16 septembre 2007

Les Soirs rouges

Clément Marchand, Les Soirs rouges, Trois-Rivières, Le Bien public, 1947, 183 pages

Même si le recueil de Marchand ne fut publié qu’en 1947, n’oublions pas que certains poèmes ont été écrits 17 ans auparavant, en peine Crise économique, alors que l’auteur n’avait que 18 ans. Les dates sont importantes si on veut attribuer à ce recueil sa juste valeur. Les Soirs rouges s’ouvrent sur un poème liminaire, suivi de deux parties. Disons-le d’entrée, la première est de beaucoup supérieure à la seconde.


Récitatif de la bonne souvenance
L’auteur raconte son pèlerinage sur les lieux de son enfance. Tout un monde se réanime, ressurgit du passé, un peu à la manière du vieux soldat canadien de Crémazie. Avec sa sœur, il se présente devant la vieille maison abandonnée. « Nous retrouvons, ce soir, la terre maternelle / Et sa force de pain et sa douceur de lait. » Ils entrent. Et voilà qu’ils retrouvent les aïeux, leurs « visages d’enfant », les « saisons de l’amour », le cri des ouvriers moissonneurs, les « carreaux des étables vieillottes », l’âtre éteint, la table à deux battants, le banc des sceaux, l’humble croix noire, etc. À la fin du poème, l’auteur comprend qu’il lui faut faire son deuil de ce monde illusoire : « La main du sort a clos le seuil et fermé l’huis. »


PREMIÈRE PARTIE
Prélude - Les prolétaires - Cri des hommes - Vie d’un quartier - Soir à Montréal

Avec cette suite de poèmes, écrits au début des années 1930, en pleine Crise, la ville fait une entrée plutôt apocalyptique dans la littérature québécoise. Montréal, la ville rouge, la « ville-monstre » apparaît comme une force brutale, mal contenue, pleine de bruit et de fureur, sale et corrompue, non encore délivrée des « laides pourritures ». La première victime de ce monde déshumanisé, c’est le prolétaire « parqué dans les faubourgs ». C’est un paysan déchu qui, dans un moment « de stupide vertige », a quitté « l’agreste paix du village natal ». Ce « traîne-la-misère » regrette amèrement sa campagne, son paradis perdu. Il travaille dans des usines, broie du minerai dans des enfers de feu et de souffre, devant des machines cruelles qui mangent sa vie. Et pour lui faire oublier son triste sort, quand « l’amertume du jour desserre son étreinte », il ne reste que la nuit : « La nuit aux yeux de forge et que le rut égare / Dans les dédales du plaisir, et qui tord / Sous le poids des désirs qui torturent son corps. » La ville est une bête qui se repaît du sang des ouvriers. Déjà ceux-ci lèvent « des poings révoltés », « clament le vain tourment de leurs souffrances arides / Et l’immense dégoût de leur coeur révolté ». Quand l’ouvrier est devenu vieux, il erre sans but dans des parcs, ou dans son petit quartier triste, là où les petits boutiquiers, la main sur la « bedaine sphérique » attendent des chalands qui ne s’arrêtent pas.

C’est dans ce monde que « s’édifie la maison des poètes nouveaux ». Marchand veut engager sa poésie auprès de l’ouvrier, « sonner (s)a défense en des hymnes vengeurs et des plains-chants brutaux ». Il veut que son « verbe rouge éclate et forlance les maux ».


DEUXIÈME PARTIE

Journal - Saisons mortes - Prosodies de novembre - Maléfices - Paroles aux compagnons


Dans la deuxième partie, Marchand est plus près de Nérée Beauchemin que d’Alphonse Desrochers, ses deux mentors. Le ton est plus intime mais en même temps plus conformiste, plus sobre, moins prégnant. Dans « Journal », on retrouve les thèmes romantiques classiques : la nostalgie du passé, la fuite inexorable du temps et la nature éternelle, l’appel de l’ailleurs, la solitude, les désillusions de l’âge, l’amour refuge. Dans « Saisons mortes » et « Prosodie de novembre », le mal-être, le sentiment d’une perte sinon la mort sont très présents. Dans « Maléfices », sur un mode fantaisiste, on retrouve l’ombre du vice qui plane sur la ville, une obsession chez l’auteur. Pour le reste, ce sont de petits tableaux urbains dans lesquels il campe tantôt un personnage aperçu, tantôt un lieu. Enfin, dans « Paroles aux compagnons », poème qui fait dix pages, Marchand témoigne de son profond attachement au monde ouvrier, de son empathie pour toute cette génération de déshérités, maltraités par l’histoire. « Et si parfois, avec aveuglement, la vie / Frappe sur vous des coups trop durs et trop constants / Songez que je suis là et que je vous attends / À mi-chemin, pour le partage de la peine… »

