27 mars 2010

Ma vie tragique

Isabelle Legris, Ma vie tragique. Poèmes de la douleur et du sang, Montréal, Éditions du Mausolée, 1947, 158 p.


Isabelle Legris n’a que 19 ans quand elle publie Ma vie tragique. Comme certains critiques l’ont noté, il est un peu curieux de trouver à la fois une dédicace à sa mère et l’annonce de ses « Carnets d’amante » comme « œuvre en préparation » au début du recueil.

Ma vie tragique compte quatre parties. La première, qui ne porte pas de titre, contient neuf poèmes, tous en italique. Dès le premier poème, « Les Fronts aveugles », on découvre l’audace de la poète, son esthétique quelque peu surréaliste. La mort est très présente : « Nous n’avons jamais vu les heures de ces années transcendantes / se mirer dans l’apparat du linceul et soumettre au tombeau / la trame des trajectoires du temps / et soumettre au tombeau l’écho de la mort ». Legris répète comme un leitmotiv « Nous n’avons jamais vu… » Il me semble que ce sentiment d’exclusion est assez symptomatique d’un malaise, souvent décrit dans les années de la grande noirceur : la vie en retrait du monde, l’inadaptation du poète. Ainsi va le début du « Chant de l’angoisse » : « les journées de demain seront lourdes et atroces / le ciel sans clémence / et la terre imparfaite ». Chez Legris, ce malaise semble lié au désir coupable, la chair devant débattre avec le feu : « mais leurs chairs pénétreront la couleur des soleils / et leurs chairs entreront dans le feu sonore // et le combat de la chair restera vain ». Seule la mort peut offrir un plaisir déculpabilisé : « on verra la mort / on la verra de près / on l’aimera d’un vaste amour // elle qui doit répandre l’allégresse des voluptés éternelles ».

On retrouve un peu la même thématique dans « Poèmes pathétiques », c’est-à-dire la passion coupable, les fantasmes, la sexualité violente. Le soleil ne se contente plus d’être le surmoi culpabilisant; il devient le bourreau qui immole sa victime : « le soleil luit pour moi / et devant mes yeux / mais sa morsure est un dard / qui m’empoisonne et me tue / … / qui s’emporte et déchire / dans sa rage animale / se rue sur sa proie / et la saisit ensanglantée. » Ce fantasme, comme toute la sexualité, est associé à l’avilissement : « ma bouche en voulant murmurer / les mots de l’espérance / a rencontré dans l’ombre / la boue et la fange misérables ». D’où vient cette culpabilité dégradante? Le poème « Délire » est assez explicite : « parce qu'il est venu / tardivement / pour jouer sur mes yeux / la chanson de l'inceste // parce qu'il était mon frère / immensément / comme glissent dans le soir / des jours mous / et sans crépuscules // mais moi je marchais / semblable à la pécheresse / de la Bible / avec ma robe de soie / ouverte sur ma poitrine en feu / pour recevoir la caresse / de celui qui ne venait pas ».

Dans « Symphonie de la douleur », la troisième partie, chaque poème est associé à une tonalité musicale et à une couleur; par exemple, le premier poème s’intitule « Poème en do mineur (bleu) ». L’imaginaire, lui, n’a pas changé. Dans « Poème en ré majeur (blanc) », elle imagine des Vierges qui se dévêtent et s’adonnent au jeu de l’amour. Ailleurs elle écrit de façon très audacieuse : « j’ai trop aimé l’orgie / des saisons enflammées / et le désordre affreux / dans lequel trainaient / les jours de juillet / harassé et luisant / comme une eau d’huile grasse / cachant des péchés noirs ». Et cela non plus, on ne l’a pas lu souvent dans la littérature québécoise d’avant les années 1960 : « j’ai laissé mes grands rêves / dans la caverne humide / où rampaient les serpents / dans la glue de leur bave ».

La dernière partie, qui s’intitule « Chants du cœur », laisse présager une atmosphère moins glauque, mais on retrouve encore les mêmes motifs, comme celui de l’amour coupable associé à la mort : « je voudrais me jeter / dans le brasier sinistre / me perdre et m’anéantir / mourir d’une seule mort de sang / dans l’ivresse du feu / mourir comme finit le tourment / dans le seul cœur de Dieu ». Malgré le sentiment d’abjection, le désir survit comme en témoigne l’avant-dernier poème du recueil « J’ai trop attendu l’heure » : « j’ai trop attendu l’heure / où sa chair serait mêlée à la mienne / où l’amour et le chant / seraient devenus / la source de nos deux ardeurs / où le sang de son corps / aurait coulé sur moi / pour me réchauffer toute / et m’abreuver de force »

Cette œuvre a été sortie de l’anonymat ces dernières années, surtout par la rétrospective des éditions de l’Hexagone. L’histoire littéraire s’est-elle trompée? Oui, selon moi. Legris, qui n’a pas le fini littéraire des Garneau, Grandbois et Hébert, porte quand même une voix originale dans le Québec des années 1940. Quelle audace! Elle parle ouvertement de sexualité, souvent sans culpabilité excessive. Et personne ne peut nier ses dons de poète!

