visages plâtrés comme des statues!... J'y renonce! Sais-tu pourquoi? Parce je comprends qu'au milieu de tout ce monde qui s'esclaffe nous ne sommes, nous, que des bouffons. Mais oui, des bouffons stupides, tristement drôles, des amuseurs!
JEAN — Des amuseurs ?
ROGER — Allons! mon pauvre vieux, tu sais bien que nous faisons à nous deux une paire de clowns, qu'on nous accueille partout avec un joli sourire, comme on accueillerait le pianiste, le salarié, parce que nous sommes un peu l'esprit de salon...
JEAN — C'est vrai.
ROGER — Des amuseurs! Sens-tu tout ce qu'il y a de terrible dans ce mot-là. L'amuseur, mon vieux Jean, est le plus malheureux des hommes. Nous ne pouvons que faire rire; nous ne pouvons pas être aimés. Va! les femmes ont toujours aimé le physique avant l'esprit, et si elle nous écoutent parfois plus tendrement c'est qu'elles ont de la pitié pour le bouffon qui les fait rire. Elles voudraient que nous cessions d'être drôles au moment où elles commencent à nous aimer; mais c'est plus fort que nous, il faut que nous plaisantions toujours! Car le rire c'est notre succès, notre luxe!..
(Un temps)
JEAN — Tu es malheureux ?
ROGER — Peut-être !
JEAN — Tu aimes?
ROGER — Oui.
JEAN — Suzanne ?
ROGER — Suzanne !
JEAN — Mon pauvre vieux!...
ROGER — Ah! oui « mon pauvre vieux »! Tu as bien raison de me dire ça. Je comprends ce que tu m'exprimes dans ces trois mots. J'ai tort n'est-ce pas ?
JEAN — Oh!...
ROGER — Si. J'ai tort : je le sais. Mais je suis fou de cette petite. Je m'ingénie pendant des heures à être drôle, à inventer des histoires pour la faire rire, pour faire naître un peu de gaieté dans ses yeux... Suzanne est très jolie.
JEAN — Une professional beauty !
ROGER — Poète!... Oui, elle est exquise, mais c'est l'intelligence la plus nulle que je connaisse. En dehors de ses toilettes, des acteurs de cinéma qu'elle préfère, des potins de société, elle est incapable de parler cinq minutes. Et cependant, je l'aime ainsi... C'est fou?
JEAN — Je te plains.
ROGER — Elle est frivole, Suzanne, terriblement frivole! Elle collectionne les beaux garçons!... Ah! comme je les hais ces bellâtres imberbes aux tailles de fillettes! Tiens, quand je pense que nous formons cette armée de danseurs mécaniques, j'ai honte d'être comme les autres.
JEAN — Sais-tu pourquoi nous en sommes rendus là? C'est à cause de Suzanne!
ROGER — De Suzanne ?
JEAN — De Suzanne et de toutes celles qui lui ressemblent. Elles ont fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui. C'est parce qu'elles ont reçu une éducation de princesse et qu'elles ont eu tous leurs caprices; c'est parce qu'elles ont été élevées comme des poupées; c'est parce qu'elles ont la tête vide que nous sommes devenus des jeunes gens sans conversation, des amuseurs pour jeunes filles blasées. Voilà !
ROGER — Tu as peut-être raison.
JEAN — Et pour être à leur niveau nous consentons à faire les polichinelles !
ROGER — Tu vois ces types qui dansent, là? Ils ont plus de succès que nous... Si, si! Ce ne sont pas des cerveaux ! Si nous voulons plaire, soyons comme eux.
JEAN — Ou plutôt : jouons notre rôle jusqu'au bout!
ROGER — C'est ça! (poussant un soupir) Allons danser ! (p. 115-119)

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