Jean-Louis
Plus de 1000 livres québécois! Patrimoine littéraire, bibliophilie, carnet de lecture. 196 000 pages vues en 2025. « Laurentiana » se dit des livres ou brochures relatifs au Québec, au Bas-Canada et à la Nouvelle-France.
1 juillet 2016
23 juin 2016
Mon pays, mes amours
Alphonse Désilets, Mon
pays, mes amours, Québec, Chez l’auteur, 1913, 148 pages. (Préface
d’Albert Ferland)
En
1913, de véritable poète du terroir, il n’y avait que Pamphile Lemay. Désilets
lui dédie le premier poème du recueil. « J’ai fait le rêve ardent de vivre
de ta vie, / Vieux maître vénéré qui m’a fait goûter mieux / L’idéal splendeur
de la langue des Dieux : / Tu m’auras dit la route et je l’aurai suivie. »
Albert Ferland, dans sa préface, souligne fortement le lien entre le
patriotisme et le terroir, divisions scolaires bien peu étanches tout compte
fait. « Poètes de la Laurentie, mettez-vous en contact avec la bonne terre
et chantez! Hâtez-vous de cueillir la
fleur du Terroir. Ma foi, mes héros, mes légendes, mon sol jeune et
fort, pour vous, poètes, quelle forêt de vierge poésie! ».
Le
recueil compte trois parties.
Âmes et choses de chez nous
Les
poèmes, de forme classique (beaucoup de sonnets), ont pour sujets, la terre, le
pain, les Bois-Francs, les devoir du poète, la maison abandonnée, le vieux banc,
la dévotion aux morts, la beauté de l’hiver, les joies du temps des fêtes, le
retour du printemps, le temps des sucres, la légende des cloches, un appel aux
déserteurs. « Tout ce qui fait enfin ta force et ton orgueil, / Ton credo,
ton pays, ta langue maternelle, […] / Revivra dans ta race à la sève éternelle »
(La Laurentie)
Nos douleurs et nos joies
La
joie est plutôt rare et de nature religieuse. « Religion du Christ, venue
au nom du Père / Pour adoucir nos pleurs… » La joie, c’est celle des
« élus » en face de Dieu, « l’Aliment des élus ». Si la
joie n’est pas de ce monde, la douleur y est bien présente. Ce sont surtout les
faibles, les gueux, les pauvres, les vieux qui la vivent. La douleur, il faut
l’accueillir avec résignation : « Je ne lèverai point, ô
sublime douleur, / Contre ton saint fantôme une main qui repousse; / Je te
laisserai faire et tu me seras douce / Bien que je sente un peu l’effroi
prendre mon cœur. »
Amours chantés
Cette
partie, consacrée à l’amour, commence (Le baiser des saints) et se termine par un
poème d’inspiration religieuse (Stella matutina). Heureusement une femme finit
par apparaitre dans le décor. On a droit aux étapes habituels du cheminement
amoureux : la femme rêvée, la rencontre (« Elle est bonne, elle est
belle, elle est douce, elle est femme! »), les promesses (« Quand
vous aurez vu ma maison / Vous saurez combien je vous aime; / Elle sera pour
vous l’emblème / De la plus douce affection. »), l’abandon (« Elle
m’avait paru sincère / Et je l’aimais comme une sœur / Hélas! elle a trompé mon
cœur, / Cette hirondelle passagère! »)
Recueil dont le plus grand mérite, c’est d’être paru avant
beaucoup d’autres qui vont reprendre les mêmes thèmes. Toujours en 1913,
Blanche Beauregard va publier ses Visions
gaspésiennes.
Nos Bois-Francs
Au barde d’Arthabaska,
M.
Adolphe Poisson
Ils ont gardé l’aspect
rustique des vieux âges,
Les monts et les
forêts du cher petit pays :
La source chante
encor dans l’ombre des taillis
Où s’embusquaient
jadis les grands guerriers sauvages.
Nous avons
conservé l’amour des vieux adages,
Des naïves
chansons et des « patois » vieillis.
Notre foi vive
est comme un levain de maïs
Transmis de père
en fils avec les héritages.
Nos vieux parlent
souvent de ces premiers colons
Au geste fier et
doux, dont l’histoire et les noms
Sont écrits pour
jamais au fond de leur mémoire.
Et peut-être
qu’un jour quelque barde pieux
Au souvenir ému
des robustes aïeux
Chantera leurs
travaux dans un hymne de gloire !
17 juin 2016
Hélika. Mémoire d’un vieux maître d’école
Charles DeGuise, Hélika. Mémoire d’un vieux maître d’école, Montréal, Eusèbe
Sénécal, 1872, 139 pages.