Toutefois, on tombera d’accord pour dire que son recueil n’est pas assez travaillé. Surtout dans la première partie, Legris recherche l’image forte, la formule qui fera mouche dans l’esprit de son lecteur, sacrifiant souvent la cohérence du propos. Et parfois on note certaines maladresses, comme cette formulation dans le premier poème : « la réalité des nids détruits par la destruction »; ou encore tout cette strophe : nous n’avons jamais entendu l’horloge des temples / sonore dans le matin / et les temples venir vers nous / dans le matin / comme la longitude des itinéraires / défendus par l’aurore. » On pourrait aussi questionner la composition du recueil. En fait, il faudrait couper, ce que l’auteure aurait fait, il semblerait, dans une version remaniée de ses poèmes publiée en 1979 et intitulée Le Sceau de l'ellipse.


TORCHÈRE
je ne suis pas coupable
d'avoir à pleines gorgées
épuisé
l'eau de la source du soir
dans ma bouche

l'eau qui jaillissait du roc
puis coulait sur la terre
pour former de la boue
avec ce sable

je ne suis pas coupable
des rochers de la source
où s'introduit la pluie
de la nuit

d'avoir pris dans mes mains
pendant les heures de pluie
son front de meurtrier
plus noir et plus tragique
que l'orage dans les bois

d'avoir touché son front
flagellé
par le jade des eaux visqueuses
comme on paraît s'éloigner
des rivières de l'été

je ne suis pas coupable
de l'homme inassouvi
avalé par ma bouche
de l'homme insatisfait
sans lumière
à couleur de baiser et de braises

je ne suis pas coupable
de ma folie abrupte
et de mes yeux évanouis
devant cet homme blanc
qui cache mon sein triste
et que j'aimais jadis
comme un enfant des langes

le monde et l'homme
je les ai bus alors
comme des dieux pourpres
sanglants

je les ai bus comme des vins vulgaires
jusqu'à la substance même de mes os

puis les ai vomis
sur leur tête ils ont reçu mon sang
fétide

sur leur front bâtard
de pendus
ils ont reçu le venin eux
avec leurs mensonges

mais de ce sang horrible
sorti de mon sein
à la place du lait
je ne suis pas coupable

Lire l’article de Jessica Bélanger.

24 mars 2010

Escales

Rina Lasnier, Escales, Trois-Rivières, s.n., 1950, 149 pages.

Le recueil compte sept parties sans titre, plus quatre poèmes isolés : « Escales », « Ève », « Psyché » et « Les cailloux blancs ». La valeur du recueil tient en grande partie à ces quatre poèmes.

La poésie de Rina Lasnier n’est pas facile : elle contient une profusion de symboles et beaucoup de références bibliques, emprunte plein de méandres d’où le sens émerge à petit pas. Plus encore, pour le lecteur moderne, la tension qui anime la poète (l’amour mystique versus l’amour humain) nous semble tellement irréelle! Le fil conducteur qui doit relier le tout est, il me semble, souvent effacé derrière des digressions qui ont bien peu à voir avec l’essentiel. À force de brouiller les pistes, la poète finit par brouiller le sens de son recueil.


On comprend, dès le poème « Escales », que l’une des escales dont parle Lasnier, c’est celle qui consiste à quitter le monde de l’idéal pour habiter celui des vivants : « J’ai oublié la hauteur et ses gradins nus, / L’élargissement de ses voies sans affût / Pour éprouver le poids de vos amours brèves ». Ce tiraillement entre le ciel et la terre est le principal motif d’Escales : « Il a voulu renaître / Très loin de la lumière. / Il a voulu goûter l’amour / Obscur où n’entre pas le jour. » Qui dit « escale » dit arrêt passager. Il faut donc commencer par poser le pied, ce qui semble difficile pour Lasnier. Rejoindre le réel, c’est rejoindre l’amour : « Nous cherchions notre amour dans la gloire du jour / Et nous avons touché la nuit des astres séparés. » L’amour ne dure que le temps de l’escale : « Alouette! Alouette! Avons-nous le temps d’aimer / Et dans le miel des blés de combler nos amours? » Ou encore : « Garde ton ombre tournée vers ton cœur / Toi qui sais le vrai goût de la douleur; / Détruis le chemin des étoiles en cours, / Car j’ai pour voyage irréel… l’amour. » Ne serait-il pas préférable de retourner dans l’univers de l’irréel (le spirituel, l’intellectuel, l’imaginaire…)? « Remontons vers l’entre-jour des ciels à venir, / O cher Compagnon de la première blessure, / Joignons nos âmes dans la nudité de mourir / Et de n’être à l’amour qu’une fuite pure! »

