14 mai 2009

Agaguk

Yves Thériault, Agaguk, Québec-Paris, Institut littéraire de Québec-Grasset, 1958, 315 pages.

« Quand il eut atteint l’âge et prouvé sa vaillance, Agaguk prit un fusil, une outre d’eau et un quartier de viande séchée, puis il partit à travers le pays qui était celui de la toundra sans fin... »

À un jour de marche du village, Agaguk choisit un endroit qui lui semble giboyeux, puis revient chercher Iriook, dont il est très amoureux. Les deux comptent vivre loin de la tribu, car Agaguk ne s’entend pas très bien avec son père, Ramook, et ne veut pas partager Iriook, tradition à laquelle il devra se soumettre s’il reste près des siens. La chasse est bonne et ils sont très heureux, d’autant plus que, bientôt, Iriook est enceinte. Ayant entendu dire qu’un dénommé Brown, un marchand illégal, était au village, Agaguk s’y rend pour lui vendre ses peaux. Comme le trafiquant n’offre que de l’eau-de-vie et du sel en échange, Agaguk veut reprendre ses peaux, mais Brown lui rit au nez. Durant la nuit, Agaguk reprend son butin et met le feu à la hutte du trafiquant qui est transformé en torche vivante. Il revient chez lui sans rien avouer à Iriook et c’est au poste de la compagnie de la Grande-Baie qu’il va vendre ses pelleteries.

Iriook met au monde un garçon, Tayaout, ce qui comble Agaguk. Pendant ce temps, un policier, Henderson, enquête sur la mort de Brown. Au moment où il va abandonner, Ramook le tire à bout portant. Toute la bande se rue sur lui, on lui enlève le foie et les parties génitales pour les dévorer.

Quelques saisons passent et une nouvelle menace plane sur le couple Agaguk-Iriook. Un mystérieux loup blanc, qui incarne les forces du mal, rode autour du campement. Il veut s’en prendre à Tayaout. Il évite tous les pièges d’Agaguk jusqu’au jour où les deux s’affrontent dans un face à face terrible. Agaguk, vainqueur, y laisse une partie de son visage.

Iriook le soigne patiemment, s’occupant de lui, de Tayaout, allant chasser à sa place, assurant leur survie. Agaguk finit par guérir mais il est méconnaissable, d’une laideur repoussante. Iriook finit par accepter cette laideur. C’est ici que la relation entre les deux amants va changer. Iriook a gagné en assurance et prend des initiatives, comme tenir tête verbalement à son mari ou lui faire des avances sexuelles, ce qui heurte Agaguk. Il a beaucoup de difficulté à accepter ces changements, mais en même temps il aime beaucoup sa femme.

Quelques saisons passent et un nouveau policier, Scott, cette fois-ci accompagné de quelques experts, se présente au village pour enquêter sur les morts de Brown et Henderson. Ramook, craignant d’être accusé, dénonce son fils. Scott, accompagné de Ramook et du sorcier Ghorok, se présentent au campement d’Agaguk. Comme ce dernier a été mutilé très sévèrement, ils n’arrivent pas à l’identifier formellement. Plus encore, Iriook a la présence d’esprit de faire valoir que cet homme n’est pas Agaguk. Bien sûr, Scott n’est pas dupe, mais en même temps il sait qu’une accusation ne tiendrait pas devant un tribunal. Plus encore, il soupçonne Ramook et est bien décidé à le confondre. Il réunit tout le village et l’oblige à faire sa déposition devant toute sa tribu. Celui-ci finit par se trahir. Dès lors, tout son clan se retourne contre lui et Ghorok. Les deux sont arrêtés, emmenés au Sud, jugés et pendus, apprend-on quelque temps plus tard.

Le reste du roman dénoue le conflit entre Agaguk et Iriook. Cette dernière, enceinte, veut que son mari lui promette de laisser la vie à leur nouvel enfant si c'est une fille. Or, la tradition veut qu’on élimine les premières filles, question de survie. Pour Agaguk, c’est une lutte intérieure terrible. La femme ne devrait pas avoir son mot à dire et Iriook ose lui tenir tête, même s’il la bat sauvagement. Elle le harcèle, lui tient tête, lui fait valoir qu’en dehors du clan, la tradition n’a plus sa raison d’être, qu’il est un nouvel homme, qu’il doit donner une vie en échange de celle qu’il a prise... Agaguk la laisse dire, se promettant au moment venu de faire ce qui doit être fait. Quand la fille naît, comme il s’apprête à l’étrangler, Iriook s’oppose férocement à lui. Une discussion, faite de menaces de départ, s’ensuit. Agaguk, qui aime profondément Iriook, finit par comprendre qu’il tuerait son bonheur en tuant la petite fille. Par amour pour sa femme, il accepte de laisser la vie à la petite fille. « Iriook pressait la fille contre elle, la cachait entre ses seins. Et lentement, aussi graduellement qu’elle était venue, la haine disparut de son visage. Ce fut un regard d’une muette tendresse qu’elle leva vers Agaguk. » Ce denier est récompensé sur-le-champ, puisque sa femme met au monde un second enfant, un garçon, cette fois-ci.

Cette œuvre magistrale a fait le tour du monde. C’est un roman qui a tout pour lui : des personnages complexes, une intrigue captivante et un contenu très riche. Si on ajoute à cela l’exotisme, des scènes de sexualité et une violence troublante, on comprend fort bien son succès. Mais ce qui aurait pu n’être qu’un bon roman d’aventures, à la Jack London, est ici d’un niveau supérieur : toute la relation entre Agaguk et Iriook, l’émancipation de la femme, puis celle de l’homme, tous deux porteurs de traditions millénaires, font de ce roman une œuvre à la portée universelle. Bref, roman policier, roman d’aventures, romans de mœurs et, pourquoi pas, roman d’amour, voilà la richesse de ce roman, l’un des plus grands jamais écrits au Québec. *****

Agaguk en images
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