L’histoire se déroule au XVIIIe siècle sur une soixantaine
d’années. Le point de départ, c’est un triangle amoureux. Le narrateur aime Marguerite
qui aime Octave. Quand ces deux derniers se marient, le narrateur jure de se
venger. Incapable de supporter la vue des amoureux, il décide de fuir dans les bois. Il est accueilli
par des Hurons qui lui donnent le nom d’Hélika. Il devient même le chef de la
tribu et participe aux guerres menées contre les Iroquois, s’adonnant à toutes
les atrocités. Quelques années plus tard, toujours possédé par son désir de
vengeance, il enlève l’enfant d’Octave et de Marguerite, Angeline, et la confie
à une vieille Autochtone qui a la réputation de maltraiter les enfants. Les
parents vont finir par mourir de chagrin. Des années passent, Angeline est
devenue une adolescente. Non satisfait de la mort de Marguerite et d’Octave,
Hélika veut poursuivre sa vengeance : il veut donner Angeline à Paulo, un Autochtone aussi féroce que lubrique. C’est alors qu’intervient à quelques reprises
un acte surnaturel : quand il tente de faire du mal à Angeline, la mère de
celle-ci lui apparaît. Un changement plutôt mal expliqué finit par se produire
et, de tortionnaire vindicatif et cruel, il devient un père aimant et attentif.
« Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu’enfin
je pus m’endormir, une fièvre ardente s’était emparée de moi et ma tête était
brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J’étais au milieu d’un songe
affreux, lorsqu’un éclat de tonnerre plus terrible que tous les autres vint
abattre un chêne énorme à quelques pas de moi. Le bruit me fit ouvrir les yeux
et que devins-je? En apercevant un spectre hideux penché sur moi, son souffle
glacé, comme le vent d’hiver m’inondait tout le corps. Bientôt un pétillement
comme celui d’un incendie dans les bois se fit entendre. Des lueurs sombres et
sinistres environnèrent le spectre. La figure s’en dégagea. Grand Dieu! que
vis-je? C’était Marguerite telle que je l’avais vue le matin, plongeant encore
son regard dans le mien. Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette
fois de même que dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur
augmenta encore, lorsqu’approchant sa bouche décharnée de mon visage, elle me
répéta de sa voix brève et sépulcrale: « Frappe si tu l’oses! »
Entre-temps, Hélika s’engage avec d’autres Hurons dans la guerre contre
les Anglais. Il est fait prisonnier, est
vendu comme esclave (on le croit Autochtone). Cinq ans plus tard, il réussit à
s’échapper. De retour au pays, il découvre qu’Angeline est mariée et a un
enfant : Adala. Mais son mari vient
juste d’être condamné à mort, suite à un procès injuste. Pétrie de chagrin, Angeline décède et Hélika se retrouve seul
avec Adala qu’il entoure de ses bons soins, voulant racheter à tout prix le mal
qu’il a fait à sa mère et à ses grands-parents. Le récit de sa vie n’est donc
que la recherche de rédemption d’une âme torturée.
La structure du récit est inutilement compliquée : un vieux maître
d’école raconte une histoire dont a été témoin un autre maître d’école, il y a
soixante ans. Ce dernier assista aux derniers instants de vie d’Hélika (il a
plus de 80 ans) et fut le dépositaire d’un écrit dans lequel ce dernier raconte
sa vie. Et plusieurs autres histoires sont imbriquées dans le récit d’Hélika. Bref,
que d’entourloupettes inutiles pour avoir accès au récit d’Hélika.
9 juin 2016
Le manoir mystérieux
Frédéric Houde, Le manoir
mystérieux ou Les victimes de l’ambition, Montréal, Imprimerie Bilodeau,
1913, 250 pages. (1re parution : Le Nouveau Monde, 20 octobre au 14 décembre 1880) (Préface de
Casimir Hébert)
L’Histoire se passe à Louiseville
(autrefois nommé Rivière-du-loup) et commence en 1743. L’intendant Hocquart a
épousé en cachette Joséphine Pezard de la Touche. Il la cache dans un manoir
qu’il possède à Louisville, avec l’aide de deux serviteurs : son conseiller
Deschesnaux et et Tom Cambrai. Pourquoi cette prudence? Bien que rien ne soit jamais
devenu officiel, il devait épouser la fille de Charles de Beauharnais (sic), le
gouverneur de la colonie. Il craint que son avancement soit compromis (il veut
succéder à Beauharnais) si son union est rendue publique. Au bout d’un certain
temps, Madame Hocquart s’accommode assez mal de cette entente et rêve de prendre
sa place sur la scène des grands. Elle est au bord de la révolte. Ce que
Hocquart sait plus ou moins, c’est que le
machiavélique Deschesnaux a engagé un charlatan qui concocte des mixtures qui
devraient étouffer toute volonté chez Joséphine. Pourtant, à l’aide d’un ami de
son père, qu’elle n’a pas revu depu."is qu’elle est mariée, la jeune femme réussit à fuir et à rejoindre
son mari, à Trois-Rivières. Pour sauvegarder le secret, le même Deschesnaux
vend à Hocquart le plan suivant : on va la présenter comme sa femme à lui.