À peu près au centre du recueil se trouve un long poème intitulé « Ève ». Je cite quelques vers qui vont donner une idée de la nouvelle attitude du poète face à la vie : « J’ai détruit la légende et la durable enfance » ; « J’ai changé l’air en un fardeau fiévreux / Où tout respire et partage ma mort »; « O beauté! Me voici pour toujours absente / De la perfection et de l’exemple! »; « J’ai refusé l’accord et le témoignage, / Que j’aille donc enfanter sur la pierre du pâturage! » Cette Ève a donc quitté son univers de la perfection et s’est engagée dans le monde des humains, et ce choix l’angoisse : « Mon Dieu! J’ai peur de ce premier départ humain ». Vivre dans le réel, c’est accepter sa vulnérabilité, la souffrance et la mort : « O grand dieu tonnant d’amour et de haine, / Ne broie point cette écorce virginale ». Ce séjour terrestre, peut-être suffit-il de le vivre intensément pour retrouver les hauteurs qu’on vient d’abandonner : « Je ne suis pas de cette fin agenouillée / Ni du faux feu des automnes ornementals, / Mais de ce défi et de cette cime foudroyée, / de cette mort au bout d’une épée de flamme. »

Dans l’avant-dernier poème du recueil, on assiste à une représentation du mythe de Psyché. Dans ce long poème, Lasnier donne la voix à plusieurs figurants. Voici la trame : en trouvant l’amour, Psyché a trouvé son équilibre : « Je ne suis plus Psyché debout dans l’absence de moi-même ». Pourtant cet amour ne peut la satisfaire complètement : « Eros, ta main sur moi ne cesse de me former un corps / Et ton souffle sur moi ne cesse de le détruire ». Psyché voudrait connaître l’amant qui la visite toutes les nuits. La Nuit, personnage de la fable, l’invite à la prudence : « Dors en moi comme la feuille dans sa croissance ». La Lampe, au contraire, la pousse à sortir de sa torpeur : « C’est assez de cette reddition dans l’absence de ta blancheur, / C’est assez de ce rapt silencieux au souffle du baiser! » Le désir de connaissance est si fort (comme chez Ève) que Psyché est prête à renoncer à l’amour d’Éros : « Mais je détruirai ce scandale et cette contradiction / De l’ombre s’appropriant la splendeur et la vision. / Par l’ivresse lucide de l’œil, je retrouverai l’éblouissement. » Éros l’ayant abandonnée, elle reconnaît sa faute et pleure sur son sort : « J’ai détruit ton amour pour fixer ta beauté.» Et encore : « Que ma pensée cesse de m’imposer ma douleur, / Et que je me disperse dans l’espace comme la couleur. » Pourtant, elle assume sa déchéance : « Ah! Couvre-moi de ta pitié comme d’une lèpre / Pour me laisser l’amère préférence de mon abjection, / Mais dans le sillage blanc et l’allée de l’absence / Que je sente encore le frémissement de l’aile immense, / Et dans mon sang, la course immobile du dieu. » Le poème se clôt par un appel lancé à son amant : « Je cherche dans la spirale et le vortex de la montée / La foudroyante paix de tes ailes renversées… ». Psyché va retrouver l’amour. Cet amour, c’est celui d’un dieu.

Le recueil se termine par « Les cailloux blancs », un quatrain qui est lui-même évocation d’un nouveau départ, donc de nouvelles escales : « Nous retrouverons l’orient aux cailloux des étoiles. »

Rina Lasnier - Photo : Chatelaine

Quelques critiques
« Le recueil suivant, Escales, son plus riche aussi, et son plus personnel, est l’œuvre du retour à la mesure humaine, dans le secret désenchantement d’un rêve trop pur et trop haut. » (Gilles Marcotte, 1955)

« Plaintes d’un cœur qui a préféré renoncer à l’amour humain plutôt que de s’y souiller » (Samuel Baillargeon)

« Le recueil ESCALES vaut surtout par trois grands poèmes : Escales, Ève, Psyché. Tous les trois gravitent autour de la même idée : la nécessité de s’arracher à l’extase, de quitter la « cage de cristal », de s’élever dans le souffle ascendant de la souffrance quotidienne, fut-ce au risque de se brûler les ailes comme Icare ou, au contraire, d’errer dans les humbles terres de l’amour. » (Bessette, Geslin et Parent)

