17 décembre 2021

PRÈS DE LA CRÈCHE

 "Marie-Madeleine"

Ma sœur, pour ton Christmas je veux faire un prodige :
Acrostiche et Sonnet, tous les deux à la fois.
Ris bien de mes efforts ; j’arriverai, je crois.
Invoquons donc la Muse et l’oiseau qui voltige…

Eh ! vraiment, c’est l’hiver ; plus de fleur sur la tige ;
Mon luth reste muet. . . comme il tremble de froid !
Autour de moi, la neige; et, très loin, j’entrevois
Dans sa Crèche, l’Enfant. . . Or la Mère s’afflige…

Et je voulais rimer ! tourner quelque œuvre d’art…
Laissons, ma sœur, veux-tu, le poème à plus tard :
Ensemble méditons la divine souffrance.

Il n’est meilleur sujet pour ce jour de Noël :
Nous trouvons la Douleur… mais tout près l’Espérance.
Et souffrir, c’est la terre; et l’espoir, c’est le ciel !

(Benoit Desforêts, Poèmes de solitude, Trappe de Mistassini, s.d., p. 51)

16 décembre 2021

LE BON VIEUX NOËL

Pierrot, Pierrot, viens donc, je vois de la lumière,
Chuchotait Jean. Pierrot, plus sage que son frère,
Perdu dans l’édredon, dormait, les poings fermés.
Il vivait un beau rêve où des géants, gourmés,
Dans leurs chars que traînaient cent lions fantastiques,
Venus du pays bleu, des cimes Olympiques,
Descendaient lentement, comme en un carnaval,
Les chemins argentés du noble Mont-Royal!

La lune, souriante, émergeant des nuages,
Faisait flamboyer l’or des riches attelages
Et des mille cadeaux, envoyés par les dieux,
Pour consoler, chez-nous, les sombres petits gueux !

(Alfred Descarries, Pour mon pays, 1922, p. 135) 

14 décembre 2021

Hommage à Miron

Gaston Miron est décédé il y a 25 ans aujourd'hui.

« Je dis que la langue est le fondement même de l'existence d'un peuple, parce qu'elle réfléchit la totalité de sa culture en signes, en signifiés, en signifiance. Je dis que je suis atteint dans mon âme, dans mon être. Je dis que l'altérité pèse sur nous comme un glacier qui fond sur nous, qui nous déstructure, nous englue, nous dilue.  Je dis que cette atteinte est la dernière phase d'une dépossession de soi comme être, ce qui suppose qu'elle a été précédée par l'aliénation du politique et de l'économique.  Accepter CECI, c'est me rendre complice de l'aliénation de mon âme de peuple, de sa disparition en l'Autre. Je dis que la disparition d'un peuple est un crime contre l'humanité, car c'est priver celle-ci d'une manifestation différenciée d'elle-même.  Je dis que personne n'a le droit d'entraver la libération d'un peuple qui a pris conscience de lui-même et de son historicité. » (Gaston MIRON, Notes sur le non-poème et le poème)

Gaston Miron sur Laurentiana

10 décembre 2021

Au foyer de mon presbytère

Apollinaire Gingras, Au foyer de mon presbytère: poèmes et chansons, Québec, Impr. A. Coté et cie, 1881, 258 pages.
 
Apollinaire Gingras était curé de Saint-Edouard de Lotbinière quand il publie ce recueil. Cependant, il est évident que ce dernier est le fruit de plusieurs années de labeur, certains poèmes étant datés des années 1860.

Dans la préface, Gingras emploie un ton plutôt enjoué pour présenter son recueil. À ses dires, il n’a pas de prétention littéraire, sa « démarche [étant] tout bonnement récréative ».

Comme on s’y attend, la poésie religieuse est présente et certains poèmes bibliques sont presque « illisibles » pour un lecteur dont la connaissance de la Bible est sommaire. Mais on aurait tort de penser qu’Au foyer de mon presbytère est un livre de poésie religieuse. Plusieurs poèmes nous parlent moins de religion que de la vie d’un prêtre, souvent déraciné (Gingras a servi dans plusieurs paroisses), de sa solitude, de ses anciennes amitiés entretenues malgré l’éloignement, de ses questionnements, de la lourdeur de sa mission : « Il est, mon frère, un meuble sombre / Qu'en t'éveillant tu vois d'abord : / La nuit dans ta chambre est encor, /— Tu vois au mur la croix dans l'ombre ! » (L’éternel fardeau)

Il faudrait ajouter aussi ces moments difficiles auxquels il est confronté par sa fonction, comme la mort d’un enfant et des parents inconsolables : « De la douleur son front portait la trace, / Et quand son âme exhalait un soupir, / Son œil errant semblait chercher la place / Où le trépas l'invitait à dormir. / La vie avant d'abandonner cet ange. / […] Faisait pleurer sœurs et mère en secret. » (Sa dernière promenade dans le verger)