Comme ceci ne fonctionne pas vraiment, on finit par la faire passer pour folle
et on la ramène dans sa prison de Louisville. Finalement, Deschesnaux, ayant
convaincu Hocquart de la trahison de son épouse, met en place un plan
diabolique qui provoque sa mort. Pris de remords, Hocquart tente en vain de
tout arrêter.
![]() |
| Frédéric Houde |
Selon David M. Hayne (DOLQ), le
roman de Houde ne serait qu’une adaptation du roman Kenilworth (1821) de Walter
Scott et à lire le résumé de ce roman sur Wikipedia, on se dit qu’il a bien
raison.
Le manoir mystérieux, c’est d’abord un roman historique : on y trouve des personnages connus (Beauharnois, Hocquart, Bégon) ou moins connu (Deschesnaux); et on fait référence à des événements réels : la Guerre de la succession d'Autriche. Hocquart apparaît comme un bien
triste sire : qu’en est-il historiquement? Houde a-t-il inventé cette
histoire amoureuse plutôt sordide qu’il lui attribue ?
À vrai dire, la grande histoire ne joue pas un grand rôle dans le roman de Houde. Le manoir mystérieux, c’est surtout un roman d’aventures comme il y a peu d’exemples au Québec. Les hommes sont chevaleresques ou démoniaques, les femmes sont des objets de convoitise, les manoirs cachent des passages secrets, on y joue de l’épée, des apprentis-médecins concoctent de sombres poisons pour les ennemis… Le roman emprunte aussi l’ingrédient de maints suspenses : une jeune femme vulnérable est menacée par un homme démoniaque.
Est-ce que la recette fonctionne dans le roman de Houde? Je dirais : plutôt bien. Il suffit de remiser son sens critique et de se laisser émouvoir par cette « pauvre » - mais si joliment nommée ! - Joséphine Pezard de la Touche.
À vrai dire, la grande histoire ne joue pas un grand rôle dans le roman de Houde. Le manoir mystérieux, c’est surtout un roman d’aventures comme il y a peu d’exemples au Québec. Les hommes sont chevaleresques ou démoniaques, les femmes sont des objets de convoitise, les manoirs cachent des passages secrets, on y joue de l’épée, des apprentis-médecins concoctent de sombres poisons pour les ennemis… Le roman emprunte aussi l’ingrédient de maints suspenses : une jeune femme vulnérable est menacée par un homme démoniaque.
Est-ce que la recette fonctionne dans le roman de Houde? Je dirais : plutôt bien. Il suffit de remiser son sens critique et de se laisser émouvoir par cette « pauvre » - mais si joliment nommée ! - Joséphine Pezard de la Touche.
3 juin 2016
Le siège de Québec
Jean Féron (Joseph-Marc-Octave
Lebel), Le siège de Québec, Montréal, Garand 1927, 86 pages (Coll. Le
roman canadien)
Jean Féron a écrit beaucoup de
romans historiques. Comme on le sait, ce type de récit comprend une double
intrigue. D’une part, l’auteur emprunte aux historiens la trame historique.
Plusieurs signalent leur source, ce que Féron ne fait pas dans Le Siège de Québec. On peut supposer
qu’il a utilisé Garneau, Ferland… D’autre part, pour rehausser l’intérêt de la
relation historique, l’auteur ajoute l’aventure de personnages de son cru,
souvent une idylle sentimentale. Féron, lui, raconte plutôt les aventures
burlesques de trois matamores : un bon, Flambard; et deux méchants : Pertuluis
et Regaudin. La difficulté d’un tel
récit, c’est d’intégrer ces deux trames, ce que Féron réussit plus ou moins.
Je ne m’attarderai pas sur la
trame historique. Les Anglais se pointent devant Québec le 26 juin 1760. Ils
gagnent la bataille des plaines d’Abraham le 13 septembre. Au départ, ils s’emparent
des hauteurs de Lévis et bombardent Québec sans réussir à rompre sa résistance.