« La permanence des oppositions constatées au cours de notre étude — bien que le repérage de celles-ci soit loin d'être exhaustif par rapport à l'ensemble du recueil — permet peut-être de tracer quelques jalons dans une perspective plus synthétique de la lecture d'Escales. L'instabilité, la métamorphose, la mobilité qui caractérisent maints thèmes et images et qui rendent difficiles la saisie d'une continuité de la pensée, pourraient de prime abord être perçues comme des particularités baroques inhérentes aux premières étapes de l'œuvre. Mais non : elles s'inscrivent dans Ia nature même de l'univers imaginaire de Rina Lasnier puisqu'elles perdurent dans les œuvres postérieures. » (Paul Chanel-Malenfant)

« Quel est donc l'obstacle intérieur qui sépare à ce point Rina Lasnier d'elle-même qu'il lui faille appeler de tous ses vœux une plongée au sein du réel et parmi les hommes? Sur le plan individuel, on ne peut que soupçonner une préférence spontanée pour la vie contemplative, la paix, la solitude peut-être. Collectivement, il serait inexact de dire que les autres poètes de sa génération, et notamment Anne Hébert, Saint-Denys Garneau, Alain Grandbois, partagent ce goût. Ce que l'on peut par contre affirmer d'eux tous, c'est que (pour des raisons que de nombreux critiques ont depuis dévoilées, par des méthodes convergentes) l'habitation du réel, pour eux, fait problème. Chez Rina Lasnier, on constate à la fois un brûlant amour du donné et une volonté de distance par rapport à lui, qui sans doute repose sur l'indéracinable dualisme de l'esprit et de la matière, culpabilisant quiconque s'attache au monde. » (Éva Kushner)


Découvrez les manuscrits de la poète à la BANQ

21 mars 2010

Rue Deschambault

Gabrielle Roy, Rue Deschambault, Montréal, Beauchemin, 1967, 260 pages (1re édition : 1955)


Quand Gabrielle Roy publie Rue Deschambault, elle est déjà une auteure célèbre. Elle avait écrit Bonheur d'occasion (1945), La Petite Poule d'eau (1950) et Alexandre Chenevert (1954). Son œuvre manitobaine était amorcée.

Voici un recueil de nouvelles qui a une grande unité. Toutes les histoires ont la même narratrice, Christine, une toute jeune fille, toutes portent sur elle et sa famille, et elles sont présentées de façon chronologique. Le tout compose un merveilleux tableau de famille. Le cycle manitobain se poursuivra dans La Route d'Altamont (1966), Un jardin au bout du monde (1975), Ces enfants de ma vie (1977), De quoi t'ennuies-tu, Évelyne? (1982) et La Détresse et l'Enchantement (1984).

Les deux nègres
La famille de Christine entretient des liens très étroits avec ses voisins, les Guilbert. Quand la mère de Christine, pour régler les fins de mois, décide de prendre en pension un « Noir », elle est bientôt imitée par madame Guilbert.

Petite misère
« Petite Misère », c’est le surnom que son père lui avait donné. Un jour, celui-ci la réprimande et elle se réfugie dans sa chambre. Personne, et même sa mère au souper, ne réussit à la faire descendre. Pour l’amadouer, son père lui confectionne une tarte à la rhubarbe.

Mon chapeau rose
Christine passe ses vacances à la campagne. Elle ne quitte pas un chapeau rose que sa mère lui a acheté. Chez sa tante, elle s’ennuie, fait une fugue et passe l’après-midi avec deux personnes âgées.

Pour empêcher un mariage
Christine et sa mère se rendent en Saskatchewan pour empêcher Georgianna, la plus vieille des filles, de se marier. Rien n’y fait. Christine s’interroge sur l’amour et le mariage.

Un bout de ruban jaune
Odette, sa sœur de 20 ans, profite de ses derniers moments de liberté avant d’entrer chez les sœurs. Elle se défait de tous ses biens; Christine lorgne un ruban jaune.

Ma coqueluche
Immobilisée par la maladie, Christine passe tout un été dans un hamac à rêvasser.

Le Titanic
C’est l’orgueil qui aurait été la cause du naufrage du Titanic. Christine s’interroge sur la volonté des hommes et celle de Dieu.

Les déserteuses
Sa mère, une nomade dans l’âme, envers et contre tous, entreprend un voyage au Québec avec elle. Elles revoient des anciens parents et une amie d’enfance.

Le puits de Dunrea
Son père, fonctionnaire, travaille auprès des immigrants. Il a un faible pour la communauté des Ruthènes. Quand un grand feu se déclare, il doit se réfugier dans un puits.

Alicia

Sa sœur Alicia, celle à laquelle elle est le plus attachée, perd peu à peu la raison, à la suite d’une fièvre.

Ma tante Thérésina Veilleux
Tante Thérésina souffre d’asthme chronique. Son oncle Majorique et elle rêvent d’aller vivre en Californie. Ils y parviendront après de multiples déménagements d’un bout à l’autre du Canada.

