27 avril 2010

Gustave ou un héros canadien

Alphonse Thomas, Gustave ou un héros canadien, Montréal, Librairie Beauchemin, 1908, 376 pages. (3e édition revue et corrigée) (1re édition : 1882)

Le roman est sous-titré « Roman historique et polémique ». Le projet d’Alphonse Thomas est expliqué clairement dans l’avant-propos : « Dans un pays habité par une population mixte en fait de croyances religieuses, il est bon et utile que les catholiques aient sous la main un manuel de controverse qui soit comme un arsenal où ils puissent trouver avec facilité une réponse aux arguties qui leur sont tous les jours répétées par les protestants. Mais un manuel de controverse est généralement trop sérieux et par conséquent d'une lecture peu attrayante ; il lui manque la forme dialoguée et populaire accessible à tous.

L'auteur de Gustave a cru combler une lacune et rendre service à la cause catholique en présentant sous forme de roman les questions de controverse qui surgissent le plus ordinairement et qui peuvent offrir quelque danger pour la foi. »

L’action commence à Montréal en 1854. Encore enfant, Gustave Dumont a été confié à ses grands-parents, de fervents catholiques. Son père et sa mère se sont exilés aux États-Unis et ont embrassé la religion protestante. M. Dumont, le père de Gustave, est même devenu pasteur à Burlington. Aujourd’hui, leur fils a 16 ans. Il a décidé de le rapatrier et d’entreprendre sa conversion. Mais les grands parents et les professeurs de Gustave ont prévu le coup et lui ont donné les moyens de défendre sa foi, soit un livre qui fournit des réponses à toutes les objections. Dans la suite du roman, le lecteur a droit à d’interminables discussions entre Gustave et son père ou les amis protestants de celui-ci. Tous les différends entre les catholiques et les protestants y passent : la confession, le pape, les saints, les statues, le purgatoire, l’immaculée conception…. Gustave n’en finit plus de confondre les détracteurs de sa foi.

Quelques mois passent. Ses parents déménagent à Saint-Louis, puis à Saint-Joseph, à 96 milles plus au sud, pour fonder une nouvelle secte protestante, « l’Église évangélique du Christ ». Les nouvelles convictions de M. Dumont durent peu : il rencontre des Mormons qui le convertissent. Il décide de partir au Lac-Salé (Salt Lake city). Comme sa femme, reconvertie au catholicisme, refuse de le suivre, M. Dumont l’abandonne, tout comme sa fille. Lui et son fils se rendent à Omaha, pour rejoindre une caravane de convertis mormons en route vers le grand Lac-Salé.

À partir d’ici, on délaisse les discussions religieuses; le roman devient un véritable récit d’aventures. Plusieurs événements se succèdent : la caravane vient bien près de se faire écrabouiller par un troupeau de buffles, une jeune fille est enlevée par un Autochtone, Gustave sauve la vie d’un de ses compagnons lors d’une chasse aux buffles, Gustave avec deux de ses amis s’égarent dans l’immense plaine et échappent de justesse à des loups, la caravane est attaquée par des Autochtones. Dans toutes ces aventures, Gustave, qui manie aussi bien le fusil que la Bible, se comporte en héros. La caravane arrive finalement à Lac-Salé, la Jérusalem des Mormons. La ville est belle et harmonieuse, mais Gustave a tôt fait de découvrir que les prophètes, polygames, s’en mettent plein les poches.

Le gouvernement américain impose à la communauté mormone un gouverneur. Plusieurs décident de quitter la ville sainte. M. Dumont et son fils décident de se joindre à une caravane vers le Canada. Cependant, ils s’arrêtent à Fort Larimée où M. Dumont trouve un travail rémunérateur. Le colonel du fort, ayant appris le désir de Gustave de revoir sa mère et sa sœur, lui confie une mission qui doit le mener à Saint-Louis. Comme il a promis à sa mère de lui ramener son père, il ne fait que s’enquérir de ses nouvelles sans la rencontrer. Il poursuit sa route vers Montréal pour accomplir une autre promesse, cette fois-ci à ses grands parents : les revoir lorsqu'il aura 20 ans. Pendant ce temps, dans un moment d’ennui, son père lit le livre que les enseignants ont confié à Gustave pour se défendre contre les protestants. L’illumination se fait en lui, il retrouve sa foi catholique et décide de revenir vers sa femme. Gustave, sur la route du retour, le rencontre miraculeusement à St-Louis. Les retrouvailles sont émouvantes. Tout le monde habite un temps chez M. Lewis, un ami qu’il s’était fait à leur arrivée. Celui-ci a une fille. Elle et Gustave se font les yeux doux. La famille décide de rentrer à Montréal, mais quelques mois plus tard, revient à Saint-Louis pour s’y établir. Gustave épouse Clara.

