12 octobre 2007

Nouvelles et Récits

Alphonse Gagnon, Nouvelles et Récits, Montréal, Beauchemin, 1913, 140 pages. (1re édition : Québec, C. Darveau, 1885)

Le recueil de Gagnon compte un longue nouvelle de 85 pages (Angéline), une plus courte de 20 pages (Geneviève) et quatre autres textes qui tiennent davantage de l’essai que du récit.

Dans « Angéline », il raconte l’histoire d’un aristocrate normand, le comte de Raimbault, veuf inconsolable et dépité de ce qui se passe à la cour de Louis XV. Il décide de traverser en Louisiane, laissant chez un ami ses deux enfants dont sa fille Angéline, 18 ans, et jolie comme tout. En Amérique, il change de nom, devient Jean Villars, est enlevé par des Indiens, les Chichacas, et gardé prisonnier pendant un an. Entre-temps, ses deux enfants, dont la jolie Angéline et son petit frère de cinq ans sont arrivés en Louisiane, ne trouvant pas leur père. Angéline se lance à sa poursuite, ce qui l’amène en Nouvelle-France. Et son père, enfin libéré, se lance aussi à la recherche de sa fille, et débarque en Nouvelle-France. Comme il a changé de nom, ils ne réussissent pas à se rejoindre. La jeune fille, si jolie soit-elle, est entrée chez les Religieuses de l’Hôtel-Dieu à Québec. Quatorze ans passent. On est le 13 septembre 1759, l’intrépide et entêté Montcalm vient de céder devant le ténébreux Wolfe. Le vieux comte, devenu simple soldat, est blessé lors de la bataille sur les Plaines et transporté à l’Hôtel-Dieu. Lui et sa fille finissent pas se reconnaître. Plus encore, toute la famille est réunie : le jeune fils du comte s’est engagé dans l’armée française. Bref, les deux enfants sont là pour fermer les yeux de leur père mourant.

Dans « Geneviève », Gagnon raconte l’histoire très mélodramatique d’une femme et de ses trois enfants, abandonnée par un ivrogne de mari, un pendard qui s’est acoquiné avec les tristement célèbres brigands de Cap-Rouge. « Time is money » est une causerie (sic) dans laquelle l’auteur développe l’idée qu’il faut meubler son temps par des « travaux nobles de l’esprit » plutôt que de courir après l’argent. Dans « St-Jean-Port-Joli », on a droit à une légende locale, celle d’une femme, pauvre et sans nom, seule avec son enfant dans une vieille masure bringuebalante, qui aurait été foudroyée par le tonnerre.

Dans « Philosophie pratique de Socrate », Gagnon nous résume quelques aspects de la pensée de ce philosophe qu’il admire parce qu’il s’occupe des « règles qui doivent diriger notre conduite ». Enfin, dans « La France », il exhorte ses compatriotes à conserver leur lien privilégié avec la mère patrie et, surtout, il les met en garde « contre une tendance déplorable et vraiment incompréhensible : celle de se servir à chaque instant de mots anglais … comme si notre langue n’était pas assez riche pour exprimer toutes nos pensées ».

Gagnon est très moralisateur. Il débute souvent ses récits par une longue dissertation, pour être sûr qu’on comprenne bien ses intentions. Ainsi le début de Geneviève : « De tous les maux de l’humanité, aucun n’est plus déplorable que l’ivrognerie. » Le récit, mélodramatique à souhait, est mené tambours battants, l’auteur ne s’arrêtant pas sur les divers épisodes qui le composent. Et il est écrit à l’ancienne, avec beaucoup d’intrusions d’auteur, de naïves adresses à ses lectrices : « Vous êtes sans doute anxieuse, aimable lectrice, de connaître le sort d’Angéline. » Bien entendu, l’« azur » tient lieu de « ciel » et l’« onde », de l’« eau ». **½

Extrait
Le vieillard, qui dormait en ce moment d'un léger et pénible sommeil, se réveilla. Ses regards, pleins d'intelligence et de douce tristesse, rencontrèrent ceux de la noble fille. Il la pria de vouloir lui soulever la tête. Dans l'effort qu'il fit pour s'aider dans ce mouvement, un médaillon s'échappa soudain de sa poitrine. A la vue de cette relique, un éclair sillonna l'esprit de Sœur Marie de la Croix.
« — Mon père ! s'écrie-t-elle.
— Ma fille ! mon enfant ! répliqua le vieillard, et la tête d'Angéline retomba sur le sein de M. de Raimbaut, qui eut encore assez de forces pour la presser de ses mains tremblantes. Angéline venait de reconnaître son père, et M. de Raimbaut retrouvait sa fille.Au cri de la religieuse, on accourut ; on la trouva la tête inclinée sur la poitrine du vieillard.— Ma pauvre enfant! » répétait encore celui-ci.
Les religieuses contemplaient en silence cette scène émouvante, où l'amour paternel et l'amour filial se confondaient dans une suprême étreinte.[…] A peine une demi-heure s'était-elle écoulée depuis le moment où le malade avait parlé à Supérieure, qu'on vit entrer le jeune officier. Il s'avança vers M. de Raimbaut qui lui tendait les bras en portant sur lui des regards d'un indicible bonheur, tandis que ses lèvres répétèrent ces mots : « Mon fils ! ta sœur! » C'était son fils, Léon de Raimbaut, qui, après avoir fait un cours d'études en France, avait embrassé la carrière des armes.[…] « — Ma sœur! dit-il en s'avançant vers elle et lui tendant les bras. — Mon frère! » et ils tombèrent dans les bras l’un de l'autre sans pouvoir exprimer d'autres paroles.
Un moment après, ils revinrent tous deux dans la chambre du malade. Plusieurs religieuses étaient agenouillées, car le vieillard se mourait.Ses deux enfants se placèrent à ses côtés, et pressèrent de leurs mains tremblantes celles de leur père. Ils étaient muets d'angoisse.
Après quelques instants d'un pénible silence, le malade ouvrit les yeux, jeta sur ses deux enfants un regard d'adieu, ses lèvres remuèrent, mais ne purent rendre aucun son, sa poitrine se souleva, et son âme heureuse s'envola vers l'Éternel en qui elle avait toujours espéré. (p. 78-80)

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