L'Italienne
Des Italiens viennent s’établir près de chez eux. Leur vie en est quelque peu changée tant ceux-ci mettent de l’exubérance dans tous leurs gestes.

Wilhelm
Wilhelm, un immigrant hollandais, âme sensible, devient le premier amoureux de Christine.

Les bijoux
Pendant une période, rien ne fascinait plus Christine que les bijoux, les parures… En écoutant sa mère, elle comprend que cette attitude contribue à inférioriser les femmes.

La voix des étangs
Le soir, dans le grenier, en écoutant le bruit de l’étang, elle découvre qu’elle veut devenir écrivain.

La tempête
En pleine tempête hivernale, avec ses cousins et cousines, elle entreprend un voyage de 12 milles.

Le jour et la nuit
Contrairement à sa mère, tôt levée, son père, déjà vieux, vit la nuit : il voudrait tant que ses enfants l’accompagnent et allègent sa solitude.

Gagner ma vie
Ses études achèvent. Sa mère la convainc de devenir institutrice. Son premier poste, elle l’obtient à Cardinal, petit village qui a mauvaise réputation.

Ce recueil demeure l’une des œuvres les plus fortes de Gabrielle Roy. À part Monique Proulx, je ne vois personne qui aurait fait aussi bien qu’elle dans le genre de la nouvelle. Comme Évelyne le dit dans De quoi t’ennuies-tu Évelyne?, « ce qui fai[t] une bonne histoire, propre à saisir le cœur, [c’est] malgré tout la vérité: vérité des personnages, vérité des lieux, vérité des événements». Et elle aurait pu ajouter : « vérité des sentiments ». C'est ce que Gabrielle Roy n'a jamais cessé de faire.


Extrait
J'allais encore souvent dans mon grenier, même quand je fus une élève studieuse, même quand je fus un peu plus âgée et au bord de ce qu'on appelle la jeunesse. Qu'allais-je faire là-haut ? J'avais seize ans, peut-être, le soir où j'y montai comme pour me chercher moi-même. Que serais-je plus tard ? ... Que ferais-je de ma vie ? ... Oui, voilà les questions que je commençais à me poser.
Sans doute pensais-je que le temps était venu de prendre des décisions au sujet de mon avenir, au sujet de cette inconnue de moi-même que je serais un jour.
Et voici que ce soir-là, comme je me penchais par la petite fenêtre du grenier et vers le cri des étangs proches, m'apparurent, si l'on peut dire qu'ils apparaissent, ces immenses pays sombres que le temps ouvre devant nous. Oui, tel était le pays qui s'ouvrait devant moi, immense, rien qu'à moi et cependant tout entier à découvrir.
Les grenouilles avaient enflé leurs voix jusqu'à en faire, ce soir-là, un cri de détresse, un cri triomphal aussi... comme s'il annonçait un départ. J'ai vu alors, non pas ce que je deviendrais plus tard, mais qu'il me fallait me mettre en route pour le devenir. Il me semblait que j'étais à la fois dans le grenier et, tout au loin, dans la solitude de l'avenir; et que, de là-bas, si loin engagée, je me montrais à moi-même le chemin, je m'appelais et me disais: « Oui, viens, c'est par ici qu'il faut passer... »
Ainsi, j'ai eu l'idée d'écrire. Quoi et pourquoi, je n'en savais rien. J'écrirais. C'était comme un amour soudain qui, d'un coup, enchaîne un cœur; c'était vraiment un fait aussi simple, aussi naïf que l'amour. N'ayant rien encore à dire... je voulais avoir quelque chose à dire...
M'y suis-je essayée sur-le-champ ? A cet ordre baroque, ai-je tout de suite obéi ? Un doux vent de printemps remuait mes cheveux, les mille voix des grenouilles emplissaient la nuit, et je voulais écrire comme on sent le besoin d'aimer, d'être aimé. C'était vague encore, bienfaisant, un peu triste aussi.


Gabrielle Roy sur Laurentiana

Bonheur d’occasion
La Petite Poule d’eau
Alexandre Chenevert
Rue Deschambault

18 mars 2010

Bousille et les justes

Gratien Gélinas, Bousille et les justes, Montréal, Institut littéraire de Québec, 1960, 204 pages.

La pièce a été jouée pour la première fois le 17 août 1959 au théâtre de la Comédie-Canadienne. La distribution comprenait dans les rôles principaux : Jean Duceppe (Phil), Yves Létourneau (Henri), Gratien Gélinas (Bousille), Juliette Huot (la mère).