Très pénible à lire, surtout dans la première partie, à moins que vous aimiez les longues discussions sur le sexe des anges. « GUSTAVE OU UN HÉROS CANADIEN pourrait être considéré comme l'aboutissement de la campagne contre les mauvaises lectures inaugurée officiellement en 1845 par la fondation de l'Œuvre des bons livres. On voulait combattre les mauvais romans, en particulier par la rédaction d'honnêtes ouvrages. On sacrifiera à l'imaginaire pour mieux faire passer le message. Mais, avec le temps, le camouflage disparaît et le souci didactique se révèle sans pudeur. C'est Alphonse Thomas qui est allé le plus loin en ce sens en présentant sous forme de dialogue un véritable traité d'apologétique. » (DOLQ)

Extrait
— Vous prétendez donc que nous adorons la sainte Vierge ?
— Non, je ne prétends pas cela.
— Alors, nous ne rendons pas à Marie ce qui n'est dû qu'à Dieu. Nous avons pour principe que celui qui honore la mère honore le fils davantage. Si le catholique vénère Marie et lui rend hommage, c'est parce qu'elle est la mère d'un Dieu, la mère de Jésus-Christ, qui a lui-même aimé et honoré sa mère plus que nous pouvons le faire nous-mêmes. Comme lui, nous aimons à l'appeler notre mère, à l'invoquer, sachant d'avance que son Fils ne saurait rien lui refuser.
— Mais, dit madame Dumont, ceci ne démontre pas que Marie a été conçue sans péché.
— Maman, que veulent donc dire ces paroles que l'ange a prononcées, lorsqu'il vient annoncer à Marie le mystère de l'Incarnation : Je vous salue, pleine de grâce.
— Qu'est-ce que cela prouve ?
— Cela prouve que Marie n'aurait pas joui de la plénitude des grâces, si elle eût été entachée du péché originel.
— Je ne comprends pas bien, reprit madame Dumont, explique-toi mieux.
— Être pleine de grâce, maman, veut dire jouir de la plénitude de la grâce. Or, si Marie eût été entachée du péché de nos premiers parents, lors même qu'elle aurait joui de toutes les grâces, l'ange envoyé de Dieu n'aurait pu lui dire : Je vous salue, pleine de grâce. Mais afin de mieux m'expliquer, je vais vous lire les remarques suivantes que je trouve dans mon catéchisme; les voici :
Nous, catholiques, croyons que Marie est immaculée, parce que Dieu en a fait une créature toute spéciale et plus élevée que les autres. Quand il a dit au serpent : J’enverrai une femme qui t'écrasera la tête, cette seconde Ève fut créée à l'instant même. La première Ève ayant été la cause de la chute de l’homme, cette seconde devrait le relever. Marie est donc venue au monde par la volonté et la parole de Dieu. Si elle n'est apparue que plus tard, nous n'avons rien à y voir. Dieu avait ses desseins. Non, Marie, comme fille de Dieu le Père, mère de Dieu le Fils, et épouse du Saint-Esprit, dignités que Dieu seul peut conférer, dignités qui n'appartiennent qu'à elle, Marie n'a pu être coupable ou souillée d'aucune tâche du péché. Cette pensée est certainement contraire à la raison et à la foi. Nos frères séparés croient pourtant à l'œuvre du Saint-Esprit dans l'incarnation de Jésus ; pourquoi leur serait-il plus difficile de croire que Marie est l'œuvre de Dieu ? Les deux œuvres sont les mêmes ; il y a parfaite liaison entre elles et on ne peut, avec raison, les séparer. (pages 56-57)

24 avril 2010

Contes rustiques et poèmes quotidiens

Louis-Joseph Doucet, Contes rustiques et poèmes quotidiens, Montréal, Yon, 1921, 93 pages.

