4 mai 2009

"De livres en livres" critiqué par Garneau

Il est paru en septembre un volume de critiques littéraires qui a pour titre: De livres en livres. M. Maurice Hébert en est l'auteur. Je tâcherai de donner quelques idées de ce livre.
Monsieur Hébert est un patriote enflammé. Il connaît à fond son histoire. Il se plaît à étudier les mœurs, le parler de nos paysans. Il aime, car c'est une âme avide de beauté et qui sait comprendre la nature aussi bien que l'art, il aime nos grandioses paysages canadiens. Enfin, monsieur Hébert aime sa patrie, le Canada, avec une âme toute française c'est dire qu'il est canadien-français.
De livres en livres est un volume de critiques littéraires sur des œuvres canadiennes. Avec sympathie, je dirai avec amour, il nous parle de ces œuvres qui doivent peu à peu exprimer la pensée de notre jeune nation. Monsieur Hébert a étudié avec vénération nos vieux auteurs qui ne sont guère anciens; il a étudié avec enthousiasme nos jeunes écrivains. Il espère en l'avenir littéraire du Canada. Mais cette sympathie et cet espoir ne l'empêchent pas de discerner les défauts aussi bien que les qualités des œuvres.
Mais regardons de plus près le livre et ce qu'il nous révèle de l'auteur.
Monsieur Hébert a des connaissances et un goût littéraire sûrs. Il a un sens juste de la poésie, du rythme, des images (il est en effet poète lui-même). Il est aussi bon juge des pensées que des procédés et du style par lesquels elles sont émises. Il est maître d'une profonde pénétration littéraire et possède cette qualité essentielle chez un critique: la facilité d'assimilation qui engendre la compréhension, indispensable pour bien juger.
Monsieur Hébert est français d'esprit autant que de cœur, il aime d'amour la langue française qu'il possède à fond; la grammaire est une de ses vieilles amies et il se récrie à la voir parfois mal attifée.
Le procédé de monsieur Hébert est généralement d'ouvrir un livre avec son lecteur et de le juger en le parcourant. Dans une œuvre, il part du commencement, élimine dans sa marche ce qui n'est pas considérable, et juge le reste. C'est une façon très vivante, comme une promenade où l'on s'arrête aux traits caractéristiques pour les mieux apercevoir. Et monsieur Hébert, qui est un charmant causeur tout en étant sérieux, rend cette promenade des plus agréables et des plus utiles.
Mais monsieur Hébert néglige de nous faire monter sur une haute montagne, d'où nous pourrions avoir d'un seul coup d'œil, une vue d'ensemble. En effet, ces critiques paraissent un peu superficielles: on doit les relire pour les pouvoir apprécier justement, ce qui, du reste, prouve de la valeur de leur fond.
Je reprocherais donc à notre critique de ne point synthétiser, de ne point condenser des impressions et les jugements qu'il porte pour les établir ensuite plus longuement par ses analyses. Il laisse des jugements quelque peu éparpillés, non pas isolés, mais souvent unis entre eux par des retours en arrière qui nuisent à la clarté autant qu'à l'agrément du livre. Car on ne garde pas une idée très nette des œuvres critiquées. Le volume de monsieur Hébert a des qualités incontestables qui compensent largement pour ce défaut. Il est abondant en conseils pratiques. Car monsieur Hébert a des idées fort appréciables sur la littérature et sur la condition littéraire au Canada; il s'y connaît et ses observations sont exactes et utiles.
Monsieur Hébert est aussi consciencieux, juste dans ses appréciations. Il sait voir le beau où il est, il sait pénétrer fort avant dans un livre, dans l'âme d'un écrivain. Il analyse avec goût, s'attachant parfois trop à des détails, mais toujours exact. Il sait enfin nous exposer tout cela d'une façon charmante; et nous en voici au style.
Nous avons dit que monsieur Hébert connaît admirablement la grammaire et la langue; il s'en sert fort bien. Son style est correct, varié, rarement banal. Monsieur Hébert s'applique à le rendre concis, ce qui n'est pas dire sec; car il reste du poète dans le critique même; le rythme de la phrase, parfois une tournure originale, jolie, nous frappe et varie aimablement. En disant que monsieur Hébert tâche de rendre concis sa pensée et son style, nous ne voulions pas dire en effet qu'il y réussit toujours. Monsieur Hébert est un styliste: il aime les mots pour les mots, pour leur consonance, leur rythme. Il faut se méfier un peu de cela. Notre critique semble parfois faire des phrases pour elles-mêmes, qui entourent une idée, l'encombrent, l'obscurcissent. Il brode parfois sur des points assez étrangers au sujet. Il a même fait une couple de calembours, ce qui n'est guère de mise dans un ouvrage sérieux. Nous remarquons parfois aussi des tournures compliquées et ambiguës.
Mais nous nous montrons judicieux et nous devrions considérer quelques circonstances. La tâche de monsieur Hébert est d'une extrême délicatesse, surtout avec le but qu'il se propose. Il critique en effet des œuvres dont il connaît personnellement les auteurs, pour la plupart. Il ne peut donc pas toujours dire tout à fait carrément ce qu'il pense, sous peine de blesser gravement. Il doit parfois atténuer.
D'autre part, le but que se propose monsieur Hébert est d'encourager la littérature canadienne, et ce par deux moyens naturels et très simples: premièrement, en exhortant à l'activité les auteurs; secondement, en attirant l'attention du public sur nos écrivains afin de leur créer une atmosphère plus favorable. Il doit donc stimuler les talents sans leur cacher leurs défauts, et les leur montrer sans les rebuter. Il doit aussi désabuser les faux écrivains. Tout cela est très délicat. Enfin il est d'une grande difficulté de juger des œuvres à peine parues. « Il faut, dit monseigneur Roy, dans la préface du livre, plus que l'intelligence qui comprend et qui mesure, il faut une sorte d'intuition qui permet de deviner tout ce qu'il y a de richesse, d'avenir dans une œuvre présente. »
En comprenant les difficultés auxquelles monsieur Hébert était en butte, nous l'en admirons davantage encore pour le tact et la dextérité consciencieuse avec lesquels il a accompli son œuvre. Nous pouvons affirmer que c'est un succès.
Car ce livre, où nous avons un peu trop insisté sur les défauts, peut-être parce que les qualités en sont trop évidentes, ce livre est très utile et très agréable. On peut par lui avoir une idée juste de notre jeune littérature, entrevoir ce que l'on peut en attendre. Il nous donne des aperçus très vrais des œuvres qu'il juge. Et ce volume de monsieur Hébert, outre l'avantage de nous renseigner si bien et si exactement, a celui d'être d'une lecture facile et fort agréable.
(Hector de Saint-Denys Garneau, Oeuvres, Montréal, PUM, p. 216-218)

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