ACTE I
Avant-midi. Aimé Grenon a tué Bruno Maltais parce qu’il tournait autour de Colette Marcoux, son amoureuse. Le jour du procès est arrivé. La famille d’Aimé (la mère, sa sœur Aurore et son mari Phil, son frère Henri et sa femme Noëlla, ainsi qu’un « vague » cousin pas très déluré, Bousille) se retrouve dans une chambre d’hôtel dans l’attente du procès. L’avocat les y rejoint et l’heure venue, tout le monde se rend au palais de justice, sauf Noëlla et le frère Nolasque (qu’on est allé quérir), qui restent avec la mère.

ACTE II
Le même jour en fin d’après-midi. De retour de la première journée du procès, l’avocat veut rencontrer Colette Marcoux (Noëlla, qui est son amie, a réussi à la convaincre de venir à l’hôtel) et Bousille, deux témoins de la poursuite, afin de préparer sa défense. On découvre que Colette ne porte pas en son cœur Aimé Grenon, un violent, un soulon et un paresseux. Pour tout dire, elle en a peur. Il lui a fait un enfant et elle s’est fait avorter. Quant à Bousille, il raconte les circonstances du meurtre. Aimé et Bruno se sont rejoints dans les toilettes, Aimé lui a assené un coup de poing, la tête de Bruno a heurté le ciment. Aimé a voulu le frapper une seconde fois. Bousille est intervenu pour empêcher ce second coup, mais Bruno est mort quand même. Ce second coup est important, parce qu’il pourrait signifier aux yeux des jurés une vengeance préméditée.

ACTE III
Le lendemain. Phil et Henri s’arrangent pour être seuls avec Bousille en attendant la reprise du procès. Ils veulent le forcer à faire un faux témoignage, c’est-à-dire à ne pas révéler qu’Aimé a tenté de frapper une seconde fois Bruno. Ils commencent par le flatter, par jouer sur son amour-propre, enfin par lui promettre des récompenses (un poste et un scooter). Rien n’y fait. Bousille est très religieux. Finalement, Henri utilise la violence. Il le force à jurer sur son missel qu’il ne parlera pas du second coup incriminant.

ACTE IV
Le même jour en fin d’après-midi. Bousille et Colette ont témoigné en avant-midi. Après son témoignage, Phil a renvoyé Bousille dans son village. Tout le monde revient du palais de justice, triomphant. Aimé est innocenté. Déjà Aurore se promet de rabattre le caquet aux commères de Saint-Tite. La mère est déjà prête à commencer la neuvaine promise. Ils vont quitter l’hôtel pour retrouver Aimé, quand le téléphone sonne : Bousille s’est suicidé.

Cette pièce mélodramatique est une furieuse charge contre la religion, contre l’hypocrisie de la famille canadienne-française. Il faut absolument sauvegarder l’honneur de la famille, peu importent les moyens. Entre la religion et la violence, il n’y a plus de fossé. Les deux se relaient pour détruire le naïf Bousille. Ce qui empêche la pièce de Gélinas d’être une réussite complète, c’est la caricature de la mère (elle traîne une statue à l’hôtel, fait une crise d’hystérie parce qu’elle a perdu son chapelet, assiste à la messe pendant le procès…) et la faiblesse du personnage de Bousille qui donne trop dans le pathétique (un « simple d’esprit » doublé d’un scrupuleux, ancien alcoolique, en partie handicapé). Dommage car Phil, Henri, Aurore (dans une moindre mesure) et Noella sont des personnages très forts.