Louis-Joseph Doucet a écrit beaucoup de livres qu’il a publiés à son compte, ayant hérité des éditions Yon de son beau-père. Il a commencé à publier en 1908 et Contes rustiques et poèmes quotidiens est son vingt et unième livre en 13 ans! Et, comme le laisse penser cette petite introduction, il aurait été préférable qu’il ne publie pas tout ce qu’il a écrit et, plus encore, qu’il se donne la peine de bien éditer ce qu’il publiait. La composition typographique et la révision linguistique sont pitoyables.

On pense avoir tout vu. Mais je n’avais jamais rencontré un tel fouillis, à tel point qu’on se demande si ce collage n’est pas ce qu’il y a de plus significatif dans ce livre. Bien entendu, telle n’était pas l’intention de l’auteur. Le livre commence par une nouvelle, « Contes des maquignons ». Quelque part au nord de Saint-Vallier, à Québec, un maquignon violoniste est tué en tentant d’intercepter un cheval fou qui menaçait d’écraser une fillette malade. Dans la partie suivante, on s’attend à trouver une autre nouvelle, surtout que le titre « Oraison funèbre d’un copain par Berthel » nous semble très éloigné de l’univers rustique de la première nouvelle. Surprise, nous sommes toujours dans le même récit. Il en sera ainsi pour les cinq chapitres qui suivront, même si les personnages du début disparaîtront. Au chapitre suivant, sans autre indication qu’un nouveau titre, « Le vieux missionnaire », nous voici transportés dans une autre histoire, celle d’un vieux prêtre qui, à l’hôpital, reconnaît un ancien converti, lui aussi au seuil de la mort.

Au-delà de ces deux récits, on lit un ensemble de textes qui ressemblent à des parties de journal intime. Suivent deux lettres, puis 10 poèmes, un autre récit, puis pour finir quatre autres poèmes. L’unité de tout cela? La réponse est simple : il n’y en a pas!

J’ai déjà donné un aperçu des deux premiers récits. Le journal, les lettres mettent en scène l’auteur, un homme à l’âge des bilans, qui a renoncé à ses rêves de gloire et d’argent, qui a vécu sans doute beaucoup de misères (désillusions professionnelles, morts de jeunes enfants…). Il sait que le temps joue dorénavant contre lui (il n’a pourtant que 47 ans!). Il se pose des questions sur la part du fatum et celle du talent dans le déroulement d’une vie («Il y a certainement des penchants qui nous poussent, nous ne sommes libres que jusque dans une certaine mesure dans nos actions éloignées, c'est-à-dire plutôt dans l'ensemble de notre morale et de notre conduite. N'est-il pas vrai que l'existence est remplie de contingences imprévues... », p. 46-47). Il se permet quelques remarques sur certains événements de son temps. Il égratigne au passage les Exotiques : « Il y en a eu à Montréal, plutôt deux qui ont fait des succès par reflets d'occasion, du byzantisme. Allons, n'en parlons plus. L'art véritable vient du ciel, et c'est une autre histoire. » (p. 53). Il laisse paraître une certaine irritation face aux suffragettes, ce qui mérite une longue citation : « Et il songea que cette femme était une suffragette effrénée, qui se donne, et que l'on prend souvent, comme un de ces caractères forts et bien formés. On se sent alors porté à demander à cette madame aux yeux farouches: "En quel couvent avez-vous reçu et pris celle éducation ? / "Quelle fierté romaine vous anime ?" […] Qu'ont-elles donc les femmes à se rebeller contre rien et contre tout ? Quand elles se marient, elles devraient savoir qu'il est probable qu'elles auront et élèveront des enfants, que la vie partout est une misère si l'on ne prend que le mauvais côté des choses. C'est aux femmes à être meilleures que les hommes, - et c'est là leur honneur-. N'étant pas aux prises comme les maris à lutter au long des chemins, dans les occasions non recherchées de l'ébranlement de toutes les bonnes résolutions; la femme n'a qu'à travailler au foyer, en s'habituant à la patience. / La femme doit elle-même montrer sans cesse et partout de la bonté et tâcher d'attirer et retenir son mari par tout autre moyen que la menace et l'intimidation, quand elle sait que l'homme est instinctivement rebelle. »