Ils incendient les environs de Québec jusqu’à la Malbaie et Rivière-du-loup
pour attirer les troupes à l’extérieur de la ville : « Quant au
nombre de morts, il demeurera toujours
incalculable. Beaucoup furent tués, d’autres moururent d’inanition dans
les bois… Jamais l’histoire n’avait vu pires actes ! Jamais encore un peuple civilisé n’avait déployé
tant de vandalisme ! Jamais les soldats d’une nation dite « chevaleresque »
n’avaient commis tant de forfaits et de crimes ! Les anciens barbares n’avaient
pas été si inhumains ! Aussi, quoi qu’on dise ou pense, la renommée que s’est
acquise James Wolfe, comme chef militaire, doit être à jamais ternie ! Sa
gloire ne peut demeurer pure, car un linceul en couvre l’éclat ! » Ils tentent
un débarquement du côté de Montmorency-Courville, sans succès. Finalement, ils
réussissent en empruntant l’Anse-au-Foulon.
Pour expliquer l’échec des
Français, Féron n’invente rien qui n’ait pas déjà été dit : l’impétuosité
de Montcalm, la mésentente entre les dirigeants de la Nouvelle-France, et
peut-être certaines trahisons (Bigot, Vergor…).
Quant à l’aventure romanesque qui
se déroule pendant que les Anglais essaient de percer le défi que constitue la
prise de Québec, elle va comme suit. Regaudin
et Pertuluis, deux grenadiers, en fait deux gredins, ont enlevé l’enfant du capitaine
Jean Vaucourt et d’Héloïse de Maubertin pour en tirer une rançon. Leur plan est contrecarré
quand la flotte anglaise se présente devant Québec. Ils confient l’enfant à une
famille qui ignore leur méfait et ils rejoignent les rangs de l’armée. Ils
s’illustrent lors de la bataille de Montmorency. Flambard, le héros de cette
histoire, un ami du Capitaine Vaucourt, se lance à la recherche de l’enfant. Il
découvre que ce sont Regaudin et
Pertuluis, mais il ignore qu’ils sont
acoquinés avec l’intendant Bigot.
Flambard finit par mettre la main sur les deux hommes et l’enfant est
rendu à ses parents. Entre-temps, nos deux comparses, croyant reprendre
l’enfant de Vaucourt, enlèvent un autre enfant. Cette fois-ci, Flambard doit
affronter, seul, les cadets et les gardes de Bigot; il connaît différentes mésaventures et plus d’une
fois il vient près d’y laisser sa peau. Mais il finit par rendre l’enfant à ses
parents. Nos amis Pertuluis et Regaudin, eux, trouvent un trésor avant d’aller
s’illustrer dans la bataille des plaines d’Abraham.
Ce qui distingue ce roman, c’est l’humour. Oui, les dialogues de nos deux lascars et
leurs affrontements avec Flambard tiennent davantage de la comédie - et même du
burlesque - que du récit d’aventures. Féron
écrit bien mais Garand comme éditeur ne fait pas le poids : le texte est bourré
de fautes, de coquilles, d’incohérences typographiques.
Extrait
« Mais après la faute de l’Anse au Foulon, dont la
responsabilité doit retomber sur M. de Vaudreuil, celui-ci allait commettre une
autre faute non moins grave, le lendemain, en n’appuyant pas Montcalm sur les
Plaines d’Abraham comme il aurait dû le faire. Nous allons voir comment.
D’abord Montcalm ne voulut pas croire la nouvelle du
débarquement des Anglais à l’Anse au Foulon apportée par notre ami Flambard. Il
y croyait d’autant moins qu’il lui était permis d’observer, aux premières
clartés du matin, les manœuvres inquiétantes de la flotte ennemie dans la rade
de Québec. On eût juré que les Anglais s’apprêtaient à un débarquement sur la
plage de Beauport. Il envoya immédiatement un courrier aux nouvelles, tandis
qu’il se rendait auprès du gouverneur pour se concerter avec lui. Aussi
allait-il apprendre bientôt, et avec quelle stupeur, que non seulement les
Anglais avaient débarqué des troupes à l’Anse au Foulon, mais qu’ils étaient
déjà en position à un mille à peine des murs de la ville.
En effet, il était environ deux heures du matin lorsque
Wolfe avait lancé ses premiers soldats sur les hauteurs de l’Anse. À quatre
heures, mille hommes y étaient déjà assemblés. Le poste de sentinelles fut
enlevé comme un rien, puis trois cents hommes reçurent ordre d’aller entourer
le cantonnement de Vergor dont on pouvait voir les tentes à peu de distance de
là, et de faire prisonniers tous ses soldats. Ce qui fut fait promptement, et
Vergor lui-même fut capturé dans son lit.
Wolfe avait conduit lui-même ses hommes. »
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