Gingras est reconnu comme un ultramontain et un conservateur aux idées parfois plus que discutables (en savoir plus sur Apollinaire Gingras), mais ces aspects n’apparaissent à peu près jamais dans son recueil. Bien entendu, il témoigne de sa foi, mais sans se lancer dans des sermons ou des morales étroites. Comme je l’ai dit au début, plus souvent qu’autrement Gingras essaie de faire sourire (lire l’extrait). Par exemple dans le poème « Impertinences à l’eau de rose », il passe en revue tous les auteurs canadiens-français (Lire ce poème), lançant une pique ici et là, sans grande méchanceté toutefois. « Écrivain de bon sens, et qui veux dans la phrase / Mettre la vérité comme l'eau dans un vase, / Dans l’art tu ne vois goutte, et tu n'es qu'un enfant : / Broumbaraboum est là, qui nous prêche avec morgue : / Il faut faire les vers comme les tuyaux d'orgue : / Polis, ronflants, dorés, — mais surtout, pleins de vent. » (Trop de musique – Trop peu de sens).

L’auteur nous présente aussi des chansons (de circonstances, on le devine) qu’il a composées : l’inspiration va de Montcalm, à la cabane à sucre en passant par le presbytère de La Malbaie.

Dans l’épilogue, il avoue avoir longtemps hésité à publier parce qu’il craignait les réactions. Le tout finit, comme cela avait commencé, par un pied de nez. « Allons, mon volume, un effort : / Plonge, hardi, sous l’onde noire : / Qui sait, — la perle de la gloire... / — Évite seulement la mort! (Avant de faire le plongeon)


UN « EXTRA »

Arthur — qui n’a pas inventé  
Le râteau ni le télégraphe —  
Se présente frisé, ganté.  
Chez son ami le photographe.  

— Je veux, dit-il, un bon portrait ;  
Je veux surtout que l'on y mette 
Un petit air fin pas trop bête...  
Pour le tout, combien, s’il vous plaît ?

— Voici : pour la photographie,  
La bagatelle d'un chelin :  
Mais c'est une piastre et demie  
Pour l’« extra » du petit air fin ! 

3 décembre 2021

Je me souviens

Georges A. Boucher, Je me souviens, Montréal, Arbour & Dupont, 1933, 114 pages (Préface de l’auteur)

En préface, Boucher raconte que c’est une lettre élogieuse d’Edmond de Nevers (qui avait entendu quelques strophes d’un de ses poèmes sur la ville de Québec), qui l’avait incité à écrire, ce qu’il fit durant ses rares temps libres que lui laissait la pratique de la médecine.  

Georges Alphonse Boucher (1865-1956), né à Ste-Agathe de Lotbinière, a exercé sa profession à Brockton (Massachusetts), non loin de Boston. 

Son recueil contient deux parties.

La première, intitulée « Québec » se déploie sur 12 parties et 47 pages. Elle est dédiée à Edmond de Nevers. Le ton est celui de l’épopée : les vers sont exclamatifs, déclamatoires. Boucher énumère tous les personnages historiques qui ont joué un rôle dans l’histoire de Québec. Il décrit surtout la bataille des plaines d’Abraham et conclut que c’est Dieu qui a décidé de la conclusion : « C’est que telle est sur nous l’intention du Maître : / Il veut qu’en ce pays […] / Nous demeurions égaux […] / Et qu’Anglais et Français […] / Nous vivions en accord ».  Boucher reprend la thèse du peuple messianique : Québec devient une « ville sainte, / Où tout porte l’empreinte / D’un céleste dessein ». Le fleuve permet « à cette race sainte » d’atteindre les autres peuples.

La seconde partie, « Au fil des jours », est dédiée à sa mère. Elle commence un peu comme la première. Il demande à Dieu de l’inspirer ou même de lui dicter ses vers. «  Il me semble que Dieu qui tient les yeux sur nous, / Pour lire mon brouillon se penche sur les pôles ». Pour le reste, il raconte un peu sa vie, évoquant son métier, ses amours, ses enfants, ses amis.

 

BIENVENUE À L’ÉPOUSÉE

VOUS qui dans ma demeure étrangère, ce soir,

Êtes venue, épouse encore immaculée,

Et, comme dans sa chaise un maître vient s'asseoir,

Qui vous êtes chez moi tout de suite installée;

 

Aimez cette maison où votre saint pouvoir

Se fait déjà sentir, où vous régnez d'emblée;

Aimez cette maison où, pour vous recevoir,

Nous avons répandu ces fleurs de giroflée.

 

Vous n'y trouverez pas grand luxe et grand confort;

Une aisance modeste et due à mon effort,

Sera votre partage. Oh! mais que vous importe?

 

Un coeur tendre et loyal, plus que la soie et l'or,

Assure le bonheur. Et vous aurez encor

Cette sécurité qu'une foi vive apporte.