Quant aux 14 poèmes, la plupart sont un peu tristes, ceux d’un homme désillusionné. Tout de même, deux de ceux-ci sont des déclarations d’amour, la première dédiée à la France (une adresse au maréchal Foch en visite à Québec), la seconde dédiée à sa femme dont voici un extrait :

ÉPOUSE DU PASSANT
Dédié à ma femme YVONNE

Épouse du passant, et toi-même passante,
Que dirais-tu de moi si je t'offrais des vers
Saisirais-tu l'écho du refrain que je chante.
Ne verrais-tu toujours mon cœur qu’à son revers

Tu sais que je t’aimais et que je t’aime encore,
Que tous tes dévouements gardent en moi leur prix […]

Tu vieilliras, ployant sous ton joug vertueux.
Si tes pas sont plus lents, tu connaîtras la route
Pour l’avoir parcourue en souffrant pour nous deux.

Moi je ne me plains pas, je finis ma carrière :
J'avance lentement avec humilité.
Les pleurs ne tremblent pas au bord de ma paupière :
J’ai nettoyé mon cœur de toute vanité.

[…]
Mes vers sont maladroits, et pourtant je les aime
Après une retouche en leur humanité:
Ils savent mes aveux, ignorent le blasphème;
Je veux les corriger avec sincérité.

[…]
Toi qui, sans le savoir, soutenais ma chimère.
Aux jours où ma pensée errait dans un grenier;
Toi qui versas pour moi quelques larmes amères.
Reine des premiers vers, inspire mes derniers.

Le silence et l'oubli couvriront ma poussière,
Les herbes sur le marbre assombriront mon nom,
Mais toi tu reviendras répandre une prière
Au-dessus de la fosse où tous nous nous tournons.

Harmonie! harmonie immuable et divine,
Toi qui soutiens l'espoir que la vie a lassé,
Sous ton souffle pieux mon pauvre front s'incline,
Et tu gonfles le cœur du passant délaissé…

Louis-Joseph Doucet sur Laurentiana

Contes rustiques et poèmes quotidiens
La Chanson du passant

20 avril 2010

La Vie s’ouvre. Intimités

Alberte Lanctot, La Vie s’ouvre. Intimités, Montréal, Le Devoir 1935, 151 pages.

« MME ALBERTE LANCTÔT a écrit deux volumes en prose rythmée : La Vie s'ouvre ... Intimités (1935), Les Joies certaines (1942). Dans le premier, c'est une maman qui raconte, avec des mots charmants, avec des notations fines et légères et, à certains moments, avec des phrases bien senties et pleines d'émotion, « les menus faits d'une vie d'enfant, sa studieuse et attachante jeunesse ». […] Ces poèmes apparaissent comme autant de croquis sans surcharge, d'une simplicité gracieuse, d'un charme exquis. » (Camille Roy)

Rien n’est plus simple que « La vie s’ouvre… »! Alberte Lanctot raconte, dans un récit versifié, sa relation amoureuse avec son fils Jacques, à partir du moment où elle le porte jusqu’à ce qu’il devienne prêtre. Le ton enfantin y est : « Tu veux, mon trésor, essayer tes premiers pas / tout seul, comme un vrai petit homme? » Ainsi on va de la première dent aux premiers pas, du premier mot («Ce tout petit mot de "maman" / tu viens de le dire pour la première fois») aux premières prières, des premiers jeux à la découverte de la neige…