Extrait
AURORE, sortant de la salle de bain : Dépêchons-nous: Henri est en bas dans l'auto; il veut qu'on aille tous ensemble attendre Aimé à la porte du Palais de Justice.
LA MÈRE, crie de l'autre chambre : Ça traînera pas!
AURORE, à Phil : Appelle le garçon pour les bagages.
PHIL, se verse charitablement une autre rasade : Une seconde. Il me faut encore un peu de liquide dans le chameau avant de traverser le désert.
AURORE, retouchant son rouge à lèvres devant la glace de la commode : Je connais quelques commères à Saint-Tite qui feront mieux de se fermer la margoulette, si elles ne veulent pas recevoir une poursuite par la tête!
LA MÈRE, vient chercher son sac sur le pied du lit : La bonne sainte Anne, elle va l'avoir, son pèlerinage, je vous préviens! (Elle retourne dans la chambre voisine.)
PHIL, marmotte : Moi, je fournis la bière. (Au téléphone, son verre à la main) Allô! Ici le 312. C'est pour vous dire qu'on décampe, toute la bande. Envoyez donc le garçon pour descendre les munitions, voulez-vous?... Eh oui! il y a longtemps qu'on n'a pas fait de pique-nique, alors on part en pèlerinage! (Il raccroche.)
LA MÈRE, qui sort de la chambre voisine, manteau sur le dos, chapeau sur la tête et sac au bras : Allons-y: je suis parée. […]
PHIL, prenant la photo d'Aimé sur la commode : Oubliez pas la photo d'Al Capone.
LA MÈRE : Cher petit chou, va! (Elle baise la photo avant de la glisser dans son sac.)
AURORE : Tenez, votre statue miraculeuse. (Elle lui tend la statue de sainte Anne, déballée au premier acte.)
LA MÈRE, dramatique, la statue à la main : Silence, une minute! Avant de partir, mettons-nous tous à genoux, ensemble plus que jamais, pour remercier la bonne sainte Anne de nous avoir exaucés.
AURORE, comme la mère va s'agenouiller : Vous, maman, ne recommencez pas vos litanies!
PHIL : Pourquoi vous forcer le moulin à prières, la belle-mère? On l'a eu, ce qu'on voulait.
LA MÈRE: Oui, mais... Le téléphone a sonné.
AURORE : Venez! Vos petites dévotions, vous les ferez une autre fois. (Elle se dirige vers le téléphone.)
PHIL : Bien sûr! Ça va bien, là : on priera la prochaine fois qu'on sera dans le pétrin.
AURORE, a déjà répondu à l'appareil : Qui?... (Aux autres.) Saint-Tite qui appelle!
PHIL, étonné : Saint-Tite?
AURORE, au téléphone : Allô!... Oui, madame Laberge...
HENRI, faisant irruption dans la pièce: Qu'est-ce que vous faites, bon Dieu? Grouillez-vous!
LA MÈRE, attrapant son sac : Moi, je suis prête: je descends tout de suite. (Elle sort à la course).
PHIL, s'approchant d'Aurore, inquiet : Quoi?...
AURORE, laisse, hébétée, retomber le récepteur : Ghislaine...
PHIL, soudain dégrisé: Qu'est-ce qu'il y a?
AURORE, la voix blanche : ...vient de trouver Bousille dans le grenier du garage... pendu!
Noëlla se prend le visage dans les mains. Les autres restent pétrifiés.

AURORE : ...La police nous attend là-bas pour l'enquête. Après un silence de plomb, Henri baisse la tête, le regard stupide.
PHIL, se tourne lentement vers lui et murmure, les dents serrées : Tu voulais éviter un scandale : prépare-toi à nous sortir de celui-là, mon salaud!


Gratien Gélinas sur Laurentiana
Tit-Coq
Bousille et les justes

14 mars 2010

Florence

Marcel Dubé, Florence, Montréal, Leméac, 1970, 150 pages. (Présentation de la pièce : Raymond Turcotte) (1re édition : Institut littéraire, collection «Théâtre Canadien», 1960)

La pièce Florence fut créée au théâtre de la Comédie-Canadienne, le 20 octobre 1960. Elle fut d’abord écrite pour la télé qui l’a présentée en 1957. La présente édition est dédiée à Monique Miller, « comédienne qui a créé Florence et lui a permis de survivre ». La pièce se divise en deux parties et quatre tableaux.

PARTIE I - PREMIER TABLEAU
Florence est secrétaire à l’agence William Miller advertising. Elle est fiancée à Maurice, un compagnon de travail effacé, sans ambition. Eddy, son patron, un beau parleur et un viveur, lui tourne autour. Elle est attirée par lui. Depuis un certain temps, elle remet en question ses fiançailles avec Maurice. Son amie Suzanne l’encourage à rompre, ce qu’elle finit par faire.

DEUXIÈME TABLEAU
Le même soir, Florence annonce à ses parents, Gaston et Antoinette, qu’elle a rompu ses fiançailles. Sa mère, scandalisée, essaie de la « raisonner », son père de la comprendre et Pierre, le fils cadet, qui a la chance de poursuivre ses études, se contente de la railler. Le père veut que sa fille s’explique. Finalement tout le monde finit par déballer ses frustrations. Pour ce qui est de Florence, elle refuse le modèle de sa mère et laisse voir à son père la petitesse de sa vie. Elle reproche à ses parents d’avoir tout sacrifié à la famille, sans jamais courir de risques, elle leur reproche de ne pas avoir vécu. Elle court rejoindre Eddy à son appartement

PARTIE II - TROISIÈME TABLEAU
Gaston n’a pas dormi de la nuit. Secoué par les propos de sa fille, il décide d’accepter un poste syndical qu’il comptait refuser. Pierre, lui, va accepter un rôle dans la pièce Britanicus, même si ses études peuvent en souffrir. Seule Antoinette résiste, mais elle aussi finit par reconnaître qu’elle s’est souvent sentie prisonnière dans ses rôles de mère et de ménagère. Florence rentre. Elle semble changée, mais pas très heureuse.

QUATRIÈME TABLEAU
Au bureau, le même matin, Florence arrive en retard. Elle et Eddy ont une longue conversation. On apprend ce qui s'est passé la nuit dernière : il l’a fait boire et elle a couché avec lui. Il lui offre de venir vivre avec lui. Elle refuse. La compagnie a besoin d’une secrétaire bilingue au siège social de New York et elle se porte candidate.