Aujourd’hui, on fait une bonne place à Clément Marchand dans l’histoire de la littérature, ce qui n’a pas toujours été le cas. Marchand représente bien le poète de son époque, en équilibre instable entre la campagne et la ville, entre la morale catholique et la liberté, entre l’ordre et l'aventure. C’est un poète tourmenté par ses propres démons intérieurs, mais aussi très lucide, bouleversé par la Crise, par le drame humain qui résulte de l’incurie du grand capital. Il a épousé la cause des ouvriers, a engagé sa poésie dans leur combat. Il a su trouver les mots justes et forts pour témoigner de son indignation. On regrette seulement qu’il n’ait pas continué à vilipender les injustices sociales, là où me semble-t-il sa poésie était à son meilleur. (***** pour la première partie; *** pour la seconde)

Extrait

Ah! nous avons senti sur nos fronts le dégoût
Des fastueux viveurs que nourrit ta luxure,
Et les dérisions nous ont poussés à bout
De ceux-là qu'ont souillés tes caresses impures.
Dans la clarté de sang qui suinte des verrières,
Nos clameurs épuisées longent les édifices.
Ville du népotisme et de la forfaiture,
Tes cloches ont sonné la fin de nos misères.
Nous frissonnons de haine à ton vent d'injustice.
Une colère abrupte a martelé nos tempes.
Nos muscles ont frémi de l'instinct qui les trempe
Et nous avons senti dans nos veines le sang
Revigorer nos bras et nos poings impuissants.
Vers toi, vers les foyers opulents où l'or luit,
Vers tes hôtels de quiétude et de lumière
Nous crisperons nos poings durcis par la colère.
Nous n'écouterons plus, au fond de nos vains songes,
Planer ta voix mielleuse et lourde de mensonges.
Nous secouerons le joug qui fit courber nos têtes.
Nous coifferons nos fronts du souffle des tempêtes,
Et, torses nus, mi-fous, semblables à des bêtes
Qu'affolerait le fouet de rages indomptées,
Nous bondirons vers toi, ville immonde, vers ceux
Dont les exactions firent de nous des gueux.
Affranchis de la peur qui nous rivait aux lois,
Nous heurterons tes huis de nos poings révoltés,
Et les nuits frémiront à l'accent de nos voix.
Nous surgirons enfin des humides taudis,
Blêmes, le cœur vidé de toute pitié vaine;
Nous irons, emportés par des souffles de haine,
Vers les centres nerveux de la ville où naguère,
Attirés par l'appât trompeur d'un vil métal,
Nous vînmes, confiants, étreindre nos misères
Et heurter notre rêve à ton grand cœur brutal.
Nous crierons notre audace à qui voudra l'entendre
Et, ruinant l'orgueil des élégants faubourgs,
Nous abattrons les toits, nous faucherons les tours.
Nos hordes rouleront, laissant l'affreux dégoût
Derrière elles flotter au clocher des églises
Qui, seules dans la nuit, seront encor debout.
Et quand tout fumera sur tes anciennes gloires,
Quand, de tes flancs troués, crouleront les trésors
Dont se souillent les mains rougies par les victoires,
Lorsque l'aurore, entre tes murs démantelés,
Dissipera l'horreur des viles cruautés,
Alors, nous, tes dompteurs, ayant maté ton corps
Et purifié tes chairs vicieuses par les flammes,
Ivres, nous fouillerons au fond de ta grande âme
Pour voir s'il reste en elle un peu d'humanité. (p. 46-47)

1 commentaire:

maphto a dit...

Bonjour, je suis tombé sur votre blogue par hasard. Intéressant. J'aime également la litt. québécoise ancienne. Au plaisir de vous lire.