Son fils va grandir, se consacrer corps et âme aux sports, rencontrer des filles, avant d’annoncer à sa mère qu’il veut devenir prêtre, ce qu’elle acceptera difficilement : elle le voyait déjà comme un grand avocat. Veuve, ce fils deviendra son soutien. Ce sont de véritables lettres d’amour qu’elle lui écrit depuis l’Europe où elle voyage : « Eh bien! ces lettres que je t'enverrai, / je les ferai si longues et si tendres / tu y trouveras, à la fin, tant de baisers, / que tu auras vite fait de comprendre / entre les lignes, et de découvrir / ce que je ne voudrai pas dire: / l'ennui, le grand, l'immense ennui / que j'ai de toi toujours, mon unique chéri! »

Ce n’est pas vraiment de la poésie, malgré la disposition du texte en vers. Il n’y a aucun travail sur le langage. Il n’y a pas la moindre idée originale dans tout le recueil. Les faits, les sentiments sont évoqués en toute simplicité, comme sait le faire une mère aimante pour ses enfants.

POUR TOI... VERS TOI

Pour toi, je me suis oubliée
tendrement, constamment,
mais je ne saurais m'en glorifier,
je t'aimais tant!
Puis, ce que je faisais pour toi
tu me le rendais en bonheur, en joies,
et lorsque l'épreuve est venue
mettre son ombre sur ma vie,
c'est ta tendresse qui m'a soutenue,
consolée et m'a prêté son appui.
Maintenant que tous mes rêves en toi
se sont réalisés,
sais-tu bien ce que je voudrais?...
Te ressembler.
J'en serais plus près, il semble, du cher enfant
que la vie éloigne de moi fatalement.
Il faudra te quitter pourtant,
te dire adieu un jour, ma chère joie.
Alors, dans un dernier élan,
ma pensée s'en ira vers toi!

14 avril 2010

Le Carrousel

Marie-Rose Turcot, Le Carrousel, Montréal, Beauchemin, 1928, 120 pages.

Marie-Rose Turcot, un peu comme Michelle Le Normand dans Autour de la maison, nous raconte ses souvenirs d’enfant. Disons-le, dès le départ, le recueil de Turcot n'a pas la qualité de celui de Le Normand, entre autres au point de vue littéraire. Le Normand avait su donner une composition d’ensemble à ses souvenirs : des personnages récurrents servaient de fil conducteur entre les récits disposés de façon chronologique.

Rien de tel chez Turcot. Voici à gros traits les sujets traités dans ses 14 nouvelles : la visite du cirque et l’attirance des chevaux de bois; les jeux et les contes qui ont enchanté son enfance; les frasques des petits garçons qui réussissaient à émerveiller les filles par leur audace; son premier voyage à Montréal marqué par différentes emplettes dans les grands magasins; sa première communion et la peur du péché qui tétanise son âme d’enfant; sa découverte de l’amour alors qu’elle est pensionnaire; le souvenir de Julie, l’idiote du village, happée par un train; l’histoire de Paddy, le chien de Miss Lucy; l’histoire de Sabin, un jeune homme arriviste qui finit par se faire déculotter à la Bourse. Finalement, Turcot présente trois courtes histoires qui mettent en scène Riquet et Criquette, deux jeunes enfants très éveillés : elle décrit une visite à leur grand-mère et leur participation aux événements qui ont marqué les soixante ans de la Confédération : les fêtes du jubilé (60e de la Confédération), la visite de Lindbergh (lire l’extrait) et celle du prince de Galles.

Les récits de Turcot manquent de vivacité. Les enchaînements temporels ne sont pas toujours bien marqués, la description a peu de consistance, les personnages flottent dans un flou narratif. Plus encore, le récit est trop souvent mené comme un résumé et ainsi se succèdent les anecdotes trop vite racontées.

