24 avril 2010

Contes rustiques et poèmes quotidiens

Louis-Joseph Doucet, Contes rustiques et poèmes quotidiens, Montréal, Yon, 1921, 93 pages.

Louis-Joseph Doucet a écrit beaucoup de livres qu’il a publiés à son compte, ayant hérité des éditions Yon de son beau-père. Il a commencé à publier en 1908 et Contes rustiques et poèmes quotidiens est son vingt et unième livre en 13 ans! Et, comme le laisse penser cette petite introduction, il aurait été préférable qu’il ne publie pas tout ce qu’il a écrit et, plus encore, qu’il se donne la peine de bien éditer ce qu’il publiait. La composition typographique et la révision linguistique sont pitoyables.

On pense avoir tout vu. Mais je n’avais jamais rencontré un tel fouillis, à tel point qu’on se demande si ce collage n’est pas ce qu’il y a de plus significatif dans ce livre. Bien entendu, telle n’était pas l’intention de l’auteur. Le livre commence par une nouvelle, « Contes des maquignons ». Quelque part au nord de Saint-Vallier, à Québec, un maquignon violoniste est tué en tentant d’intercepter un cheval fou qui menaçait d’écraser une fillette malade. Dans la partie suivante, on s’attend à trouver une autre nouvelle, surtout que le titre « Oraison funèbre d’un copain par Berthel » nous semble très éloigné de l’univers rustique de la première nouvelle. Surprise, nous sommes toujours dans le même récit. Il en sera ainsi pour les cinq chapitres qui suivront, même si les personnages du début disparaîtront. Au chapitre suivant, sans autre indication qu’un nouveau titre, « Le vieux missionnaire », nous voici transportés dans une autre histoire, celle d’un vieux prêtre qui, à l’hôpital, reconnaît un ancien converti, lui aussi au seuil de la mort.

Au-delà de ces deux récits, on lit un ensemble de textes qui ressemblent à des parties de journal intime. Suivent deux lettres, puis 10 poèmes, un autre récit, puis pour finir quatre autres poèmes. L’unité de tout cela? La réponse est simple : il n’y en a pas!

J’ai déjà donné un aperçu des deux premiers récits. Le journal, les lettres mettent en scène l’auteur, un homme à l’âge des bilans, qui a renoncé à ses rêves de gloire et d’argent, qui a vécu sans doute beaucoup de misères (désillusions professionnelles, morts de jeunes enfants…). Il sait que le temps joue dorénavant contre lui (il n’a pourtant que 47 ans!). Il se pose des questions sur la part du fatum et celle du talent dans le déroulement d’une vie («Il y a certainement des penchants qui nous poussent, nous ne sommes libres que jusque dans une certaine mesure dans nos actions éloignées, c'est-à-dire plutôt dans l'ensemble de notre morale et de notre conduite. N'est-il pas vrai que l'existence est remplie de contingences imprévues... », p. 46-47). Il se permet quelques remarques sur certains événements de son temps. Il égratigne au passage les Exotiques : « Il y en a eu à Montréal, plutôt deux qui ont fait des succès par reflets d'occasion, du byzantisme. Allons, n'en parlons plus. L'art véritable vient du ciel, et c'est une autre histoire. » (p. 53). Il laisse paraître une certaine irritation face aux suffragettes, ce qui mérite une longue citation : « Et il songea que cette femme était une suffragette effrénée, qui se donne, et que l'on prend souvent, comme un de ces caractères forts et bien formés. On se sent alors porté à demander à cette madame aux yeux farouches: "En quel couvent avez-vous reçu et pris celle éducation ? / "Quelle fierté romaine vous anime ?" […] Qu'ont-elles donc les femmes à se rebeller contre rien et contre tout ? Quand elles se marient, elles devraient savoir qu'il est probable qu'elles auront et élèveront des enfants, que la vie partout est une misère si l'on ne prend que le mauvais côté des choses. C'est aux femmes à être meilleures que les hommes, - et c'est là leur honneur-. N'étant pas aux prises comme les maris à lutter au long des chemins, dans les occasions non recherchées de l'ébranlement de toutes les bonnes résolutions; la femme n'a qu'à travailler au foyer, en s'habituant à la patience. / La femme doit elle-même montrer sans cesse et partout de la bonté et tâcher d'attirer et retenir son mari par tout autre moyen que la menace et l'intimidation, quand elle sait que l'homme est instinctivement rebelle. »

Quant aux 14 poèmes, la plupart sont un peu tristes, ceux d’un homme désillusionné. Tout de même, deux de ceux-ci sont des déclarations d’amour, la première dédiée à la France (une adresse au maréchal Foch en visite à Québec), la seconde dédiée à sa femme dont voici un extrait :

ÉPOUSE DU PASSANT
Dédié à ma femme YVONNE

Épouse du passant, et toi-même passante,
Que dirais-tu de moi si je t'offrais des vers
Saisirais-tu l'écho du refrain que je chante.
Ne verrais-tu toujours mon cœur qu’à son revers

Tu sais que je t’aimais et que je t’aime encore,
Que tous tes dévouements gardent en moi leur prix […]

Tu vieilliras, ployant sous ton joug vertueux.
Si tes pas sont plus lents, tu connaîtras la route
Pour l’avoir parcourue en souffrant pour nous deux.

Moi je ne me plains pas, je finis ma carrière :
J'avance lentement avec humilité.
Les pleurs ne tremblent pas au bord de ma paupière :
J’ai nettoyé mon cœur de toute vanité.

[…]
Mes vers sont maladroits, et pourtant je les aime
Après une retouche en leur humanité:
Ils savent mes aveux, ignorent le blasphème;
Je veux les corriger avec sincérité.

[…]
Toi qui, sans le savoir, soutenais ma chimère.
Aux jours où ma pensée errait dans un grenier;
Toi qui versas pour moi quelques larmes amères.
Reine des premiers vers, inspire mes derniers.

Le silence et l'oubli couvriront ma poussière,
Les herbes sur le marbre assombriront mon nom,
Mais toi tu reviendras répandre une prière
Au-dessus de la fosse où tous nous nous tournons.

Harmonie! harmonie immuable et divine,
Toi qui soutiens l'espoir que la vie a lassé,
Sous ton souffle pieux mon pauvre front s'incline,
Et tu gonfles le cœur du passant délaissé…

Louis-Joseph Doucet sur Laurentiana

Contes rustiques et poèmes quotidiens
La Chanson du passant

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