La version que j’ai entre les mains date de 1969. C’est une version remaniée. L’émancipation de la femme est mise en parallèle avec celle du peuple québécois. Autrement dit, la révolte de Florence, c’est celle de la femme mais aussi celle de l’ouvrier et celle du Canadien français « né pour un petit pain ». J’ignore si ces dimensions faisaient partie de l’édition originale. Étrangement, on pourrait voir en cette pièce un prolongement des Plouffe : Florence, qui donne son salaire à sa famille, aurait pu devenir une Cécile Plouffe. Antoinette, à l’image de Joséphine, est la gardienne de la morale. Gaston est un Théophile avec plus de lucidité et d’envergure. Enfin, Pierre, le pendant d’Ovide, se décide plus tôt à affronter la vie. Comment interpréter la fin? Les critiques de l’époque y voient un échec. Je n’en suis pas si sûr. Échec de l’amour, oui. Mais ce départ pour New York, n’est-ce pas le pas décisif vers l’émancipation souhaitée?


Première édition
Extrait

GASTON — T'as accusé ta mère, maintenant je veux que tu m'accuses.
PIERRE — Tu ne devrais pas attacher d'importance à ses paroles.
GASTON, qui, pour la première fois, se fâche — Ferme-toi, Florence veut me parler, je veux qu'on la laisse me parler.
FLORENCE — Regarde papa, regarde tout ce qu'il y a autour de nous. Regarde les meubles, les murs, la maison : c'est laid, c'est vieux, c'est une maison d'ennui. Ça fait trente ans que tu vis dans les mêmes chambres, dans la même cuisine, dans le même « living-room ». Trente ans que tu payes le loyer mois après mois. T'as pas réussi à être propriétaire de ta propre maison en trente ans. T'es toujours resté ce que tu étais : un p'tit employé de Compagnie qui reçoit une augmentation de salaire tous les cinq ans. T'as rien donné à ta femme, t'as rien donné à tes enfants que le strict nécessaire. Jamais de plaisirs, jamais de joies en dehors de la vie de chaque jour. Seulement Pierre qui a eu la chance de s'instruire : c'est lui qui le méritait le moins. Les autres, après la p'tite école, c'était le travail ; la même vie que t'as eue qui les attendait. Ils se sont mariés à des filles de rien pour s'installer dans des maisons comme la nôtre, grises, pauvres, des maisons d'ennui. Et pour moi aussi, ce sera la même chose si je me laisse faire. Mais je ne veux pas me laisser faire, tu comprends papa ! La vie que t'as donnée à maman ne me dit rien, je n'en veux pas ! Je veux mieux que ça, je veux plus que ça. Je ne veux pas d'un homme qui se laissera bafouer toute sa vie, qui ne fera jamais de progrès, sous prétexte qu'il est honnête ; ça ne vaut pas la peine d'être honnête si c'est tout ce qu'on en tire ...
ANTOINETTE — Tu vas trop loin, Florence !
FLORENCE — Je préfère mourir plutôt que de vivre en esclavage toute ma vie.
ANTOINETTE — Tu ne sais plus ce que tu dis. Tu ne sais plus ce que tu dis parce que tu ne connais rien de la vie. Mais moi je vais t'apprendre ce que c'est. Pour avoir parlé de ton père comme tu viens de le faire, faut pas que tu l'aimes beaucoup, faut pas que tu le connaisses. Je vais te dire ce qu'il est ton père, moi !
GASTON — Je ne te demande pas de me défendre, ma vieille. Ce que Florence a dit de moi est vrai.

ANTOINETTE — C'est peut-être vrai dans un sens, mais ça ne l'est pas dans l'autre... Ton père, Florence, est d'une génération qui va s'éteindre avec lui... Pas un jeune d’aujourd’hui pourrait endurer ce qu'il a enduré. A vingt ans, c'était un homme qui avait déjà pris tous les risques qu'un homme peut prendre. Avoir une situation stable, sais-tu ce que ça représentait alors ? T'en doutes-tu ? Ça représentait le repos, la tranquillité, le droit de s'installer et de vivre en paix. Ton père, Florence... c'est pas un grand homme. Jamais été riche mais toujours resté honnête. Trois fois au cours des années il aurait pu gagner beaucoup d'argent à travailler pour un député rouge. Deux fois pour un député bleu. Il l'aurait achetée sa maison s'il l'avait voulu, mais il a refusé… Tu peux lui en vouloir pour ça, tu peux encore lui faire des reproches?... Parle! Réponds! (Accablée, Florence penche la tête incapable de répondre.) (p. 84-86)

Marcel Dubé sur Laurentiana
Zone
Un simple soldat
Le Temps des lilas
Florence