Extrait
Enfin, le grand jour a lui : — c'est le 1er juillet, le Soixantième Anniversaire de la Confédération.
La foule afflue au cœur de la ville, vers la Colline du Parlement. Le soleil auréole de gloire ce réveil de fierté nationale. L'air bruit de murmures joyeux
Sur les pelouses ensoleillées, dominées par les monuments de nos grands hommes, la masse émerveillée a l'œil tendu vers la Tour de la Victoire, comme le minaret d'où s'élèvera bientôt la prière du muezzin
Sur la base que forme la ruche en effervescence, les commandements militaires coupent l'air, tranchent les régiments qui se dispersent pour venir s'aligner à l'entrée de l'Édifice Central.
Le radieux été inonde de clartés la foule en fête. C'est un flamboiement, une lumière vivante sur les temps héroïques reculés; une trouée lumineuse ouvrant une clairière sur l'avenir de notre jeune pays.
Le clairon annonce l'instant qui va suivre. L’ivresse se mêle à la curiosité intense ; la multitude se cabre dans une sorte de ronronnement, le frisson sacré d'un peuple sur lequel passe le souffle de l'histoire.
L'allégresse se traduit par le piaffement des chevaux, le vol léger des panaches blancs sur les casques de cuivre des dragons, le pas alerte des Écossais, des Marins et des Cadets et enfin l'arrivée du carrosse vice royal, portant Leurs Excellences Lord et Lady Wellingdon.
Les trois coups de l'heure se détachent clairs et solennels. Le carillon en branle soutenu par un chœur de mille voix lance aux quatre vents des cieux l'hymne O CANADA ! qui prélude à l'ouverture du Grand Jubilé.
Dans un étonnement ravi. Riquet contemple le miracle. […] Mais Riquet a survécu à la parade des pageants, procession de chars allégoriques illustrant les faits et symboles de notre épopée nationale : les Forêts et leurs défricheurs, M. de Monts et les Loyalistes en Acadie, l'arrivée de Jacques-Cartier, Champlain à Québec, Pierre de la Vérendrye explorateur de l'Ouest canadien ; la Traite des fourrures, les Troubadours de Bytown; la Gendarmerie à cheval dans les solitudes de neige ; l'immigration avec son apport divers à la fusion des races ; le Premier Chemin de Fer Canadien , les Pêcheurs sur nos côtes ; l'Histoire du Blé d'or ; le Progrès, l'Électricité ; les Dix Provinces Sœurs ; les Trappeurs et les Indiens et enfin les Arts durai il la Paix. […]
Enfin, des chuchotements, des regards espion ni le firmament. Un vrombissement d'aéroplanes qui tournoient comme une noce d'hirondelles. L’esprit de Saint Louis est signalé solitaire et majestueux. Il fait le plongeon dans l'éther. La nue s'entrouvre, les pieds se dressent, les mains battent l'air, Lindbergh atterrit.
Soudain, un crépitement, une collision ; deux hélices se sont touchées. La queue d'un oiseau vole en éclat! Le compagnon de Lindbergh voyant son avion frappé se lance hors du biplan pour amortir le choc de la chute. Malheureusement, il est trop près de terre, le parachute refuse de s'ouvrir et il est projeté sur le sol horriblement mutilé. (p. 109-111)

Marie-Rose Turcot sur Laurentiana

13 avril 2010

L'Homme du jour

Marie-Rose Turcot, L’Homme du jour, Montréal, Beauchemin, 1920, 206 pages.

Recueil de sept nouvelles.

L’homme du jour
Alberte vient d’épouser Lucien, un jeune avocat ambitieux qui la délaisse.Il veut devenir candidat libéral dans le comté des Deux-Montagnes. Sa jeune femme s’ennuie, revoit un ancien compagnon. Avant que l’irréparable ne soit commis, les deux époux se retrouvent.

Les impressions d’un homme dans une carafe
Scipion Fatout (sic) est un original qui courtise une petite maitresse d’école. Un soir, après une beuverie, il s’endort dans un fossé et il meurt. Son ami Gaspard est chargé d’accomplir ses dernières volontés : le faire incinérer. Gaspard se rend à Montréal et revient avec l’urne. Quand, à son tour, il courtise la petite maitresse d’école, les cendres de Scipion s’animent dans leur urne.

La brodeuse de dragons
Une jeune fille, pour attirer l’attention d’un jeune homme indépendant, lui fait courir le poisson d’avril. Elle l’appelle sur les lieux de son travail et lui demande la couleur des yeux des dragons. Tout tombe bien, puisque le jeune homme, qui se doute de son identité, est aussi attiré par elle. Lors d’une rencontre, chacun abat son masque.

Isola
Isola Julien a eu une enfance difficile entre un père autoritaire et paresseux et une mère bonne mais résignée. Sa famille a souvent déménagé. Isola a travaillé dans une manufacture, mais maintenant elle tient un courrier dans un journal de Winnipeg. Quand ses parents déménagent encore, elle est obligée de les suivre, laissant sur place un jeune homme attristé. Rassurez-vous, les deux finissent par se retrouver.

Nestor et Piccolo
Un mauvais garnement, jeté hors de chez lui à 16 ans, finit par devenir médecin.

Tante Emma
Tante Emma n’a jamais connu l’amour. Pourtant elle est une femme aimante et encore très séduisante malgré ses quarante ans. Elle tombe sous le charme d’un beau jeune homme qui arrive dans la pension où elle habite. Pourtant, c'est à sa nièce que le jeune homme s’intéresse, ce que Tante Emma comprend... non sans un pincement au cœur.

La pupille de tonton Manuel
Bibiane, une jeune orpheline, vit seule avec Tonton Manuel, un pharmacien, et deux vieux serviteurs. Elle s’ennuie dans ce « monde d’antiquités ». Tonton, un vieux garçon, bien qu’il l’aime beaucoup, lui rend la vie difficile. Un jour elle s’en ouvre à un ami de son oncle, le docteur Germain Guérimaux (sic), qui lui déniche un travail dans la fonction publique à Ottawa. Bientôt, elle apprend que son oncle est en train de perdre son commerce. Se sentant responsable de ses malheurs, elle tombe malade. Pendant que son oncle, pour se reprendre en mains, décide de s’engager dans l’armée, le docteur Guérimaux est aux petits soins pour elle. Il en est amoureux (bien qu’il ait 20 ans de plus) et quand il lui déclare sa flamme, elle découvre (eh oui!) qu’elle aussi est amoureuse de lui.

L’auteure commence bien ses histoires, mais ne sait pas comment les développer et encore moins les conclure. La fin arrive sans aucune préparation, comme si l‘auteur voulait se débarrasser de ses personnages devenus encombrants.
Au départ de plusieurs nouvelles, on trouve un conflit de génération ou de classe sociale ou de couple. Pourtant, à l’arrivée, tout se résout dans un « happy end » sentimental. Dans certaines histoires, on rencontre des jeunes femmes qui cherchent à s’émanciper, mais qui refusent d’assumer pleinement leurs choix. Voir l’extrait.

Extrait

Désormais, elle n'avait d'autre parti à prendre que d'accepter sans retour cette vie de bureau dont elle était lasse.
Comme les choses lui étaient apparues d'une façon différente lorsque, dans son lit à colonnettes, Bibi, songeait à venir demeurer en ville! Elle n'avait pas pensé alors à la routine des jours, à la monotonie des heures qui pèsent, à l'entourage de figures ennuyées assoupies sur des dossiers. Elle n'avait pas pensé que, lorsqu'elle serait malade, elle devrait rester seule dans une chambre de pension à regarder passer les lourds camions et les coupés fermés. Elle n'avait pas songé à l'isolement qui la guettait lorsque Marthe Leblond serait mariée. Elle n'avait pas songé à ces examens ennuyeux qu'il lui fallait subir pour assurer sa position. Ses études venaient d'être interrompues, et il lui faudrait tout recommencer, car la fièvre avait démeublé son cerveau, et sa mémoire était vide.
Et puis, Marthe lui avait infligé l'humiliation suprême, l'autre jour, lorsqu'elle lui avait dit, à propos de Maurice Grand-train pour qui elle avait un faible :
« Tu sais, Maurice n'épousera jamais qu'une jeune fille riche. »
Marthe n'aimait pas son cousin, et elle devinait que Bibi était sur le point de s'en éprendre. Elle disait qu'il ruinait son père par ses extravagances d'étudiant, voulant ainsi enlever à Bibiane toute illusion sur ce mauvais sujet. (p. 187-188)


Marie-Rose Turcot sur Laurentiana
Le Caroussel
L'Homme du jour
Nicolette Auclair